123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

PortraitLuttes

Yuvelis Morales, « prix Nobel » de l’écologie : « Aujourd’hui marque le début de la fin des fossiles »

Yuvelis Natalia Morales Blanco a obtenu le prix Goldman, à 25 ans, pour sa lutte contre la fracturation hydraulique.

La Colombienne a obtenu le prestigieux prix Goldman, à l’âge de 25 ans, pour sa lutte contre la fracturation hydraulique. « Aujourd’hui marque le début de la fin des énergies fossiles », certifie-t-elle.

Bogota (Colombie), correspondance

« Je suis la fille de pêcheurs artisanaux, je suis la fille du fleuve », répète Yuvelis Natalia Morales Blanco à plusieurs reprises, au fil de la conversation, depuis Santa Marta où elle s’apprête à prendre la parole lors de la première Conférence internationale pour la transition au-delà des combustibles fossiles. À 25 ans, cette Colombienne fait partie des six lauréates du prix Goldman en 2026, un prix annuel remis à des défenseurs de l’environnement souvent surnommé le prix Nobel vert.

La jeune femme a grandi sur les rives du fleuve Magdalena, l’un des plus importants de Colombie, qui traverse le pays du sud au nord, parcourant plus de 1 500 km. « Je me souviens de nous comme d’une communauté prospère, dans le sens où il y avait une grande abondance de poissons, où l’on cultivait beaucoup de manioc, des bananes plantains, du riz, etc. », énumère-t-elle. Mais ce fleuve nourricier est aussi très convoité.

Le fleuve Magdalena traverse le pays du sud au nord, parcourant plus de 1 500 km. © Christian Escobar Mora

Sa lutte a commencé alors qu’elle n’avait que 18 ans. En pleine pandémie de Covid-19, elle est tombée sur un article de presse parlant du « fracking » — une technique interdite en France depuis 2011, qui consiste à injecter un mélange liquide à haute pression dans les roches pour les fracturer et ainsi extraire du gaz ou du pétrole. Elle y apprenait que l’ancien gouvernement de droite d’Iván Duque (2018-2022) avait validé deux projets pilotes de fracking, à Puerto Wilches, son village. « J’étais sous le choc, j’ai eu envie de pleurer, se souvient-elle avec colère. Pour nous, la rivière est bien plus qu’une simple ressource. » L’article, se rappelle-t-elle, présentait pourtant la technique comme un progrès pour le pays.

Pour Yuvelis, ce n’est pas le cas. En se renseignant, elle s’est aperçue que cette méthode est décriée pour ses conséquences : pollution des nappes phréatiques, consommation massive d’eau, émissions de méthane et risques sismiques. Elle a alors cofondé une organisation de jeunes pour la défense de l’eau et du territoire, dont l’objectif est d’informer les habitants.

« Pour moi, la défense territoriale n’était pas vraiment un choix »

« En Colombie, et dans le Sud global en général, les communautés de pêcheurs artisanaux sont les plus vulnérables face au changement climatique, affirme-t-elle. Et pourtant, nous sommes aussi les dernières personnes à être consultées et informées des décisions prises pour prendre soin, défendre ou protéger notre territoire. Pour moi, la défense territoriale n’était pas vraiment un choix. »

« Aujourd’hui marque le début de la fin des énergies fossiles »

En 2021, son activisme l’a amenée à participer à une audience publique au Congrès colombien. Son intervention a été remarquée et l’a exposée au danger dont souffrent de nombreux militants environnementaux dans le pays. Elle a alors commencé à recevoir des menaces qui l’ont poussée à quitter Puerto Wilches, puis la Colombie, pour se réfugier en France un an. Un chapitre de sa vie dont elle ne souhaite pas parler aujourd’hui. « Je préfère qu’on se concentre sur ma lutte », insiste-t-elle.

«  Celui qui légifère pour le passé condamne ses habitants à une mort imminente  », selon Yuvelis Natalia Morales Blanco. © Christian Escobar Mora

Depuis, les projets ont été suspendus, la Cour constitutionnelle colombienne a reconnu en 2024 l’absence de consultation préalable des communautés afrocolombiennes. Ce contexte favorable doit beaucoup à l’arrivée au pouvoir, en 2022, de l’actuel président de gauche, Gustavo Petro, qui a maintenu une position ferme contre les énergies fossiles.

« Tout pays qui décide aujourd’hui de relancer le débat sur le fracking agit et légifère pour le passé, déclare Yuvelis. Et celui qui légifère pour le passé condamne ses habitants à une mort imminente. » À ses yeux, grâce au prix Goldman, « le débat va prendre une autre dimension ».

« La Colombie montre au monde que la transition sans combustibles fossiles est possible », poursuit la jeune femme, avec fermeté. Seulement, fin mai, le pays se rendra aux urnes pour une élection présidentielle qui pourrait fragiliser les garanties obtenues et son combat. « J’ai espoir, je crois qu’aujourd’hui marque le début de la fin des énergies fossiles. Je vais travailler pour que les enfants et les jeunes continuent d’avoir une rivière qui coule, une montagne à gravir et un soleil sous lequel vivre. »

legende