10 infos clés pour survivre aux débats de Noël sur l’intelligence artificielle
- © Helkarava / Reporterre
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Gourmande en électricité, terres, eau... L’intelligence artificielle se développe sans freins et a des effets écologiques et humains considérables. Reporterre a compilé dix informations clés sur ses ravages.
Impossible d’échapper aux discussions vertigineuses sur l’intelligence artificielle (IA). Difficile également d’y voir clair et de garder en vue les enjeux écologiques colossaux soulevés par ce basculement technologique. Entre la sidération provoquée par ses performances et l’opacité entretenue par ses principaux artisans, Reporterre vous aide à prendre de la hauteur.
1 — L’IA consomme déjà autant d’électricité que la Bretagne
Pour fonctionner, l’intelligence artificielle a besoin de puces et serveurs puissants, qui sont installés dans des centres de données de plus en plus grands et de plus en plus gourmands en électricité. Comme ces centres servent aussi bien à l’IA qu’à d’autres usages liés au cloud et aux cryptomonnaies, il est difficile d’estimer précisément la consommation électrique de l’IA.
Le laboratoire d’idées Shift project et Schneider Electric ont néanmoins fait leurs calculs, en suivant des méthodes différentes, et arrivent à des données comparables : l’IA consomme aujourd’hui dans le monde entre 77 térawattheures (TWh) d’électricité par an, pour le premier, et 100 TWh pour le second, soit l’équivalent a minima de la consommation électrique de la Bretagne.
2 — Les réseaux électriques ne pourront pas suivre la croissance exponentielle de l’IA
En France, la soif énergétique de l’IA ne pose pas immédiatement problème. L’Hexagone produit en effet trop d’électricité à ce jour, parce que l’électrification de l’industrie et des transports — élément crucial pour sortir des énergies fossiles — a pris du retard. La situation n’est pas pour autant sous contrôle.
C’est la trajectoire de croissance de l’IA générative (celle qui compose des textes et crée des vidéos) qu’il faut regarder pour nous projeter à cinq ou dix ans. Aucune rupture technologique n’a été aussi rapide et massive que celle-ci. La puissance nécessaire aux modèles d’IA générative, de plus en plus complexes, devrait être multipliée par 10 entre 2025 et 2030 selon le Shift project.
Sans inflexion de cette tendance, l’intelligence artificielle représentera 774 TWh de consommation d’électricité annuelle en 2030, toujours selon le Shift project, soit 1,7 fois la consommation de la France en 2024. Un rythme insoutenable… Sauf à recourir massivement à des énergies fossiles.
Ces centres de données sont concentrés géographiquement. En France, c’est l’Île-de-France et la région de Marseille qui sont élues. L’État de Virginie du Nord est également connu, aux USA, comme la « Data Center Alley ». La pression peut donc devenir extrême à certains points névralgiques du réseau électrique.
3 — Déjà des pénuries d’électricité
La région de Dublin a décrété un moratoire sur l’installation de data centers par crainte des blackouts. La consommation des centres de données (20 % de l’électricité disponible) y dépassait en 2024 celle du secteur résidentiel. Un moratoire similaire a été pris à Amsterdam.
« La situation est si critique que certaines entreprises sont contraintes de recycler des moteurs d’avion pour produire l’électricité manquante », écrit Georges Nahon, analyste et ancien cadre d’Orange aux USA, dans une tribune publiée par Les Échos le 16 décembre.
Il fait allusion à la Belgique, qui a fait tourner, durant plusieurs courtes périodes, des turboréacteurs de Boeing 707 fonctionnant au kérosène pour générer de l’électricité et éviter la panne généralisée. Les difficultés du réseau électrique belge sont d’origines multiples, mais la pression des centres de données est une grosse goutte d’eau (4 % de la consommation nationale en 2024) qui risque de « fragiliser l’équilibre du système et nuire à sa capacité à encaisser des chocs climatiques, géopolitiques ou techniques », résume Steve Tumson, de l’ONG Tech4Good, à nos confrères de L’Écho.
