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EntretienÉnergie

Lucas Chancel : « Ceux qui contrôlent l’énergie contrôlent la société »

Le chercheur Lucas Chancel, ici à Paris, le 6 octobre 2025.

La « socialisation » de la production d’énergie est nécessaire pour démocratiser l’économie et réduire les inégalités, estime le chercheur Lucas Chancel dans un nouvel essai d’histoire globale de l’énergie.

La transition énergétique va redessiner le monde et nous sommes à la croisée des chemins. Sera-t-elle « ultracapitaliste », avec des acteurs privés, Gafam [1] en tête, en mesure de dicter des choix de société au bénéfice des 1 % les plus riches ? Ou au contraire articulée autour d’une « socialisation de l’énergie » capable de rééquilibrer les inégalités de richesse ?

Pour Lucas Chancel, professeur à Sciences Po Paris et auteur de Énergie et inégalités, une histoire politique (éd. du Seuil), le second scénario est tout sauf utopiste au regard de notre passé récent. Il devrait même s’imposer, d’urgence, comme « projet de pilotage de l’économie [et] d’émancipation ».


Reporterre — Pourquoi, selon vous, les choix que nous ferons dans les prochaines années en matière de production d’énergie redessineront les inégalités de richesse et de pouvoir ?

Lucas Chancel — Ceux qui contrôlent l’énergie contrôlent la société. Depuis deux siècles, les débats ont été vifs sur qui doit posséder les mines de charbon, qui doit posséder le système de distribution d’électricité, etc. Au moment où nous devons transformer de fond en comble notre système énergétique, le risque est que des décisions soient prises de manière non démocratique.

Dans les années 2000, nous avons laissé les Gafam privatiser le monde immatériel. Ces mêmes acteurs privatisent aujourd’hui le monde matériel, en investissant dans l’énergie pour répondre aux besoins énormes de l’intelligence artificielle.

Microsoft a par exemple investi pour relancer le réacteur nucléaire de Three Miles Island (États-Unis), qui était à l’arrêt depuis une dizaine d’années. Elon Musk a également un plan pour la transition écologique, articulé autour de l’électrification du monde. Ces acteurs dessinent un futur décarboné qui ne serait pas égalitaire, sans droit de regard démocratique sur l’usage que nous faisons des ressources.

Il y a un momentum pour l’Europe. Elle ne doit pas se laisser coincer entre la puissance du capital financier et technologique américain et la puissance du capital chinois. Le risque est de nous retrouver vassalisés.


Vous évoquez en exemple le scandale des tramways aux États-Unis dans les années 1940. En quoi cet épisode illustre-t-il le pouvoir politique des propriétaires de la production d’énergie ?

Cette histoire montre que ceux qui détiennent le capital énergétique peuvent orienter les usages qui sont faits de cette énergie. Les tramways se sont développés dans plusieurs grandes villes étasuniennes durant la première moitié du XXe siècle. Mais cela n’était pas du goût des producteurs automobiles et de compagnies pétrolières, qui se sont alliés pour racheter les compagnies de tramways dans le seul but de les fermer. C’était illégal et la justice a mis fin à cette pratique dans les années 1950, mais les tramways avaient déjà disparu au profit des voitures.

Autrement dit, ces compagnies ont été capables d’orienter les choix de société. Et si nous les laissons faire, les propriétaires de l’énergie peuvent aussi choisir quelles technologies seront développées entre le pétrole, le nucléaire, telle ou telle énergie renouvelable, etc.

Laisser l’énergie aux mains du privé lui permet d’orienter les choix de société, explique Lucas Chancel. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Il existe un autre exemple, bien plus positif : celui des réseaux de distribution de chauffage suédois. Jusque dans les années 1970, les Suédois se chauffaient au fioul. C’était inefficace, coûteux et polluant, alors ils ont investi pour créer des réseaux de distribution municipaux. Comme les communes n’ont pas intérêt à pousser les usagers-citoyens à consommer toujours plus, elles accompagnent les gens vers la sobriété. Voilà l’intérêt d’avoir un acteur public, démocratique, local, une coopérative ou même une entreprise à capitaux publics, quand on souhaite avancer vers plus de sobriété.


