Une monnaie verte mondiale : créons le FMO, Fonds Monétaire Organique !‏

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17 septembre 2014 / Hélène Nivoix

Et si l’on créait une monnaie complémentaire mondiale verte ? Elle serait indexée sur des principes de préservation de l’environnement, écartant toute dérive spéculative. Une mesure concrète qui permettrait de dompter la finance en sauvant le climat.


Ne dit-on pas « l’or vert » ? Un « sol riche » ? « La terre, elle, ne ment pas » ? (Oups, pardon, cela m’a échappé ! … Mais c’est par opposition avec le monde politico-financier, dont les bulles sont autant de mensonges).

Un groupe de citoyen(ne)s d’Europe pourrait suggérer ceci à la nouvelle Commission européenne : instituer, en sus de tout le reste, une monnaie complémentaire, la Grainette, évaluée scientifiquement et strictement indexée à la quantité (poids) de biomasse saine, forestière et/ou agricole, au mètre carré.

Un concept simple, directement lié à notre rapport à la terre

Cette monnaie parallèle instaurée sur notre continent, aurait ensuite vocation à devenir mondiale. Sorte de système monétaire-bis, le FMO (= Fonds monétaire organique) pourrait, s’il s’étendait, avoir un jour à sa tête Vandana Shiva, pour faire pendant à Christine Lagarde !

Ainsi, dans ce système, pas de création monétaire si elle n’est pas justifiée par la génération (ou la régénération) d’un sol/d’une forêt. Le concept est assez rudimentaire, mais il a justement l’avantage de la simplicité et "parlerait" à chaque être humain. Du moins, à ceux qui ont encore du bon sens, car le principe s’adresse directement à notre rapport à la terre.

Stopper la gangrène financière

Actuellement, la déconnexion du monde financier par rapport au monde réel, son emprise hélas sur les élites politiques, empêchent d’avancer. Il suffit de voir les atermoiements pour mettre en place une réelle fiscalité écologique.

Le triptyque infernal création monétaire (ex-nihilo)-spéculation-paradis fiscaux agit comme un parasite qui est en train de sucer le sang de la planète et de nos pauvres sociétés humaines, à tout point de vue. Une gangrène. Nous sommes en danger de mort !

Si nous le voulons, il est possible d’agir conjointement sur les deux problèmes majeurs actuels : sphère monétaro-financière mondiale folle et emballement climatique planétaire critique. En un mot, « obligeons la finance à revenir sur terre » et « faisons vite, ça chauffe » !

Une monnaie évaluée scientifiquement

Pour enclencher la dynamique positive, l’Europe pourrait proposer lors de la COP21 (« Paris Climat 2015 ») la création de cette monnaie qui viendrait refléter fidèlement la richesse (qualitative et quantitative) de la biomasse terrestre saine, forestière ou agricole, par unité de surface.

Représentée, par exemple, par la masse de vers de terre (bien vivants et actifs, qui s’ébattent dans le « complexe argilo-humique ») dûment mesurée par les écologues, lesquels ont parmi eux des spécialistes tout à fait rôdés dans cet exercice.

Cela donnerait lieu à expertise contradictoire par des scientifiques mandatés par chaque espace économique mondial. Avec bien sûr des pondérations transparentes attribuées à chaque type d’écosystème, les experts s’étant mis auparavant d’accord sur les échelles applicables aux différentes latitudes (les sols des pays tempérés, par exemple, n’ont pas la même aptitude à générer de l’humus que ceux des pays tropicaux, chauds et humides). L’humanité a largement les moyens scientifiques et
techniques (satellites, ordinateurs…) de gérer, en toute rigueur et transparence, les bases de données nécessaires.

Enrayer l’accaparement des terres

Sans doute qu’alors, les gouvernements arrêteraient de brader les terres de leur peuple à l’encan et aux multinationales qui font n’importe quoi avec, huile de palme, biocarburants, comme cela s’observe actuellement hélas en Afrique et ailleurs (cf L’appropriation des terres agricoles mondiales, une rente économique pour les multinationales).

