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Une lutte inédite pour sauver un camping - et la joie de vivre

30 mars 2016 / Lucas Mascarello (Reporterre)



À Saint-Pierre-Quiberon, dans le Morbihan, les habitués du camping de Kerhostin s’opposent au projet d’en faire une aire de camping-cars privatisée. Leur lutte raconte les joies simples du vivre ensemble et le refus de la standardisation.

- Saint-Pierre-Quiberon (Morbihan), reportage

Pour passer l’été, la famille a pris la direction de la Bretagne. Les températures sont fraîches pour la saison. France a 12 ans. Installée à l’arrière de la voiture et après les 750 km qui la sépare de Mons, dans sa Belgique natale, elle s’impatiente d’arriver sur la presqu’île de Quiberon, dans le Morbihan. C’est son père qui a choisi la destination. Il y a un beau plan d’eau sur lequel il projette de faire de la navigation. Les derniers kilomètres approchent et tout d’un coup, les terres se contractent jusqu’à ne laisser qu’une fine bande de sable bordant la route de part et d’autre. À droite, puis à gauche, le paysage se confond avec le ciel laiteux, laissant bien peu de place à cette langue de terre qui s’invite dans l’océan. France observe la mer, dont les teintes virent du bleu marine au vert bouteille.

Quelques minutes plus tard, c’est la fin du trajet. La famille est arrivée au camping de Quiberon. C’est un grand camping, proche de la ville. Mais, tout de suite, le père de France est déçu. S’il a fait tout ce chemin, ce n’est pas pour se retrouver entre des « murs ». C’est la nature qu’il est venu chercher. Alors, il se souvient être passé devant le petit camping municipal de Kerhostin, à quelques kilomètres de là. C’est un terrain ouvert de 95 places où le confort est minimal. Juste deux blocs sanitaires. Au fond, quelques marches mènent directement à la mer. Il pense : c’est ici que nous nous installerons. France est furieuse. Elle regarde au loin les lumières de la ville, les petits bistrots, et ne partage pas l’engouement de son père.

On est en 1962 et France se trompe. Cinquante ans plus tard, elle reste fidèle au camping de Kerhostin. « Très vite, je me suis fait des amis. On était une bande de jeunes. Il n’y avait pas Internet, on ne s’écrivait pas et on ne se téléphonait même pas pendant l’année, mais on se retrouvait chaque été. Et c’est ce principe-là qui a perduré. » France se tourne vers Laure, sa fille, qui acquiesce en souriant. « Au fil des ans, je suis arrivée avec ma fille qui a formé sa propre bande et ainsi de suite. Il y a une dynamique humaine dans ce camping. »

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Une bande de jeunes gens sur le camping de Kerhostin, en 1965.

Son histoire, France Lhoir, porte-parole des campeurs en colère, se la remémore samedi 19 mars au pied de la mairie de Saint-Pierre-Quiberon, où près de 150 manifestants sont venus, comme elle, protester contre la décision des élus de la commune de transformer le camping de Kerhostin en aire de camping-cars.

Pour les campeurs, l’annonce est brutale

C’est le 11 février que le conseil municipal a officialisé la décision. De plus, la mairie a lancé des appels d’offres pour confier la gestion du « parking » au privé. Raisons invoquées ? L’optimisation des emplacements des camping-cars sur la commune et une rentabilité plus importante. Déjà, les brochures de l’office de tourisme sont prêtes.

Pour les campeurs, l’annonce est brutale. D’autant que beaucoup d’entre eux laissent leurs caravanes sur place en hivernage et qu’aucune concertation n’a été menée. C’est pourquoi l’association d’habitants Vivre à Kerhostin et le collectif de campeurs en colère ont appelé à manifester, samedi 19 mars. L’insolite cortège est parti de la place de l’église en serpentant dans les rues aux cris de « un camping pour TOUS, un camping pour TOUS ». Ils sont venus de Paris, de Lyon, de Normandie ou de Belgique pour crier leur désaccord. Des locaux sont présents aussi. Leur requête est simple. Plutôt que de réserver exclusivement le terrain aux seuls camping-cars, ils proposent de partager l’espace. Les camping-caristes pourraient occuper la partie basse du site, tandis que tentes et caravanes resteraient sur les emplacements proches de la côte.

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À Saint Pierre-Quiberon, le projet de transformer le camping en aire de camping-cars fait débat.

Devant la mairie, France Lhoir rejoint la délégation de cinq personnes venues remettre une pétition de 1.400 signatures et tenter de trouver une solution. Lorsque Laurence Le Duvéhat, maire de Saint-Pierre-Quiberon, ouvre la porte, des cris d’encouragement et des coups de sifflet enhardissent les délégués. Mme Le Duvéhat sourit poliment, gênée par la situation, avant d’inviter ses hôtes à entrer. Puis, c’est l’attente.