C’est en cela que l’histoire de l’énergie est selon vous un « motif d’espoir » ?

Oui, l’avenir est ouvert et il est entre nos mains. Les choses peuvent très mal tourner, mais elles peuvent aussi bien se passer. L’histoire de l’énergie est faite de ruptures, avec une vraie diversité d’exemples et des transformations radicales.

« Ne laissons pas l’énergie aux acteurs privés si l’on veut rebattre les cartes du jeu social »

Par exemple en France, qu’on soit pour ou contre le nucléaire — et je viens d’une pensée qui souligne les risques très élevés associés à cette source d’énergie — nous ne pouvons pas nier que le développement du nucléaire a été une décision politique qui a transformé le système énergétique français en quinze ans. Si nous l’avons fait avec le nucléaire, nous pouvons le refaire avec d’autres sources d’énergie. L’Allemagne a choisi de sortir du nucléaire, c’est aussi un choix radical.

L’histoire nous montre que c’est possible et que c’est nécessaire, d’arbitrer des choix radicaux.


Vous insistez sur le fait que les grands moments de redistribution des richesses de notre histoire sont allés de pair avec une socialisation de la production d’énergie. Comment expliquer ce lien de causalité ?

Ceux qui contrôlent l’énergie contrôlent les rentes qui sont associées à son usage, ils peuvent décider des prix appliqués aux usagers et des conditions de travail dans ce secteur stratégique. C’est pour cela que les forces politiques de gauche ont toutes poussé pour la socialisation de l’énergie. Il y a d’ailleurs tout un courant de l’économie standard qui justifie le besoin de propriété publique dans le secteur de l’énergie.

Par conséquent, le programme commun de la résistance prévoyait de placer l’énergie sous contrôle public ; les Travaillistes et syndicalistes anglais se sont posé cette question dès la fin du XIXe siècle. Theodore Roosevelt, dans les années 1930-1940 aux États-Unis, dénonçait le « trait maléfique » des conglomérats industriels qu’il voyait prendre le pouvoir sur l’énergie et le New Deal favorisa ensuite l’émergence d’acteurs publics dans l’énergie et des formes municipales ou coopératives de propriété ; en Inde également, après l’indépendance, le contrôle de l’énergie est une pièce maîtresse du projet de redistribuer les richesses.

L’énergie est un élément tellement important de l’organisation de l’économie et de la société qu’il est impossible de la laisser aux acteurs privés lorsqu’on veut rebattre les cartes du jeu social.


Partagez-vous l’analyse de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, selon laquelle la transition énergétique n’a pas encore commencé ?

Je partage ce constat si l’on regarde au niveau mondial. Les sources d’énergie s’empilent les unes sur les autres et la consommation continue d’augmenter. Il n’y a pas le début d’une baisse nette. Par ailleurs, Jean-Baptiste Fressoz montre les interdépendances entre les fossiles, ce qu’il appelle symbiose, c’est un point important de son travail. Mais, pour mon enquête, j’ai choisi une focale différente, en m’intéressant principalement aux histoires nationales et aux rapports de propriété.

« Reprendre le contrôle de l’énergie, c’est réenchanter la politique »

Nous découvrons alors une multitude de sources, de modes de propriété et d’usages, et des tendances diverses : les Anglais sont quasiment intégralement sortis de la production de charbon et ont fait une grande partie du chemin, si l’on prend en compte le charbon utilisé dans la fabrication des biens et services que le pays importe à l’étranger. La Suède a procédé à une grande transformation énergétique. La Chine est certes le plus gros producteur de charbon, mais c’est aussi le plus gros producteur d’énergies renouvelables et la croissance des capacités éoliennes et solaires a toujours dépassé les anticipations.