Il conviendrait d’ailleurs impérativement de conditionner la prise en compte desdites surfaces au respect de normes syndicales autant qu’environnementales dans le processus de leur mise en valeur.

L’agriculture « écologiquement intensive », selon les mots de Marc Dufumier, et autres agro-écologie, agroforesterie, BRF (bois raméal fragmenté), et la permaculture, auraient le vent en poupe.

En France, on y regarderait à trois fois avant d’envisager comme à Notre-Dame-des-Landes une stérilisation des terres arables.

De l’agriculture intensive au bio

On reconvertirait bien vite nos élevages intensifs si polluants, ainsi que nos plaines céréalières aux sols quasi-morts. (Bien tristes symboles de la malbouffe actuelle, de l’empoisonnement insidieux des terres, de l’air, de l’eau et des gens ; causes structurelles du déficit de la balance commerciale, par l’injection massive d’intrants chimiques à base de gaz et de pétrole, et l’importation de tourteaux de soja OGM).

Et donc, on changerait radicalement nos pratiques pour aller vers l’agriculture biologique, c’est tout à fait faisable. Voir pour cela le court ouvrage pondéré et réaliste de Jacques Caplat « Changeons d’agriculture », sous-titre « Réussir la transition », aux éditions Actes sud.

Un outil contre le changement climatique

Si ce système vertueux s’étendait au monde entier, le changement climatique serait à coup sûr infléchi par le stockage massif de carbone dans les forêts et les sols, car le CO2 serait piégé dans la biomasse des arbres, des litières forestières, et dans de nouveaux agro-écosystèmes aux sols hyper-fertiles (cf Les sols agricoles, une solution pour stocker le carbone ?).

La ressource en eau douce, actuellement dans un état critique au niveau mondial, serait progressivement reconstituée, et le climat pourrait être petit à petit globalement rafraîchi grâce à l’humidité due à l’évapo-transpiration de tous ces végétaux.

Plus personne n’aurait faim sur cette terre, on cultiverait partout où l’on peut de multiples « forêts-jardins-comestibles ».

Plus personne ne manquerait de travail, la terre entière serait jardinée avec un soin attentionné, dans l’inspiration et l’imitation de la profusion de la nature et de la subtilité de ses équilibres complexes.

On serait zen et subversifs, à la manière d’un Masanobu Fukuoka (cf La révolution d’un seul brin de paille : cet auteur avait tout compris dès les années 1970).

Une monnaie du bien commun

Gageons qu’une telle monnaie prendrait très vite une valeur supérieure, une importance due à sa vertu. Car ce ne serait pas de la monnaie de singe... Alors, on pourrait bien voir tous les financiers se mettre à cultiver les déserts !

Avec cette nouvelle approche de la création monétaire, finie l’hégémonie du dollar, des énergies sales, enfin ? Même le nouveau système imaginé et récemment mis en place par les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour s’affranchir du dollar se convertirait, j’en suis sûre, à ce nouveau paradigme pour le bien-commun évident de l’humanité et... la nécessité pour celle-ci de sauver sa peau !

Ce vieux machin, l’ONU, changerait d’ère en créant un tel « Fonds monétaire organique », acquérant par là une nouvelle légitimité car il aurait avec lui « les 99 % », tous les gens modestes de la planète, pour impulser ce système.

Alors, oui au « quantitative easing » (expansion du bilan des banques centrales), mais à condition qu’il soit à haute teneur en chlorophylle ! Et de la vraie, pas de la fausse comme un certain « billet vert », suivez mon regard.

Une grande convergence nécessaire

Montrons que nous, femmes et hommes de bonne volonté, mais alarmés, exigeons des négocations climatiques efficientes et qui aboutissent à du concret. Affirmons que nous voulons, en montrant l’exemple, favoriser une dynamique vertueuse par une sorte de « grande convergence », faisant se rejoindre la nécessité de dompter la finance et celle de sauver le climat, c’est-à-dire la condition basique d’un « bien-vivre » de l’humanité sur la planète.

