VIDÉO - Yann Arthus-Bertrand : « Je ne prendrai plus l’avion »

Durée de lecture : 6 minutes

11 décembre 2019 / Propos recueillis par Hervé Kempf et Ingrid Bailleul



Fin de l’avion pour le photographe aux milliers d’heures de vol ! Dans cet entretien, Yann Athus-Bertrand explique sa démarche et ses choix.

Yann Arthus-Bertrand est photographe, réalisateur et écologiste. Il dirige la fondation Good Planet et a publié notamment La Terre vue du ciel éd. La Martinière.





  • Voici la transcription de la vidéo

Reporterre — Yann Arthus-Bertrand, quand as-tu pris la décision d’arrêter de prendre l’avion ?

Yann Arthus-Bertrand — Alors, ça fait un ou deux ans que ça me titille. Et puis, l’autre jour, j’étais à New York, et je lisais le petit bouquin sur les discours de Greta Thunberg de Flore Vasseur. C’est un peu comme quand tu deviens végétarien d’un coup. D’un seul coup, tu le décides. Et quand je suis arrivé à New York, j’ai dit « j’arrête ».



Et pourquoi, finalement ?

D’abord, on est tous incohérents dans nos vies. Tu manges de la viande en sachant que ce n’est pas bien, que les animaux sont mal tués, que c’est mauvais pour la planète. Tu prends l’avion en disant : « Ce n’est pas grave, je compense, tout le monde le fait. » Et il y a une chose qui m’a choqué : en ce moment ici on monte le nouveau film que je fais qui s’appelle Legacy et on est tombés sur un article de Boeing, où le patron de Boeing disait : « Est-ce que vous vous en rendez compte ? Il n’y a que 20 % du monde qui ont pris l’avion. » Et il y avait le chiffre de 160 millions d’Asiatiques qui ont pris pour la première fois l’avion l’année dernière. Je me suis dit, c’est incohérent. Je ne demande surtout pas aux gens de faire comme moi. Je dis simplement « moi, j’ai beaucoup volé, j’ai un bilan carbone bien supérieur à tout le monde ». Si moi je ne le fais pas, c’est encore plus incohérent.



Tu vas te priver de beaucoup de choses ?

Non, je vais me priver de rien. D’abord, il y a beaucoup de gens qu’on peut aller voir en train. Et les trois quarts de mes voyages — là j’accompagne un film, Woman, qui sort dans le monde entier —, c’est d’aller sur place, présenter le film, faire de la presse et de la télé. Tu peux le faire en visioconférence. Tu es quand même, en vieillissant, en recherche d’essayer d’être meilleur. Vieillir, c’est aussi grandir. Qu’est-ce que tu peux faire et pas faire. Je pense qu’arrêter de prendre l’avion aujourd’hui, ça me rend meilleur, tout simplement. Et j’ai du chemin à faire. Et la petite Greta, qui à 16 ans me fait la leçon, j’ai un peu honte. Son radicalisme, c’est elle qui a raison. On le sait tous, en plus. Mais on regarde ça un peu de loin, comme si on n’était pas concernés ou que c’était son rôle et pas le nôtre. Si nous on n’est pas capables de suivre une gamine de 16 ans, on est nuls.



Que dirais-tu à des jeunes qui ont envie de voyager ?

Je dirais : « Surtout voyagez, prenez l’avion mais n’allez pas un week-end à Marrakech. » C’est vrai qu’aujourd’hui, un week-end à Marrakech ça ne coûte pas très cher. Il faut peut-être réfléchir avant de le faire. Et c’est aussi bien de vivre avec les yeux ouverts. Tu ne vas pas te cacher toujours derrière « les autres qui n’ont pas fait ». Mais je ne tire aucune fierté d’arrêter ça. Quand je fais une vidéo pour L214 [sur la maltraitance animale dans les abattoirs], je suis beaucoup plus fier de ça. De toute façon, on est dans un monde incohérent, où on fait le contraire de ce qu’on pense. Ça devient ridicule. La France est le pays des ONG, des droits de l’Homme, et le 3e vendeur d’armes au monde. Tout ça devient ridicule. Et en même temps, c’est facile de toujours critiquer les autres. C’est Trump, c’est le président brésilien… Mais moi, qu’est-ce que je fais en tant qu’homme ? Et puis, autre chose aussi : aujourd’hui, on a perdu la bataille contre le changement climatique, on ne va pas se faire d’illusions. Ça ne sert à rien de se raconter des histoires. Aujourd’hui, il faut faire tout ce qu’on peut, en sachant très bien qu’on va vers un monde difficile et compliqué. Et je pense que le fait d’être plus radical, de faire plus d’efforts, ça permet d’accepter ce qui va arriver. On est dans un monde où on critique les stades à air conditionné au Qatar, mais, dans Paris, on voit des gens qui fument sous des terrasses chauffées. C’est typique de cette contradiction dans laquelle on vit au quotidien.



Il te reste des contradictions ? Tu as coupé la viande, l’avion…

Oui, bien sûr. L’autre jour, je voulais m’acheter un aspirateur. Le jour du Black Friday, je me dis : « Je vais aller sur Amazon. » Ça m’a énervé, j’ai jeté mon téléphone sur le fauteuil ! Moi-même j’ai des contradictions.



Quand arrêtes-tu Amazon alors ?

J’ai arrêté.



Depuis combien de temps ?

Il n’y a pas si longtemps. J’ai arrêté sur Amazon depuis qu’il y a eu les rapports qu’ont faits Les Amis de la Terre. Je voulais arrêter, mais j’habite à la campagne, et c’est tellement génial Amazon mais c’est une connerie. Je pense que la contradiction est d’abord chez moi. Et dans son dernier bouquin, Faut-il manger les animaux ?, Jonathan Safran Foer se pose des questions sur lui-même. Il explique : « Toute la journée, je fais des conférences pour arrêter de manger de la viande, et le soir dans ma chambre d’hôtel je me commande un McDo en douce. » Et c’est bien qu’il le dise parce que ça montre qu’il est humain. Et c’est ça qui est intéressant. Et il raconte une histoire formidable : pendant la dernière guerre, les Juifs dans le ghetto de Varsovie envoient quelqu’un, Karski, parler aux Américains. Karski voit même le juge de la Cour suprême. Il lui raconte ce qu’il se passe à Varsovie, et le type lui dit : « Je crois que vous êtes honnête, je crois que vous dites la vérité, mais je ne peux pas y croire. »

C’est un peu ce qu’on vit en ce moment. On croit les scientifiques, mais on ne veut pas y croire. Et ce qu’on dit aujourd’hui, c’est plus fort que science-fiction. On parle de la 6e extinction de la vie sur Terre. Et ce sont des scientifiques qui le disent, pas des écolos basiques, excités… Non, ce sont des gens qui ont réfléchi. Ce que je reproche un peu aux scientifiques, c’est de ne pas le dire avec émotion, comme le fait Greta. Pourquoi on est touchés par Greta ? Parce que quand elle parle, elle souffre. Et on le sent chez elle. C’est ça qui fait la différence.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf et Ingrid Bailleul




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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Vidéo : © Ingrid Bailleul/Reporterre

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