Tout le monde reste sur place. Quelques slogans résonnent, rythmés par le son des joueurs de bombardes. Sous le soleil de mars, les souvenirs estivaux reviennent, les anecdotes de vacances s’échangent. Certains se remémorent leurs enfantillages, leurs aventures de mômes. Des amours sont nées au camping, se sont transformées en mariage. Des bambins y ont appris à marcher.

L’attachement au lieu est palpable 

Gérard, 72 ans, connaît bien le site. Il habite à Quiberon : « Des courriers ont été envoyés pour nous informer de la décision. Il n’y a eu aucune consultation. C’est un refus de démocratie. » Soudain, la voix de cet homme robuste change, se met à trembler. Le bonnet vissé sur sa tête peine à cacher ses yeux humides. « On y passait pour manger… à la bonne franquette. Je ne comprends pas... »

Ce sentiment, Marie-Noëlle le partage aussi. Elle vient au camping de Kerhostin depuis 35 ans. Elle est vite tombée amoureuse du lieu. « On ne retrouvera pas ailleurs ce qu’on trouvait ici. C’est un petit coin privilégié. On a connu des personnes qui sont devenues nos meilleurs amis. » Mais c’est surtout pour ses petits-enfants qu’elle se désole : « En apprenant la nouvelle, ils ont pleuré. Pour eux, c’est vraiment un bonheur de venir ici. »

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Pendant que les délégués sont reçus, des manifestants dansent joyeusement au pied de la mairie de Saint-Pierre-Quiberon.

Au premier étage de la mairie, l’entretien s’éternise. Alors, sous les fenêtres du bâtiment, une danse enjouée s’improvise au son d’un accordéon. Un manifestant malicieux risque une plaisanterie aux deux gendarmes qui surveillent le rassemblement : « Je pense qu’ils ont séquestré madame le maire. »

Au bout d’une heure, la porte s’ouvre, les applaudissements crépitent. Les campeurs se serrent pour entendre le compte-rendu de la réunion. Le silence se fait, les regards sont attentifs. Certains visages expriment de l’inquiétude. L’ampleur de la manifestation et le succès de la pétition pour la sauvegarde de ce petit camping deux étoiles peuvent surprendre. Mais l’attachement au lieu est palpable. Ici, c’est un peu chez eux. Et beaucoup ont le sentiment que les petits campings, souvent municipaux et bon marché, se raréfient. La tendance semble bénéficier aux grands établissements privés quatre ou cinq étoiles.

Qu’en est-il ? Comment la pratique du camping, souvent associé dans la mémoire collective à la France des années 1960-1970, à la simplicité et l’insouciance, évolue-t-elle aujourd’hui ?

« S’adapter aux demandes d’une clientèle toujours plus exigeante »

C’est avec l’arrivée des congés payés, à partir de 1936, que le camping populaire se révèle. Il ne cessera de se développer pendant les Trente Glorieuses. Pour accompagner ce mouvement, les pouvoirs publics légifèrent et limitent le camping sauvage. Des terrains dédiés apparaissent. Puis, durant les années 1980, les caravanes déclinent au profit des camping-cars. L’apparition des mobil-homes et bungalows marque les années 2000. Pendant ce temps, à l’image du camping de Kerhostin, les terrains municipaux investissent peu. Or, ils bénéficient souvent d’emplacements remarquables, à proximité des meilleurs sites.

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Le camping de Kerhostin en 1965.

Quant aux opérateurs privés, outre l’habitat sédentarisé, ils cherchent à se développer en proposant de nouveaux services : animations, piscines, connexion WiFi, épicerie, bar, restaurant, discothèque, etc. Pour y voir plus clair, un arrêté publié au journal officiel le 8 juillet 2010 et modifié en mai 2012 fixe un classement, par nombre d’étoiles.

Aujourd’hui, la Fédération nationale de l’hôtellerie en plein air se félicite de la bonne santé du secteur malgré des séjours plus courts. Elle confirme également la montée en gamme des établissements dans son dossier de presse 2015 : « Depuis près de 20 ans, les exploitants de camping ont cherché à s’adapter aux demandes d’une clientèle toujours plus exigeante, à innover, à se renouveler. » Par ailleurs, la fédération constate que « les Français semblent en effet privilégier un certain confort lors de leurs expériences au camping, en se tournant davantage vers les emplacements locatifs qui se sont développés depuis plusieurs années... (résidences mobiles, tentes aménagées, chalets, roulottes...) qui représenteraient ainsi près de 77 % des nuitées dans ce type d’hébergement ».