4 — Les centres de données tournent au gaz
Les acteurs se ruent sur les générateurs à gaz pour alimenter leurs data centers. C’est notamment le cas de Meta (la maison mère de Facebook) et d’Elon Musk pour le centre de données de son « xAI ». Le gaz a l’avantage de fonctionner sur demande, à la différence du solaire et de l’éolien, ce qui correspond au besoin d’électricité en continu des centres de données.
« Le gaz croît en fait plus rapidement aujourd’hui que jamais auparavant », observait en janvier Corianna Mah, analyste du cabinet Enverus, spécialiste de l’énergie. Son étude, relayée par le média Next, comptabilise au moins 80 centrales électriques au gaz en projet aux États-Unis d’ici à 2030, pour les besoins de l’IA. Soit une capacité électrique équivalente à celle de la Norvège toute entière (46 gigawatts).
Comme cela ne suffit même pas, le ministère de l’Énergie étasunien investit des centaines de millions de dollars pour moderniser les centrales à charbon vieillissantes, « pour remporter la course à l’intelligence artificielle », selon les mots de son ministre, Chris Wright. Cette réalité est masquée par une communication abondante des géants de l’IA sur leurs investissements dans l’électricité renouvelable, nucléaire ou... intergalactique, qui ne verront pas le jour avant dix ans, minimum.
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5 — Dans 5 ans, l’IA pourrait émettre autant de CO2 que l’Espagne
Pas facile de connaître l’empreinte carbone de l’IA. Il faut examiner comment l’électricité qu’elle consomme a été produite et quelle part d’énergies fossiles elle mobilise. L’Agence internationale de l’énergie estime que les émissions dues à la consommation d’électricité des centres de données — pas uniquement lié à l’IA donc — représentent 180 millions de tonnes (Mt) aujourd’hui. C’est autant que des pays comme l’Ukraine, le Venezuela ou l’Éthiopie. Cette empreinte carbone pourrait quasi doubler, à 300 Mt d’ici à 2035, et jusqu’à 500 Mt dans le scénario d’adoption massive de l’IA.
De son côté, le Shift project a conduit une étude en tentant de distinguer l’impact carbone strictement lié à l’intelligence artificielle : en 2030, elle pourrait atteindre 255 millions de tonnes de CO2. Un chiffre proche de l’empreinte carbone de l’Espagne.
6 — L’IA fragilise les programmes de sortie des énergies fossiles
L’urgence climatique appelle un virage à 180 ° des régimes énergétiques, dans le monde entier. L’industrie lourde doit se passer d’énergie fossile ; les transports doivent se convertir à l’électrique ; le chauffage des bâtiments doit renoncer au gaz.
Cet effort colossal risque d’être retardé, voire annulé, par l’appétit sans limite des centres de données. Ces nouveaux besoins ne sont d’ailleurs pas encore pris en compte dans la plupart des scénarios de planification énergétique élaborés, non sans difficultés, par les gouvernements. « Quelle crédibilité auraient des politiques d’encouragement à la sobriété dans le logement par exemple si l’électricité dégagée est utilisée à la place pour les centres de données », s’interroge également le Shift project dans son rapport.
Les partisans de l’IA soulignent que ses extraordinaires facultés peuvent jouer un rôle déterminant pour accompagner la transition écologique et que les progrès techniques vont permettre d’aboutir à une « IA frugale ». Leur optimisme résiste pourtant mal à la réalité des besoins énergétiques, souligne notamment une récente étude du Centre de recherche sur les politiques économiques (CEPR).
7 — Une requête d’IA générative consomme beaucoup plus d’énergie qu’une recherche internet
Les entreprises de l’IA ne communiquent pas les informations essentielles sur leur fonctionnement. Un chiffre circule largement, selon lequel une requête ChatGPT consomme dix fois plus d’électricité qu’une recherche Google. Mais il est fondé sur des déclarations non documentées et déjà anciennes, comme le soulignent le duo d’experts Lou Welgryn et Théo Alves Da Costa, dans un article très fouillé publié par le média BonPote.
