123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Féminisme

Violences psychologiques : Julien Bayou bientôt exclu des Écologistes ?

Anaïs Leleux, ex-compagne de Julien Bayou, a saisi la justice pour « abus frauduleux de l’état de faiblesse » et « harcèlement moral ».

La plainte déposée contre le député Julien Bayou par son ex-compagne Anaïs Leleux a provoqué des remous chez Les Écologistes. L’exclusion possible de ce pilier du parti est désormais sur la table.

« Julien Bayou, c’est cet homme qui se dit féministe tout en brisant des femmes. Et ils le savent. Tous. C’est toujours comme ça. Ils savent. » Ces mots, rapportés par Les Jours, Anaïs Leleux les a prononcés le 6 mars dernier dans une librairie parisienne, devant la presse.

Les violences psychologiques qu’aurait commises Julien Bayou, député de Paris, ex-secrétaire national des Verts, ont été rendues publiques en 2022 — notamment via une enquête approfondie de Reporterre. Mais les choses s’accélèrent depuis que son ex-compagne, la militante féministe Anaïs Leleux, a saisi la justice pour « abus frauduleux de l’état de faiblesse » et « harcèlement moral ». Lors d’un entretien aux Jours début mars, elle a annoncé son dépôt de plainte contre le député Les Écologistes — le nouveau nom d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). Dans la semaine qui a suivi, ce dernier a été visé par deux suspensions « à titre conservatoire », la première par son parti politique, la seconde par son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.

Suspension ou exclusion définitive ?

Le 7 mars, le bureau exécutif du parti a annoncé la suspension de l’élu. Ce dernier a donc décidé, comme il l’avait déjà fait à l’automne 2022, de se mettre en retrait de son parti et de son groupe parlementaire, et a estimé dans un communiqué que la procédure judiciaire allait lui permettre de « prouver [son] innocence ». Le parti a saisi le Conseil politique régional (CPR) qui doit se réunir « dans les deux mois qui suivent », assure Aminata Niakaté, porte-parole du parti, pour « prendre une décision définitive ». Cette instance militante, ouverte à tous les adhérents et qui, selon nos informations, devrait se réunir le 27 avril, pourrait acter soit la suspension pour une durée déterminée de Julien Bayou, soit son exclusion définitive.

Dans les cas de violence, l’adhérent exclu ne peut demander à adhérer à nouveau au parti qu’au bout de cinq ans — contre un an dans d’autres circonstances — à condition d’un accord du Conseil politique régional (CPR). « C’est peut-être bien de ne pas prendre de décision définitive, à la va-vite, sous le coup de l’émotion, avance la porte-parole. Nous ne faisons pas le même travail que la justice. »

Le Conseil politique régional, ouvert à tous les adhérents, devrait se réunir le 27 avril et pourrait acter soit la suspension pour une durée déterminée de Julien Bayou, soit son exclusion définitive. © Mathieu Génon / Reporterre

Ce sera donc au Bureau exécutif régional d’Île-de-France qui siège au CPR de trancher. Les Jeunes écologistes, fortement mobilisés sur le sujet, espèrent être invités à s’y exprimer en tant qu’observateurs extérieurs. « Ce que nous voulons : son exclusion », assure Annah Bikouloulou, secrétaire nationale du mouvement de jeunesse.

Bayou y voyait une « instrumentalisation » de sa vie privée

Pour Marie Lambrecht, membre du bureau exécutif d’Île-de-France, la décision du CPR ne s’apparente pas à une décision de justice « Bayou contre Leleux » : « La question sera de savoir si les prises de parole de Julien Bayou seront en accord avec la ligne politique du parti. » En 2022, Julien Bayou parlait de « MacCarthysme » dans le quotidien Le Monde en réaction aux accusations de violences psychologiques qui le visaient. Il voyait dans sa mise en accusation une « instrumentalisation » de sa vie privée à des fins « politiciennes ».

Des propos « en opposition avec l’engagement contre les violences sexistes et sexuelles du parti », selon Marie Lambrecht, qui rappelle l’importance d’ « accorder du crédit à la parole des femmes victimes de violence ». Le sujet sera débattu lors d’une séance où Julien Bayou pourra se défendre. Ces remous internes seraient selon la militante « plutôt un moment de clarification » attendu depuis 2022.

Le 12 mars, Julien Bayou était soumis à une nouvelle suspension « à titre conservatoire », cette fois prononcée par son groupe parlementaire. Le député de Paris ne peut plus prendre la parole dans l’Hémicycle, en commission parlementaire, ou devant les médias au nom du groupe. Il ne peut pas signer d’amendements mais peut en déposer en son nom propre, explique Cyrielle Châtelain. « La durée de la suspension peut être révisée en fonction des circonstances », explique la députée de l’Isère.

Anaïs Leleux, ancienne adhérente des Écologistes, militante féministe, a décidé d’attaquer en justice son ancien compagnon (de 2017 à 2021) et a également porté plainte contre X pour « non-assistance à personne en danger ». Cette deuxième plainte cible implicitement le parti Les Écologistes qui n’aurait pas soutenu la plaignante alors qu’elle dénonçait, déjà en 2022 sur Reporterre, anonymement, des faits de violences psychologiques.

