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Les malheurs du lézard ocellé, le discret squatteur de terriers

Le craintif lézard ocellé se reconnaît à sa robe verte parsemée d’écailles jaunes et noires sur le dos, avec des taches bleues sur le côté.

Le lézard ocellé, que Reporterre a choisi pour symboliser mars dans son calendrier écolo et révolutionnaire, vit discrètement dans le sud de la France. Il y apprécie la compagnie des lapins dont il profite des terriers.

Reporterre a imaginé un nouveau calendrier révolutionnaire et écologique, pour symboliser un changement d’ère. Noms des mois, noms des jours et éphémérides sont réinventés pour célébrer les écosystèmes et celles et ceux qui les défendent. Le mois de mars a été rebaptisé du nom du lézard ocellé.



Cournonterral (Hérault), reportage

La grisaille menace dans le ciel. Toujours une bonne nouvelle, à Cournonterral (Hérault), dans les abords secs et méditerranéens de Montpellier. Moins pour le promeneur à la recherche du lézard ocellé, espèce discrète qui ne sort que quand les rayons dardent. Ce n’est pas le bon jour pour admirer le tranquille reptile capturant un scarabée ou un escargot. Qu’importe, ce n’est pas le soleil que cherche Marc Cheylan, naturaliste spécialiste de l’espèce. L’œil inquiet, il nous guide au milieu des parcelles de friches et de vignes, parcourues d’étroites routes d’accès goudronnées. Un milieu « en mosaïque », explique-t-il, où espaces agricoles, naturels et zones en cours d’urbanisation en cette périphérie de métropole se mélangent.

C’est là qu’a élu domicile une population du plus grand saurien français. Robe vert vif parsemée d’écailles jaunes et noires sur le dos, taches bleues sur le côté, « Il mesure jusqu’à 60 centimètres », précise Marc Cheylan. Il est pourtant difficile à observer, car très craintif. Notre naturaliste l’observe souvent aux jumelles.

Cette nouvelle zone pavillonnaire de la commune de Cournonterral, dans l’Hérault, tout près de Montpellier, a été construite près de l’aire de vie du lézard ocellé. © David Richard / Reporterre

Présent sur la liste rouge des espèces menacées, il est classé vulnérable en France. « Il y a des endroits où il a totalement disparu et d’autres, comme ici, où il y a encore une jolie population », explique le tout juste septuagénaire. On s’en doute, ce reptile aime la chaleur. En France, on en trouve dans la zone méditerranéenne. « Mais aussi des populations isolées dans l’Aveyron, l’Aude, le Tarn, les causses du Quercy », précise Marc Cheylan. « Et sur le cordon littoral atlantique depuis les Pyrénées-Atlantiques jusqu’à la Vendée ». Voici pour la géographie.

Voisin des lapins

D’un pas leste, il escalade les talus, s’aventure dans une parcelle abandonnée aux ronces et aux herbes sèches qui crissent sous les chaussures de randonnée. Il s’arrête près d’une pierre où il sait qu’un spécimen aimait faire bronzette lors de ses dernières observations. Il scrute le terrain sablonneux. « Là, il y a des grattis frais », se félicite-t-il. Des lapins ont creusé la terre de leurs petites griffes en plusieurs endroits. Quelques mètres plus loin, on trouve des crottes fraîches du mammifère, des terriers en pagaille. Le scientifique pousse un soupir de soulagement. Si les lapins sont encore là, le lézard ocellé fort probablement aussi.

Car ce reptile, malgré sa grande taille et ses belles écailles, a un sérieux handicap. « Bizarrement, il ne sait pas creuser de terrier », dit Marc Cheylan. « Or, il en a vraiment besoin pour se mettre à l’abri du froid et hiberner l’hiver, se préserver des trop fortes chaleurs l’été, et pour se protéger des prédateurs. » Les rapaces ou les couleuvres de Montpellier aiment le gober. Selon la période de l’année, un seul lézard peut avoir besoin de « dix à vingt terriers différents, éloignés de 50 à 100 mètres les uns des autres. Il va passer par exemple quinze jours dans l’un, puis changer », explique-t-il encore.

Des routes étroites mènent aux parcelles dites en mozaïque, où vit le reptile. © David Richard / Reporterre

Dans les paysages pierreux tels que la garrigue, le lézard ocellé s’en sort grâce aux nombreuses caches naturelles. Mais quand le sol n’est que terre ou sable, « il a absolument besoin des terriers de lapins », insiste le naturaliste. Le talus juste sous nos pieds est parfait pour lui : il est traversé de tunnels de toutes parts. Un vrai HLM à lapins de garenne.

« Dès que le lapin rentre dans son terrier, le lézard aussi »

Et donc également à lézards ocellés. « Je pense qu’ils bénéficient aussi de la présence du lapin car c’est une espèce craintive comme le lézard, il y a toujours plusieurs lapins qui surveillent », dit Marc Cheylan. « Dès que le lapin rentre dans son terrier, le lézard aussi. »

Dans un article sur cette originale alliance, la revue Espèces de l’été 2022 relève également qu’« outre le logement, le lapin maintient tout autour de la garenne une végétation herbacée rase, propice à la quête de nourriture du lézard. Ce dernier affectionne en effet les espaces nus, steppiques, et répugne à s’aventurer dans les paysages trop boisés. En outre, certains coléoptères prisés par le saurien sont coprophages, et spécialisés dans la consommation des crottes de lapin. » En revanche, le mammifère, lui, ne semble retirer aucun bénéfice à accueillir le reptile chez lui. En l’état des connaissances actuelles, le lézard ocellé paraît être un pur squatteur, se faisant discret pour être toléré.