De nombreuses études ont néanmoins tenté d’estimer les ordres de grandeur et le gouvernement a lancé une plateforme permettant de comparer les différentes IA, notamment selon leurs besoins énergétiques. Une question posée à ChatGPT-5 représente 100 fois plus d’énergie — 18 à 20 Wh — qu’une requête Google, selon l’estimation des universités du Rhode Island (États-Unis) et de Tunis. Les entreprises du secteur, lorsqu’elles communiquent, mettent quant à elles en avant des chiffres 100 fois inférieurs.
En décortiquant les modèles d’IA « ouverts », que l’on peut faire fonctionner sur ses propres serveurs, la chercheuse Sasha Luccioni a estimé en 2023 que générer une image est en moyenne 60 fois plus énergivore que générer du texte, comme le rapporte Bon pote. Une vidéo de 6 secondes à 8 images par seconde nécessite environ 115 Wh, soit l’équivalent de la recharge de deux ordinateurs portables, d’après le dernier rapport de l’AIE.
8 — Les centres de données consomment beaucoup d’eau
Le refroidissement des serveurs des centres de données peut être fait selon différentes méthodes. Une des plus utilisées nécessite d’importantes quantités d’eau. Selon une étude de l’université de Californie à Riverside basée sur GPT-3, parue en 2023 et actualisée cette année, l’IA devrait consommer d’ici à 2027 entre 4,2 et 6,6 milliards de mètres cubes d’eau, soit la moitié de la consommation annuelle du Royaume-Uni.
Or, 45 % des centres de données dans le monde sont situés dans des bassins fluviaux où l’eau risque de manquer, estime l’ONG suisse Nature Finance. Les constructeurs choisissent en effet des zones avec de faibles taux d’humidité pour réduire les risques de corrosion des équipements.
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9 — Les futurs centres de données vont artificialiser 827 ha en France
Le mégaprojet de centre de données « Campus IA », cofinancé par un fonds émirati, doit voir le jour à Fonju, petite commune de Seine-et-Marne à 60 km de Paris. À lui tout seul, il va grignoter 70 hectares. Selon Politico, les 63 nouveaux centres de données annoncés par le gouvernement, dont l’implantation précise n’a pas été révélée pour les deux tiers d’entre eux, représentent une emprise foncière totale de 1 100 hectares dans toute la France, dont 827 hectares de terres non artificialisées.
Sur l’ensemble de l’Île-de-France, la surface nécessaire aux centres de données va être multipliée par cinq pour atteindre 250 hectares, selon l’Institut Paris Région.
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10 — Une « superintelligence » aux mains d’entreprises privées
L’essor ultrarapide de l’IA pose enfin un problème démocratique. Ce sont les entreprises privées qui pilotent ce basculement — car elles sont les seules à avoir la puissance financière pour de tels investissements — et imposent des choix de société, sans même jouer le jeu de la transparence. Elles se posent en même temps comme des acteurs incontournables du marché de l’énergie, ce qui leur permettra d’entraver les petits acteurs qui voudraient leur faire concurrence et d’exercer une emprise sur l’économie et la société dans son ensemble.
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En octobre, 900 chercheurs — comme d’autres avant eux en 2023 et déjà en 2015 — prenaient la plume pour demander un moratoire sur l’IA. Ils ne nient pas les vertus des innovations permises par l’IA, mais s’inquiètent que cette « superintelligence » appartienne à des entreprises privées. Ils rejoignent la position de nombreuses associations de la société civile : Amnesty international et de la Ligue des droits de l’Homme en février ; Greenpeace, les Amis de la Terre et Food & Water Watch le 9 décembre. Tous demandent une pause démocratique.