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A Bayonne, le succès d’Alternatiba, une mobilisation joyeuse pour la bataille climatique

7 octobre 2013 / L’équipe de Reporterre



Alternatiba s’est déroulée dimanche 6 octobre à Bayonne. Dans une ville investie par des dizaines de présentations d’alternatives au système économique dominant, plus de quinze mille personnes ont échangé, réfléchi et discuté. Paradoxe : à la gravité du diagnostic sur le changement climatique s’opposait un sentiment joyeux d’alliance dans une lutte vitale.


- Reportage, Bayonne

On connaissait la ville drapée de blanc et de rouge, dansant autour de quelques vachettes, lors des traditionnelles fêtes nocturnes à l’entrée du mois d’août. Ce week-end des 5 et 6 octobre, le vert avait remplacé les couleurs locales, et les batucadas déambulant dans le centre-ville faisaient oublier la tauromachie. Bayonne a vibré pendant deux jours au rythme d’Alternatiba, village festif et grandeur nature, mettant en lumière la panoplie des alternatives pour prévenir le changement climatique.

Afin de réussir cet événement préparé de longue date – le projet est né quelques mois après l’échec du sommet de Copenhague en décembre 2009 –, l’appel à la mobilisation générale a fonctionné à plein. Chez Yannick et Adrien, qui participent au projet depuis plusieurs mois, la colocation a pris des airs d’auberge espagnole, les matelas sur le sol se multipliant à l’approche du jour J. Ce vendredi soir, on vient de Paris, de Bretagne, des quatre coins du Sud-Ouest ou de l’autre côté de la frontière. Suivant les aléas du train ou du covoiturage, on arrive à toutes les heures du jour et de la nuit, la porte est ouverte. Et autour d’un bon verre de patxaran, liqueur locale, on échange en basque, en français ou en espagnol. 3h00 du matin, il est temps d’aller se coucher : la dernière réunion des bénévoles a réuni près de 200 motivés vendredi ; le WE peut enfin démarrer, sur de bonnes bases.

Samedi. Les centrales nucléaires sont devenues des musées

La pluie matinale n’a pas découragé les premiers curieux. La journée du samedi a été pensée comme un « off » de préparation à l’événement officiel du lendemain, mais la première conférence fait déjà salle comble. « Etes-vous inscrits ? » A l’entrée, les organisateurs sont obligés de refouler les visiteurs en surnombre. A l’intérieur, les intervenants posent les bases du débat général – « le défi climatique » – reprenant notamment les conclusions du nouveau rapport du GIEC. Une deuxième conférence l’après-midi, « le changement climatique, première question planétaire à solidarité obligatoire », nous rappelle que le dérèglement des températures pose la question de la justice climatique internationale.

Au terme de ces débats, deux grandes idées se démarquent : le réchauffement climatique appelle à une mobilisation générale. Ensuite, ce défi invite à revoir notre posture à l’égard du problème. Face à la dépression climatique, le bonheur est une force de vie nécessaire pour mener le combat, estime Patrick Viveret : « Décider d’être heureux est un acte de légitime résistance ».

Pour incarner cette représentation joyeuse, les quais de la Nive se sont transformés en scène alternative de performance artistique en tout genre, musiques de rue, spectacle d’équilibriste, etc. On peut voir Désiré Prunier offrir un cours d’Histoire un peu particulier, sous forme de conférence gesticulée. On est en 2063, les centrales nucléaires sont devenues des musées, les voitures n’existent plus que collectives, et l’homme à la perruque raconte à son petit-fils imaginaire les temps actuels, où il est question du pouvoir d’« Ayraultnomane et des Vincicrates », de leurs camarades « Paphollandréou » et « Hortovalls », des écueils d’une époque pétrolomaniaque et d’une société figurée par une grenouille-bœuf qui croâ-croâ à la croâ-croâssance jusqu’à exploser… Autant de traits d’humour qui proposent un enseignement plus sérieux : sortir du « Médiocre-Age » implique de reconsidérer la satisfaction des besoins essentiels comme point de départ à l’organisation de la production…


La conférence de Désirée Prunier sur l’Ayraultnomane -

L’événement se sera appuyé sur une équipe de cinq cents bénévoles. Au QG, à la Fondation Manu Robles-Arangiz, ça s’active et les téléphones sonnent sans relâche. La quincaillerie où s’est installé Bizi !, juste à côté, est sur le qui-vive pour répondre aux urgences logistiques. La restauration collective à destination des bénévoles et organisateurs, située dans un lycée non loin de là, permet quelques pauses bienvenues.

