Dans les Landes, le plus grand lézard d’Europe menacé par un projet routier

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14 octobre 2020 / Chloé Rebillard (Reporterre)



Les dunes de Tarnos, dans les Landes, sont l’un des plus importants habitats français du lézard ocellé, un animal protégé. Pourtant, les pouvoirs publics s’obstinent à vouloir y construire une route pour desservir la plage. Habitants et associations se dressent contre ce projet qui creuserait le tombeau du reptile.

  • Tarnos (Landes), reportage

À Tarnos, le département des Landes (40) veut construire une route touristique pour desservir une plage, lieu de vie du lézard ocellé, une espèce protégée. Opposés à ce projet, des associations et des Landais se sont retrouvés dans le collectif Sauvons le lézard ocellé. Parmi eux, Bertrand Lataillade, un enfant de Tarnos. Son père travaillait dans l’une des usines de la zone industrialo-portuaire. Tout en présentant les lieux, il se remémore ses premières baignades dans l’embouchure de l’Adour. Cette plage de la digue, connue des habitants du coin, il l’a parcourue d’innombrables fois mais de lézard ocellé, il n’en a aperçu qu’à trois reprises. « Il est dur à voir quand on n’est pas herpétologue », sourit-il. Ces spécialistes estiment que la population locale du reptile craintif est la plus importante de Nouvelle-Aquitaine et peut-être de France.

Les restes de blockhaus entre les herbes sèches fournissent un habitat idéal au lézard.

Ce lézard, le plus grand d’Europe, peut mesurer jusqu’à 70 centimètres. Il a trouvé à Tarnos un habitat privilégié dans l’arrière-dune embroussaillée. Des restes de bunkers, vestiges de la Seconde Guerre mondiale, lui offrent un lieu où se réchauffer au soleil pour assurer sa thermorégulation et des cachettes en guise de terrier. L’espèce est protégée car en déclin. Dans une note d’alerte rédigée par Cistude Nature et adressée à la Dreal Aquitaine (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) en 2017, les auteurs s’inquiétaient des répercussions en cas de construction d’une route et rappelaient : « Cette espèce jouit d’une protection nationale totale, est inscrite sur la liste rouge nationale (Vulnérable) et régionale (En Danger), et fait l’objet d’un plan d’action national. » Le lézard ocellé a été nommé « sentinelle du climat » aux côtés d’autres espèces emblématiques du littoral aquitain afin d’étudier sa capacité d’adaptation au changement climatique.

Depuis 2010, un projet de route dite de « contournement » est dans les cartons. Selon le département des Landes, maître d’ouvrage, elle vise à séparer « les flux industriels des flux touristiques » et ainsi à renforcer l’attractivité du lieu. Car pour se rendre sur la plage de la digue à Tarnos, il faut emprunter une route qui dessert le port industriel et longer les usines hérissées d’épais tuyaux de métal, dont une classée Seveso 2. Si l’abord peut sembler peu engageant, c’est aussi un avantage aux yeux de certains locaux dont la plage de la digue située au bout de la zone industrielle est le repère : même en plein cœur de l’été, alors que les serviettes des touristes recouvrent les plages landaises, le lieu reste nettement moins fréquenté que ses voisines plus au nord.

« C’est inepte d’imaginer une plage touristique ici »

Pour Didier Tousis, également membre du collectif, amener plus de monde vers cette plage tout en affirmant mieux la protéger n’a aucun sens : « C’est inepte d’imaginer une plage touristique ici. Certes, c’est une plage historique pour des habitants. Mais, avec le laminoir qui fonctionne en permanence dans un bruit infernal, l’usine de stockage de produits pétroliers classée Seveso, et le champ de tir militaire de l’autre côté, c’est un raisonnement absurde de l’aménager comme si c’était la plage centrale de Hossegor. » Le projet de route que beaucoup pensaient abandonné a ressurgi en 2019. La préfecture des Landes a accordé une autorisation de destruction d’espèces protégées et dans la foulée, un chantier de défrichage sur un petit tronçon a démarré, ravivant les inquiétudes des écologistes et des scientifiques.