Ces parcelles en mosaïque mélangent ici vignes, prairie et petits massifs d’arbres. © David Richard / Reporterre

« C’est très original, cette symbiose entre un reptile et un mammifère », note Marc Cheylan, d’un air de gamin toujours aussi émerveillé par la nature. « Il y a une véritable co-évolution. Les deux espèces sont originaires de la péninsule ibérique, il y a deux millions d’années. Puis elles ont colonisé le sud de la France, et jusqu’à la Ligurie en Italie. Leur répartition géographique est la même. »

Faux terriers

Mais l’alliance vire parfois au drame, car le lapin de garenne est victime d’une sévère épidémie, toujours en cours aujourd’hui. « Il s’agit d’une fièvre hémorragique apparue en France au début des années 90, à laquelle les lapins n’ont quasiment aucune chance de survie », déplore Marc Cheylan.

Ainsi, alors que la Camargue regorgeait de lapins et lézards ocellés, les deux espèces y ont aujourd’hui disparu. « Sur l’île d’Oléron, le lapin a aussi disparu », poursuit-il. « L’ONF [office national des forêts] a donc fabriqué des faux terriers, en enterrant des tubes. » La présence du reptile sur l’île a ainsi pu être maintenue.

«  Le lézard ocellé a absolument besoin des terriers de lapins  », explique le naturaliste Marc Cheylan. © David Richard / Reporterre

D’autres menaces pèsent sur le lézard ocellé. L’urbanisation, assez intense sur le littoral, bien sûr. Comme dans les Landes, où un projet de route menace l’un de ses lieux de résidence. En plus de détruire ou morceler son habitat, cela augmente le risque qu’il se fasse « écraser sur les routes », rappelle le naturaliste. La construction de nouveaux quartiers amène aussi de nouveaux prédateurs, que sont le chat et le chien. Le géant à écailles aime aussi les milieux ouverts, plus favorables à la chasse aux insectes. Mais ceux-ci diminuent. Reforestation et fermeture des milieux conduisent « à la disparition des populations de lézard ocellé », note le plan national d’actions pour sa préservation.

Médicament pour moutons

Au cours de sa carrière, Marc Cheylan a été témoin de l’effondrement ou de la disparition de plusieurs de ses populations. Ainsi, dans la plaine de la Crau, « on avait fait une étude en 1993 où les populations étaient très importantes », se souvient-il. Une période prospère qui s’est vite terminée. « Les populations se sont effondrées dans les années 90 », se rappelle-t-il. En 2009, une étude recense près de 80 % de lézards en moins.

C’est en discutant avec un de ses collègues qui constatait la même catastrophe chez les coléoptères coprophages — un des mets préférés des lézards ocellés — qu’il a compris l’origine de l’hécatombe. La plaine de la Crau est parcourue de troupeaux de moutons. Or, « dans les années 90, un antiparasitaire, l’ivermectine, est arrivé sur le marché. On s’est rendu compte qu’il était extrêmement toxique pour les invertébrés », raconte le vénérable naturaliste. Le produit a décimé les insectes, entraînant à la suite le déclin de leurs prédateurs.

Les lézards ocellés, incapables de creuser les leurs, se réfugient dans les terriers des lapins. © David Richard / Reporterre

Cette explication est toutefois contestée par d’autres chercheurs. Les causes de l’effondrement de ces populations de lézards sont difficiles à identifier, souligne une étude publiée en 2012. Elle pourrait, surtout, ne pas être liée aux coléoptères coprophages. Complexité supplémentaire : les faibles effectifs de ces derniers sont eux-mêmes difficilement explicables, cette situation étant également observée dans des zones dénuées de traitements antiparasitaires.

Quoi qu’il en soit, l’utilisation des antiparasitaires a été depuis davantage encadrée. « Après traitement, les troupeaux doivent être parqués pendant plusieurs jours de façon à ce que le produit ne se répande pas dans la nature », indique Marc Cheylan. « Dans la pratique, il y a très peu d’éleveurs qui font cela. »

Mais la voix se voile surtout quand il évoque la disparition de la population qui peuplait l’île de Porquerolles, située dans le parc national de Port-Cros. « J’ai assisté en direct à sa disparition », dit-il le visage grave. Les causes sont multiples. « Reforestation, remise en culture de friches, et puis il y a eu l’introduction du faisan pour la chasse », liste-t-il. « Je pense que comme les poules, ils mangent des lézards et tuent les nouveaux nés. Or, vous en voyez partout des faisans à Porquerolles. » Le dernier lézard ocellé a été observé sur l’île il y a plus de 20 ans désormais. « C’est dommage, d’avoir vu la disparition d’une espèce emblématique dans un parc national », soupire-t-il.




Notre reportage en images :


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