Marie-Pierre est une de ces nombreuses « bénévoles-militantes ». Cette couturière professionnelle, basée à Biarritz, a réalisé en une semaine deux cents foulards verts, signe de reconnaissance des bénévoles pendant l’événement. Plus tôt dans l’année, elle avait confectionné le fameux dragon du changement climatique, emblème de Bizi ! au FSM de Tunis, puis lors du rassemblement à Notre-Dame-des-Landes pendant l’été. Aujourd’hui, Marie-Pierre doit assurer la circulation avant de s’atteler à la cantine. Une de ses amies basques s’est également laissée convaincre de s’engager pour le week-end. Elle ne le regrette pas, appréciant « cette dimension ‘basquisante’ de l’événement qui cohabite avec des problématiques altermondialistes, plus ouvertes sur le monde ».

Samedi, 18 heures. Le potentiel révolutionnaire du bonheur

Près de la place Paul Bert, dans la cour d’arrière d’un café, le Trinquet Saint André se tient un débat « sur la route des alternatives concrètes », autour de Emmanuel Danie et de Mathieu Lamour. Deux jeunes journalistes qui, chacun de leur côté, parcourent le pays pour y rencontrer des lieux alternatifs et les raconter sur son site … et sur quelques médias dont Reporterre. « J’ai été surpris d’en voir des dizaines, des centaines, des milliers, et pas seulement à Paris et en Ardèche, mais dans toute la France », dit Emmanuel Daniel d’un ton tranquille.

Mathieu Lamour et Emmanuel Daniel -

Il évoque trois sujets, une épicerie autogérée à Paris, une expérience d’une autre politique à Grenoble et une démarche de sortie du capitalisme à Toulouse« elle est vraiment intéressante parce que globale », dit-il avant de passer la parole à Mathieu Lamour. Celui-ci a visité moins de lieux, mais en y restant souvent plus longtemps. Il évoque notamment la Ferme des Bouillons, près de Rouen. « On est dans la contestation de la société actuelle, dit-il, mais aussi dans la création d’un autre type de société ».

Cinquante personnes attentives, qui posent des questions et y vont de leurs commentaires. La discussion part d’abord sur les médias – « pourquoi ne parlent-ils pas plus de ces alternatives ? », demande une dame. Une autre à l’accent espagnol observe que « les alternatives c’est très bien, mais il ne faut pas oublier la politique, les conflits politiques ». Emmanuel répond : « Je ne crois plus à la politique à cause des lobbies, des intérêts de classe des dirigeants. C’est par en bas qu’il faut changer, leur montrer ce qu’on veut et qu’on peut se passer d’eux ». La discussion part sur la nécessité d’être ludique, de s’amuser - « je crois au potentiel révolutionnaire du bonheur », dit Emmanuel.

Dimanche, 10 heures. Nous sommes ici pour faire reculer le bitume

La brume plane encore sur Bayonne. Mais elle va bientôt se lever et le ciel resplendir toute la journée : le soleil est avec les alternatives !

Alternatiba s’éveille. Les rues du "petit Bayonne" (un des deux grands quartiers du centre ville) sont encore calmes. On finit de monter les stands. Dans la faculté commencent les grandes conférences de la journée.

La première porte sur le thème même d’Alternatiba, « Ensemble, construisons un monde meilleur en relevant le défi climatique ». L’amphithéâtre 400 est plein, une foule attentive, un bébé, quelques enfants. Le climatologue Christophe Cassou, chercheur au centre de recherche Cerfacs de Toulouse, rapporte en quelques minutes les principales conclusions du cinquième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), publié le 27 septembre.