Madame le maire croit à ses chiffres 

Et d’après les dernières enquêtes de l’Insee, l’évolution semble se confirmer. Les données de 2013 à 2016 montrent une fréquentation pour les campings classés, toutes étoiles confondues, en hausse de 8 %. Mais c’est surtout les campings quatre et cinq étoiles qui enregistrent les meilleurs scores avec une progression de 13 %. À l’inverse, les aires à une et deux étoiles subissent, sur la même période, une baisse de fréquentation de respectivement – 55 % et – 37 %.

Cette montée en gamme, bénéficiant aux campings privés, s’accompagne logiquement d’une hausse des tarifs. Pour prendre les extrêmes, un emplacement pour deux personnes dans un camping une étoile coûte en moyenne 109 € la semaine, contre 1.125 € pour les amateurs de mobil-homes cinq étoiles. Cet écart de tarifs pourrait expliquer la courte durée des séjours avec une moyenne de 5,3 jours en 2014. Nous sommes bien loin des vacances de trois semaines, voire plusieurs mois, racontées par les campeurs de Kerhostin.

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Le manque de concertation exaspère les manifestants.

Tandis que des « chut !! » se mêlent aux brouhahas, France Lhoir, porte-parole des campeurs en colère, et Jean-Claude Gillard, président de l’association Vivre à Kerhostin, élèvent la voix. « Il y a quand même un début d’ouverture par rapport à la situation précédente. Jusqu’à présent, on nous disait : nous sommes élus et vous n’avez rien à dire, déclare France Lhoir, soulagée, avant de poursuivre. J’ai remis un dossier de douze pages et posé les questions nécessaires, mais ils ne veulent pas y répondre maintenant. » La municipalité compte étudier le dossier et rendre une décision prochainement. Jean-Claude Gillard, quant à lui, tient à rappeler que les camping-cars sont les bienvenus, mais qu’il faut absolument conserver les campeurs : « Aujourd’hui, on n’a pas de réponse positive à vous donner, mais a priori le dossier va être lu. » Pour France Lhoir, le problème est que madame le maire croit à ses chiffres.

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Laurence Le Duvéhat, maire DVD de Saint Pierre-Quiberon depuis 2014.

Laurence Le Duvéhat explique en effet que son projet ne nécessiterait plus de régisseur. « Un appel d’offres est lancé auprès de sociétés privées pour la gestion du camping. Cela permettrait une meilleure attractivité et de renforcer la durée de la saison. De plus, le secteur change. Un nouveau type de clientèle apparaît. » La maire s’inquiète aussi de la fiscalité sur les campings municipaux. Selon Laurence Le Duvéhat, la taxe devrait passer à 33 % en 2017, entraînant une perte sur les recettes. Malgré la manifestation, Laurence Le Duvéhat avoue volontiers que sa position n’a pas évolué : « Je pense que notre projet est bon, mais je ne suis pas fermée », argue-t-elle.

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France Lhoir, de l’association des campeurs en colère, s’apprête à communiquer à l’issue de la réunion.

France Lhoir ne conteste pas la contrainte financière, mais regrette que le facteur humain ne soit pas pris en compte : « J’ai proposé de tester notre solution pendant deux ans. Si ce n’est pas rentable, nous partirons. » En attendant, la loi littoral reste le principal recours des campeurs. « Il faudrait une nouvelle dérogation pour ouvrir le camping toute l’année. J’ai demandé à la voir, mais je n’ai pas eu de réponse. De plus, pour respecter la loi, il faudrait cacher les camping-cars et caravanes qui sont en bord de mer par une haie. Mais c’est impossible. Le terrain est trop rocailleux. »

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Pendant la manifestation, de nombreuses pancartes expriment l’opinion des habitants et des campeurs.

Pour l’heure, la mairie étudie le dossier. Quant aux habitants et campeurs, ils préparent leurs arguments, récoltent des éléments juridiques et sollicitent l’aide d’associations. France Lhoir conclut : « On va suivre ça de très près. Mais pour l’instant, Laurence Le Duvéhat nous a demandé trois semaines pour réfléchir. »

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La mer vue depuis le camping de Kerhostin.



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Lire aussi : A Trouville, Gérard Depardieu fait détruire un site naturel

Source : Lucas Mascarello pour Reporterre

Photos : © Lucas Mascarello/Reporterre
. chapô : Samedi 19 mars, la manifestation a rassemblé près de 150 personnes à Saint Pierre-Quiberon.
. Archives : © Association des campeurs en colère

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