La route doit traverser sur deux kilomètres la zone où la population du reptile protégé est présente. Selon Jérôme Pensu, directeur de Rewild, un collectif d’associations environnementales qui a engagé un recours en justice contre la route, il s’agit de signer l’arrêt de mort de l’espèce sur cette zone : « L’arnaque de la compensation donne un droit à la destruction. » Lors de la phase de travaux, des individus vont être tués mais, surtout, la route elle-même va se transformer en « piège, car les animaux viendront thermoréguler sur le bitume » et seront à la merci des roues des véhicules qui y passeront. Les rapports scientifiques soulignent tous le même risque : les lézards ont besoin de se chauffer au soleil et une surface de bitume offre un espace très attractif pour les reptiles. Or, ces animaux auront du mal à éviter les véhicules, qui plus est dans un contexte où l’objectif est d’amener de plus en plus de monde à fréquenter le lieu. De plus, la route va fragmenter les populations du reptile, ce qui menace leur viabilité.

La zone industrialo-portuaire de Tarnos est visible depuis le site.

Le droit français encadre la destruction d’espèces protégées selon le mantra « éviter, réduire, compenser » (ERC) : il faut chercher toutes les solutions pour éviter et si on ne peut pas éviter, il faut réduire les dommages ou compenser. Pour les opposants, les alternatives pour préserver l’habitat du lézard n’ont pas même été envisagées, le département sautant directement à la case suivante, celle de réduire et compenser.

Jérôme Pensu a suivi le dossier et est énervé du manque d’information dont ont fait preuve les porteurs du projet : « Ils disent qu’ils vont faire des souterrains pour qu’ils puissent passer, mais ce ne sont pas des crapauds, ce sont des lézards ! Il faut vraiment avoir une méconnaissance de l’espèce pour prétendre qu’ils vont emprunter des souterrains ! » Dans un rapport rédigé en 2019, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) rendait un avis défavorable à la réalisation du projet, soulignant le fait que la législation ERC n’avait pas été respectée : « Le pétitionnaire évacue d’emblée la possibilité de solution alternative, arguant de la vocation même de la voie. Pourtant, la cartographie du site démontre la possibilité de faire passer cette voie plus à l’est au sein des installations industrielles et portuaires. »

La Sepanso, association environnementale en Aquitaine, et Rewild ont chacune lancé des démarches en justice pour faire annuler les autorisations de construction de la route et les arrêtés préfectoraux autorisant la destruction d’espèces protégées. Un premier recours a été jugé le 3 août 2020 au tribunal administratif de Pau (Pyrénées-Atlantiques), rejetant la demande de Rewild. Celle-ci a fait appel de la décision. De leur côté, les membres du collectif Sauvons le lézard ocellé veulent occuper le terrain politique, même s’ils soutiennent les actions en justice des associations environnementales. Pour Didier Tousis, « c’est d’une tristesse de devoir s’en remettre au tribunal administratif pour faire respecter quelque chose qui devrait être du bon sens… On espère un sursaut d’orgueil, un éclair de lucidité de la part des élus du peuple. »

Sur le tronçon de vélodyssée qui arrive à Tarnos.

Le collectif a lancé une cyberaction sous forme de pétition dans laquelle on peut lire : « Ce scandale est à inscrire dans la trop longue liste des crimes environnementaux que les élus landais continuent de perpétrer, malgré leurs déclarations de bonnes intentions, au nom de l’expansion économique et de l’industrie du tourisme de masse. La population landaise ne le supportera pas sans réagir ! Sauvons le lézard ocellé ! Pas de route en arrière-dune à Tarnos ! » Il a contacté les élus locaux par des lettres. Deux députés se sont engagés à transmettre leur parole au conseil départemental, dont un, Lionel Causse, avait voté le projet il y a dix ans. Didier Tousis explique : « On lui a dit qu’il n’était plus possible de raisonner en 2020 comme on le faisait en 2010 et qu’il fallait reprendre le dossier pour aller vers une renaturation du site. »

Bertrand Lataillade arpente les lieux depuis des années et connaît par cœur les reliefs dunaires avec les usines au fond. Pour lui, nul besoin d’une nouvelle route, des aménagements sont possibles en se fondant sur l’existant et qui respecteraient le sanctuaire du lézard ocellé. Tous les opposants mettent en avant l’anachronisme de cette route : entre artificialisation du littoral, extension du tourisme de masse et destruction de la biodiversité, elle représente à leurs yeux « tout ce qu’il ne faut plus faire ».





Source : Héloïse Leussier pour Reporterre

Photos : © Héloïse Leussier / Reporterre
. chapô : les opposants à la route veulent occuper le terrain politique en plus des recours judiciaires.

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