Il explique que le niveau actuel de concentration du gaz carbonique dans l’atmosphère, 400 ppm (parties par million) est le plus élevé jamais observé depuis 800 000 ans, et un niveau jamais observé depuis qu’homo sapiens sapiens a vécu (environ 100 000 ans). Il explique aussi que l’on raisonne aujourd’hui sur un réchauffement planétaire de plusieurs degrés sur une période de cent ans, alors que dans le passé, de telles variations (passage d’une période glaciaire à une période interglaciaire) se sont déroulées sur plus de dix mille ans. « La vitesse du changement actuel est extrême », souligne-t-il.

Geneviève Azam prend la parole. « Alternatiba est un véritable événement politique, on invente ici les voies pour que le peuple de la Terre relève le défi climatique. Il ne s’agit pas d’un défi pour les générations futures, mais d’une solidarité avec les générations présentes, qui le vivent déjà, comme au Bangladesh, ou comme les enfants déjà nés. Ce n’est pas une solidarité abstraite pour demain, mais active pour aujourd’hui. » L’auditoire est très attentif, une petite fille passe devant la tribune, paisiblement, son doudou à la main.

« Il nous faut imposer la reconnaissance des limites et la solidarité avec la Terre, poursuit Geneviève, nous rentrons dans cette zone frontière où le vécu concret s’articule avec la nature. Nous ne voulons pas nous limiter pour survivre, mais pour vivre en démocratie. Nous ne sommes pas réunis ici pour faire verdir le bitume, mais pour faire reculer le bitume ». Elle conclut en citant un beau discours d’Aimé Césaire en 1966, déplorant un « monde où l’homme devient chose lui-même ». Applaudissements nourris !

Patrick Viveret se lance, reprenant l’expression de Geneviève pour expliquer que « l’humanité devient peuple de la Terre, il se constitue comme sujet de sa propre histoire. Il a commencé avec Hiroshima et Auschwitz comme un sujet négatif, l’enjeu est qu’il devienne un sujet positif : vraiment sapiens sapiens, et non sapiens demens, comme le dit Edgar Morin ».

Deux questions se posent à nous, selon Viveret : « D’abord le blocage de l’oligarchie mondiale, qui est vent debout contre toutes les logiques de transformation. Et c’est pourquoi la résistance est nécessaire. Mais aussi la démesure et le mal de vivre. Les dépenses énormes de la publicité, des armements et des drogues, montrent que le système opère une gestion massive du mal-être et de la maltraitance. » Alors, selon Patrick, « il nous faut organiser la résistance du peuple de la Terre à l’oligarchie, mais aussi offrir la sobriété, l’acceptation des limites, avec la transition vers une société du buen vivir, du bien-vivre, prendre en compte le volet de l’art de vivre, de la joie de vivre ».

Patrick Viveret -

Les mots d’espérance positive, de fête, de plaisir, de joie, emplissent la salle. Il y a trois portes dans l’existence humaine, selon un mythe indien : les portes de la beauté, de l’amour, de la douleur. « Eh bien, conclut Patrick, il nous faut mener la résistance, mais aussi réapprendre la porte de la beauté, et comprendre que la porte de l’amour est l’avenir de l’humanité, par une capacité relationnelle supérieure ». L’applaudissement est enthousiaste et prolongé.

Questions et commentaires fusent : « Comment ouvrir la porte de la douleur à l’oligarchie ? » « Il n’y a rien à attendre de l’institution. Les réponses remontent des citoyens : il faut que chacun soit le changement qu’il veut voir ». « Pourquoi sommes-nous tous ici d’accord pour changer et pourquoi ne changeons-nous pas dans nos modes de vie ? » « Comment s’unir dans la transition et quelle place laisser à l’oligarchie dans la transition ? » « Ce que vous avez dit me fait rêver, mais on est dans un monde très centralisé, très hiérarchisé. Comment faire participer des millions de personnes qui regardent la télévision ? »
Geneviève Azam répond qu’« Alternatiba n’est pas un final, mais un départ vers une multiplication des initiatives, afin de recréer les maillons du local capables de faire basculer le global ».