Je m’intéresse également à qui contrôle l’énergie, une dimension mouvante au cours de l’histoire récente, avec des révolutions, des privatisations et des moments de socialisation. Tout cela montre que l’avenir est plus ouvert que ce qu’on a pu dire dans le débat public. La transition est possible, elle a même commencé dans certains pays même si cela ne se voit pas au niveau mondial et qu’il faudra des transformations radicales pour qu’elle se poursuive, à commencer par une baisse des consommations matérielles dans les pays riches.


La France a-t-elle les moyens, vu sa dette publique, de « socialiser » la transition énergétique ?

En réalité, la situation budgétaire n’est pas figée. Nous pouvons desserrer l’étau, par exemple avec une nouvelle taxe sur les plus hauts patrimoines [taxe dite « Zucman »]. Pour de nouveaux besoins, il nous faut mettre de nouveaux moyens. L’endettement n’est pas non plus un mal en soi, s’il permet de financer un réel projet de société. La construction du parc nucléaire français a d’ailleurs été financée par de l’emprunt.

L’histoire «  nous montre que des changements radicaux ont eu lieu  », rappelle Lucas Chancel. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Le problème, aujourd’hui, est que nous investissons de l’argent public dans la transition énergétique en subventionnant le secteur privé sans lui poser assez de conditions. Il faut sortir de cette logique et faire en sorte que l’argent public s’accompagne de prises de capital dans les entreprises. L’État détiendrait ainsi des parts des sociétés productrices d’énergies renouvelables ou actrices de la transition, à travers un fonds souverain, qui lui permettrait de contraindre ces entreprises à jouer le jeu.


Est-il réaliste d’espérer un consensus autour d’un tel projet, quand on constate la crise politique dans laquelle est plongée la France ?

Je pense que la gauche ne parvient pas à convaincre, parce qu’elle a manqué de vision et d’ambition en matière économique depuis quarante ans. Continuer à dire qu’on ne peut bouger les choses qu’à la marge, comme l’a fait le courant social-libéral, c’est la recette de la désillusion et de la montée du Rassemblement national.

A contrario, je crois que l’Histoire est utopique. Elle nous montre que des changements radicaux ont eu lieu. Reprendre le contrôle de l’énergie, nous l’avons fait par le passé et je pense que c’est précisément ce qu’il faut faire pour réenchanter la politique.


La France a renationalisé EDF en 2022, est-ce un bon exemple de la « socialisation » de l’énergie que vous appelez de vos vœux ?

En réalité, EDF appartient à tous les Français depuis 1946, date de la nationalisation. En 2022, l’État est repassé de 85 % des parts du capital à 100 %, ce qui ne change pas fondamentalement la donne, mais c’est important politiquement. L’Assemblée nationale a voulu marquer le coup, après la tentative du gouvernement de mettre en œuvre le projet Hercule, visant à scinder l’entreprise en vue d’une possible privatisation par lots. Ce projet a échoué heureusement.

EDF nous appartient donc à tous collectivement, ce qui veut dire que l’on peut demander encore davantage à cette entreprise pour nous accompagner dans la voie de la sobriété, ou que l’on peut décider d’introduire plus de représentants des acteurs locaux, de la société civile ou des scientifiques dans ses organes de gouvernance. Ces choix nous appartiennent, contrairement au Royaume-Uni qui a privatisé son secteur.

Une question qui se posera très vite est celle des barrages : la Commission européenne pousse pour leur mise en concurrence, ce qui pourrait aussi mener à leur privatisation. Or, d’un point de vue économique et environnemental, l’argument d’un monopole public est très solide. Il me semble important que ces choix soient débattus publiquement.

Énergie et inégalités, une histoire politique, de Lucas Chancel, aux éditions du Seuil, octobre 2025, 448 p., 25 euros.

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