Ensuite, viendra le temps de s’attaquer au troisième défi, la concentration de la richesse ; c’est un peu moins urgentissime pour la survie de l’espèce, mais cela devra être affronté aussi.

Travaillons - les idées - prenons de la peine - pour leur diffusion - c’est le fonds - notre intelligence collective - qui manque le moins ! (Adaptation très libre de la première phrase du Laboureur et ses enfants, de Jean de La Fontaine.)

Répondre aux objections

Quelques objections ne manqueront pas de se faire jour bien sûr, sachons les examiner. Nous pouvons dès maintenant en envisager deux :

- Une remarque fort juste a trait au blocage dû à la propriété privée foncière. Mais si un pays (ou un groupe de pays comme l’Europe) souhaite augmenter ses surfaces cultivées vertueusement, le Parlement peut édicter des lois orientant l’usage (usus) des terres, et encadrant les pratiques agricoles employées. L’autonomie dans le domaine alimentaire et dans la création monétaire sont quand même les fondements de la souveraineté, il faut s’en donner les moyens !

- D’autre part, que faire si la Commission européenne (anti-démocratique par essence) refusait de se saisir de cette idée et de la promouvoir à l’occasion de la COP21 ? Ou bien que se passerait-il si certains pays étaient d’accord et d’autres non ? Qu’est-ce qui empêcherait alors n’importe quelle nation volontaire de créer un tel système en son sein, pour montrer l’exemple ? En France, une région comme la Lorraine ou un département comme le Cantal, seraient, du point de vue de cette monnaie parallèle, plus riches que le Val-de-Marne (et je ne parle même pas de Paris intra-muros…) Ce serait assurément un rééquilibrage bienvenu de notre pays, enfin.

Soyons fous et concrétisons nos rêves

Vous allez probablement me dire que je rêve. Mais je suis une "maman", et je crois qu’il y a de quoi être tellement inquièt(e) pour nos enfants et notre si belle planète, qu’on peut légitimement se permettre toutes les suggestions même inattendues, saugrenues ou iconoclastes…

Soyons fous, donc !

Mais au fait, peut-être cette idée a-t-elle déjà effleuré quelqu’un, ou été suggérée quelque part sur terre ? Je crois beaucoup à l’inconscient collectif.

En tout cas, savez-vous à quoi je pense ? Il se pourrait que l’audace paye, que cette proposition trouve un écho auprès d’intellectuel(le)s et artistes effrayé(e)s comme nous par la tournure que prend le monde.

Alors, aidé par Patrick Viveret, Coline Serreau, Michel Rocard, Marie-Monique Robin, Edgar Morin, Dominique Méda, etc., etc., notre Président de la République surprendrait tout le monde en bien s’il favorisait une telle initiative, en vue d’une dynamisation et de l’Europe, et de la conférence sur le climat de Paris en novembre 2015. Non ?

Je le plains sincèrement, ce pauvre François Hollande, alors voici pour lui une occasion de redorer son blason autrement qu’en faisant la guerre pour de l’uranium...


Complément d’information :

- Lire Des plans d’action mondiaux pour freiner la dégradation des sols.

L’ONU a proclamé le 5 décembre « Journée mondiale des sols », et 2015 « Année internationale des sols. »

- Voir cette une interview passionnante de Tom Newmark (en anglais, mise en ligne le 23 avril 2014) : Conversations With Great Minds P2 - What is Regenerative Farming ?



Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. Chapô : France Amérique du Sud (Crédits FAO)
. Bourse : Wikipedia (klip game / Domaine public)
. Rêve : Flickr (jacme31 / CC BY-SA 2.0)
. Grainette : Mediapart

Lire aussi : Mille milliards pour sauver les banques. Et rien pour le climat ?

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