Samedi 10 heures 30. Travailler ensemble est l’essence même de notre existence

Pendant ce temps, la ville s’est animée. Quai Roquebert, on trouve du fromage de chèvre, du miel, de la courge, du pain cuit au feu de bois, de la semence locale. Tout est bon, bio et local.

Une voix diffusée par haut parleur parvient du centre de la place près de la halle. Sur l’estrade, un homme avec un micro. Voix connue. Il appelle à la mobilisation citoyenne, à la mise en cohérence du modèle agricole avec la problématique climatique. Le soleil se lève sur José Bové : « La concentration agricole va se poursuivre », s’alarme-t-il. Pour preuve, il évoque le récent allègement de la loi sur le nombre de bêtes dans les élevages industriels. Il décrit ces abattoirs de la région de Hanovre qui vous abattent plus 35 000 bêtes à l’heure. Face à la pollution locale, au soja du Sud et à ses misères il répond circuits courts et relocalisation de l’agriculture.


Depuis l’estrade, José Bové parle d’une nouvelle agriculture -

Justement, voici un peu plus loin le stand Arrapitz. Une douzaine de structures de développement rural du pays basque qui se sont regroupées à la fin des années 1990 pour « résister à l’agriculture industrielle ». « Nous sommes une alternative parce que nous cherchons à être plus autonomes, explique l’animatrice Nathalie Suzanne. La transformation permet de créer de la valeur ajoutée à la ferme à la différence de la vente à la coopérative par exemple. Travailler ensemble est l’essence même de notre existence ». Et surtout, sur le modèle de Terre de Liens, Arrapitz s’est engagée avec d’autres associations dans la création de Lurzaindia. « Cela nous permet ici de lutter contre la très forte spéculation foncière ». Lorsqu’une exploitation risque d’être vendue et de quitter l’agriculture, le groupement peut intervenir et aider un agriculteur à reprendre la ferme. « Avancer 20 % de 400 000 euros pour acquérir une terre n’est pas toujours à la portée d’une jeune agriculteur » précise l’animatrice.

Nathalie Suzanne -

Dimanche 11heures. Je crois que c’est le truc où tu échanges ce que tu sais faire

Sur le stand de l’assocation Madela, on cause cuiseur. L’association est venue de Hastingues (Landes) pour vendre des marmites norvégiennes bricolées par les bénévoles de l’association. Marie-Jeanne Urtizverea explique à une dame intéressée combien l’invention, qui daterait de la guerre 14-18, est géniale. Le principe : un carton récupéré et décoré et à l’intérieur du polystyrene ou du plastique récupéré pour former une paroi isolante, et un couvercle. « Vous mettez de l’eau dans une casserole avec quelques légumes, vous portez à ébullition, cinq minutes et hop, le tout dans le cuiseur thermique. Le contenu mijotera tranquillement pendant que vous ferez autre chose ». Economie d’énergie, gain de temps, saveurs et vitamines conservés assure-t-elle. Tout le monde peut en fabriquer. « Nous, nous les vendons pour recueillir des fonds qui permettent de mener des actions de développement au Niger. Notre but est d’encourager les artisans des villages à fabriquer des fours à bois économiques. Cela crée de l’activité puisqu’ils les revendent à leur tour ».

Sur le quai -

Un peu plus loin, un drôle d’arbre a poussé dans la nuit : celui planté par le Sel, système d’échange 64 , qui invite les passants à y poser leur rêve sur de long rubans blancs qu’ils suspendent aux branches. Un couple s’interroge : « Je crois que c’est le truc où, au lieu de payer quelque chose avec de l’argent, tu échanges ce que tu sais faire ». C’est à peu près ça.


Un arbre où poussent les rêves -

Juste avant le Musée basque en accès libre durant la manifestation, le badeau s’arrête devant un grand panneau. Chacun est invité à écrire ce que lui inspire la phrase suivante : « Je regarde le monde en face ». Plusieurs ont été visiblement été inspirés. Parmi les réponses : « Et je voudrais plus de compassion et d’altruisme » ; « …et il me répond pour tout » ; « …et j’espère ».

