Vive fritillaire, le mois de la décroissance !
Bienvenue dans le mois de fritillaire (anciennement février). - © E.B / Reporterre
Bienvenue dans le mois de fritillaire (anciennement février). - © E.B / Reporterre
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Reporterre a lancé son calendrier écolo révolutionnaire. Fini « février » : c’est fritillaire, du nom d’une fleur rose, qui a commencé. Tour d’horizon des plantes, animaux et penseurs de l’écologie mis à l’honneur ce mois-ci.
Cette année, Reporterre a inauguré un changement d’ère. Pour nous réapproprier le temps et sa mesure, pour contribuer à la bataille culturelle qu’implique l’urgence écologique, et pour tisser symboliquement des liens renouvelés avec le vivant, nous avons imaginé un nouveau calendrier. Noms des mois, noms des jours et éphémérides sont réinventés pour célébrer les écosystèmes et ceux qui les défendent.
Ce mois-ci, nous entrons en fritillaire ! C’est un hommage à la fritillaire pintade, une des premières plantes à fleurir au sein des prairies humides. Ce qui tombe bien puisque le 2 février (ou 2 fritillaire, donc) est la journée mondiale des zones humides, fragiles écosystèmes qui disparaissent trois fois plus vite que les forêts.
Ancré au cœur de l’hiver, fritillaire évoque la torpeur et la rudesse de la saison froide. Le vivant est pourtant loin d’y être inactif. C’est le temps des grands voyages. Les cigognes (fêtées le 8 fritillaire) et les oies (12 fritillaire) peuplent le ciel, de retour de leur périple migrateur long de milliers de kilomètres, depuis l’Afrique et le sud de l’Europe. Plus discrets, les grenouilles rousses (le 15) ou les tritons (le 24) quittent le couvert forestier, direction les mares et plans d’eau où ils iront se reproduire.
L’hiver a aussi ses couleurs et ses musiques. Le merle noir (1er fritillaire) qui, lui, ne migre pas, fait déjà entendre son chant flûté caractéristique. Il préfigure les accouplements du printemps. Depuis plusieurs semaines, les amandiers (le 10), les romarins (le 13) ou les noisetiers des sorcières (le 17) commencent à colorer les paysages, respectivement de rose, de bleu et de jaune. Entre autres plantes à floraison précoce.
La contemplation du vivant, et de ses frétillements de fritillaire, nécessite une certaine patience. Il faut prendre le temps de flâner. Retrouver le sens du temps long, et du temps libre. Ce qui est aussi le message des grands penseurs de fritillaire.
Les grands penseurs décroissants de fritillaire
Le temps long de la science, d’abord. Il est mis à l’honneur par Svante August Arrhenius. Ce chimiste suédois, prix Nobel de chimie 1903, est né un 19 fritillaire. Il fut un pionnier de l’étude de l’effet de serre et alertait, dès le XIXe siècle, sur la manière dont le CO2 relâché par les énergies fossiles pourrait drastiquement réchauffer le climat.
Nous avons choisi de mettre en lumière l’un de ses plus éminents successeurs : Claude Lorius, né un 27 fritillaire, en 1932. Ce glaciologue français fut celui qui découvrit l’inestimable trésor enfoui en Antarctique : des bulles d’airs piégées par la glace depuis des centaines de milliers d’années. Un prodigieux système d’archivage naturel qui permit de mettre en évidence le lien entre taux de CO2 dans l’air et réchauffement climatique au cours des derniers cycles glaciaires et interglaciaires.
Peu après vinrent les travaux visionnaires de Nicholas Georgescu-Roegen. Le mathématicien et économiste étasunien, né un 4 fritillaire, est connu comme théoricien de la bioéconomie. Pointant la tragique erreur des sciences économiques – leur postulat selon lequel les ressources naturelles sont inépuisables – il s’applique à réintégrer l’économie dans les contraintes imposées par les lois de la physique.
Il s’appuie notamment sur le principe d’entropie pour montrer que l’utilisation des énergies fossiles conduit inexorablement à une dégradation progressive du système Terre, de même que l’utilisation croissante des matières premières. Par la bioéconomie, il appelle à prendre en compte le vivant et l’environnement dans nos ambitions de développement, et démontre l’impasse du mythe de la croissance économique infinie.
Pour une « société du temps libéré »
Une critique du mythe de la croissance qui fut aussi martelée par André Gorz, philosophe écologiste et écosocialiste, et sans doute l’un des plus illustres représentants du mois de fritillaire (dont il occupe la neuvième case).
Pour ce penseur d’inspiration marxiste, la « culture croissantiste » maintient le travailleur aliéné en le privant de temps libre, le condamnant au « chômage intérieur ». Il maintient de même les citoyens sous l’emprise de stratégies publicitaires agressives, sources de désirs infinis et de frustrations. Des affects et mécanismes générateurs à la fois d’une hausse des inégalités et de celle de la consommation, indispensables à la croissance économique, elle-même réclamée par le besoin d’accroissement des taux de profit inhérent au capitalisme.
« La décroissance est un impératif de survie », clame André Gorz. Car, en plus de voir dans l’impératif de croissance une source d’aliénation sociale, le philosophe y décèle comme Nicholas Georgescu une logique mortifère de destruction du vivant. Pour s’en libérer, il appelle au passage d’une « croissance destructive » à une « décroissance productive ».
L’émancipation, selon lui, passe par la quête d’autonomie, version écosocialiste : une forte redistribution des richesses assortie d’un revenu universel inconditionnel, entre autres choses. Surtout, du point de vue de la bataille culturelle qui nous intéresse ici, il s’agit de sortir de la « religion du travail », de démarchandiser l’existence, pour récupérer du temps et de l’espace propices à la création de liens et à l’émergence d’une « société du temps libéré ».
C’est donc sous le patronage d’André Gorz, au nom de la bioéconomie, des carottes de glace de l’Antarctique, des cigognes, des grenouilles rousses et des amandiers en fleur, que nous vous souhaitons un mois de fritillaire le plus libéré, oisif et vivant possible !