C’est à l’automne 2022 que Julien Bayou, alors secrétaire national du parti et coprésident à l’Assemblée nationale du groupe Les Écologistes, s’était mis une première fois en retrait — le temps que l’enquête menée par la cellule contre les violences sexistes et sexuelles du parti se fasse. Le 1er février 2023, elle s’était clôturée sans qu’Anaïs Leleux ne donne sa version des faits. Selon cette dernière, la cellule n’est pas revenue vers elle, après quelques échanges, pour organiser le recueil de sa parole. Faute de ce premier témoignage, Julien Bayou n’a donc pas été entendu non plus.

À la fin de ce premier épisode, « vécu comme un fiasco » par les féministes du parti, selon Marie Lambrecht de la commission féminisme, Julien Bayou avait réintégré les bancs de l’Hémicycle aux côtés des autres députés Écologistes, mais sans regagner sa place de coprésident de groupe.

« Des dysfonctionnements larges et multiples »

Pour ce deuxième acte de l’« affaire Bayou », Anaïs Leleux entend à nouveau dénoncer l’inaction du parti, « alors que personne au sein [d’EELV en 2022] ne prenait ses responsabilités, alors que des victimes effrayées refusaient de porter plainte », expliquait-elle. Une accusation embarrassante car le parti compte une commission féminisme qui a pour but de « faire du mouvement de l’écologie politique un mouvement féministe dans son projet politique comme dans ses pratiques ».

« Il y a eu des dysfonctionnements larges et multiples et pas seulement dans la cellule contre les violences sexistes et sexuelles (CVSS) », analyse pour Reporterre Sandrine Rousseau, députée de Paris. Victime de Denis Baupin, un ancien député écologiste accusé d’agressions sexuelles et de harcèlement, elle a été parmi les premières en 2016 à dénoncer les violences sexuelles au sein du parti. « Mais ce serait trop facile d’accuser la CVSS », ajoute-t-elle avant de pointer : « Julien Bayou est un ancien n°1 du parti et ce n’est pas rien. » « Quand on est secrétaire national », abonde Annie Lahmer, conseillère régionale francilienne, également victime de Denis Baupin, « on a encore plus de monde à ses côtés, on est vénéré ».

Avec ce dépôt de plainte et la prise de parole d’Anaïs Leleux, les débats autour des accusations de violence que Julien Bayou aurait commis prennent une autre tournure, selon l’élue régionale, qui a soutenu la plaignante lors de ses déclarations à la presse. « En 2022, poursuit-elle, l’argument de Julien Bayou était qu’il s’agissait d’une rupture amoureuse particulièrement douloureuse. Là, Anaïs Leleux a expliqué le processus de violences psychologiques et financières. » Ces dernières auraient résonné auprès de « beaucoup de femmes au sein du parti ». Résultat : « Certaines ont manifesté leur envie de dire “Stop” et qu’il s’en aille ! »

Les Jeunes écologistes « au taquet »

Parmi celles et ceux qui souhaitent voir l’élu sanctionné, Les Jeunes écologistes, mouvement des jeunes du parti, « sont au taquet », signale Annie Lahmer. « Quand l’affaire a éclaté en 2022, il y avait des accusations anonymes parues dans la presse [dans un article de Reporterre], rapportant des attitudes de prédation [de la part de Julien Bayou] envers de jeunes militantes. Cela a créé des inquiétudes parmi les Jeunes écologistes, la mobilisation a été forte », rappelle Annah Bikouloulou.

Certains collaborateurs parlementaires sont aussi montés au créneau. Le 8 mars, alors que les députées et députés du groupe devaient se réunir pour discuter du cas de Julien Bayou, paraissait une lettre ouverte de vingt-et-un d’entre eux dans l’hebdomadaire Politis. Ils demandaient une « sanction » contre Julien Bayou. « Le groupe ne peut dénoncer un système d’oppression fondé sur la silenciation permanente des femmes victimes de violences s’il reproduit exactement les mêmes schémas », s’alarmaient-ils. Ils craignaient alors que le groupe ne s’en remette uniquement à la justice, alors qu’« on connaît son incapacité structurelle à condamner les violences faites aux femmes ».

Marche climat du 19 mars 2021, à Paris. © Mathieu Génon/Reporterre

« Il y avait une absence de réaction publique des députés... Une timidité, on va dire », raconte anonymement à Reporterre l’un des signataires. Cyrielle Châtelain, présidente du groupe, n’a pas souhaité commenter la lettre ouverte et l’influence qu’elle a eue sur les débats dans le groupe. Quand bien même le parti déciderait de l’exclusion de Julien Bayou, celle-ci ne serait pas automatique dans son groupe parlementaire — qui n’est pas uniquement composé de députés du parti. Il accueille par exemple des élus de Génération.s.

La députée plaide comme d’autres pour que le temps fasse son œuvre, notamment pour que « d’autres paroles se libèrent ». Sur le réseau social X, Sophie Tissier, militante au sein du mouvement des Gilets jaunes, a raconté avoir été victime d’un baiser forcé en 2014. Anaïs Leleux a aussi indiqué, lors de sa prise de parole devant la presse, avoir le soutien d’une dizaine de femmes, certaines seraient prêtes à livrer leurs témoignages d’abus par Julien Bayou à la justice. Il est aujourd’hui présumé innocent.

legende