…et moi, je ris, comme beaucoup de ceux qui découvrent les conférences gesticulées. Celle de Désirée Prunier est un pur bonheur. La paternité de la conférence gesticulée revient à Franck Lepage, annonce-t-il. Ce Rennais qui se demandait comment retenir l’attention du public sur des sujets graves et sérieux a inventé le genre, ou réinventé. L’exercice, lorsqu’il est sur la place publique se termine souvent par un débat de rue où chacun y va de sa question ou de sa réponse. Dans la foulée, Franck Lepage a commencé à proposer des formations de conférences gesticulées, qui elles-mêmes ont essaimé et ont croisé la route de Désiré. Et à Bayonne, sur le changement climatique, « l’apprenti gesticulant » retient près de soixante-dix personnes pendant une heure. Hilarant.


Une autre conférence gesticulée -

Sur l’arbre… « et il me répond ‘ne culpabilise pas, mais agis’ ».

Bizarre… deux files de chaussures mystérieusement disposées sur un quai. Elles sont apportées par qui veut, et partiront en Roumanie pour ceux et celles qui en auront besoin, grâce à l’assocation Aima de Bardos (Pyrénées-Atlantiques).

Au bout du chemin tracé par les chaussures, une table recouverte de livres : tout le monde peut se servir à son gré, "un livre gratis par personne", indique une affichette. "C’est l’espace solidarité partage, explique Jean Montaulieu, les livres sont à donner, les prend qui veut - Et quand tout est parti ? - Les meilleurs ont été pris, on en a encore qu’on ira chercher bientôt.".

Jean Montaulieu -

Dimanche, 13 heures 30. On résistera, on sera tous là

Sous le grand chapiteau de la place Paul Bert, la conférence sur Notre Dame des Landes, sur le thème "Résister, c’est créer", commence, alors que les gens se pressent pour manger un morceau aux stands de restauration. Françoise Verchère, du Collectif des élus doutant de la pertinence de l’aéroport (Cédpa), François, un zadiste qui vit aux 100 Noms. Françoise retrace rapidement l’histoire de la lutte, et souligne que ce qui a fait la force du mouvement, c’est la capacité de tous à s’unir malgré "des sensibilités différentes", et l’importance de la résistance sur le terrain, "qui est le pilier le plus solide“ de la résistance, à côté de la lutte sur le terrain juridique et de la bataille politique.

François raconte comment il est venu en novembre dernier sur la Zad et a quitté son travail (il est cuisinier) et la colocation où il vivait. Avec d’autres, il a constitué le Collectif des 100 noms, et ils cultivent plusieurs hectares, construisent une maison de 100 m2 en bois et en paille "pour passer l’hiver". "On n’avait jamais fait ça, on apprend tout", avec l’aide des paysans, des autres zadistes, et d’autres encore qui donnent un coup de main ou du savoir-faire. François détaille aussi les activités de la Zad, radio, ateliers de sérigraphie, forges, boulangeries, espace concert, bibliobus, fromagerie, etc. "Tout est à prix libre. Pour tout le monde selon ses moyens".

Quelqu’un demande où en est la situation en ce moment. Et Françoise Verchère explique que la bataille n’est pas gagnée, que le gouvernement n’a pas abandonné la partie, loin de là. "Ils vont probablement prendre un arrêté préfectoral de déplacement des espèces, et essayer de venir faire des mares et déplacer des salamandres et des tritons. Nous pensions avoir du temps et on voit les autorités et les acteurs locaux décidés à aller le plus vite possible". Il faut donc se préparer à se mobiliser face aux gendarmes venant détruire la nature à Notre Dame des Landes.

François confirme que la pression policière reste constante, et dit que les journaux Ouest France et Presse Océan "publient des articles faux pour discréditer les habitants de la Zad".

Quoi qu’il arrive, dit Françoise Verchère, "on résistera, on sera tous là".

Dimanche, 16 heures. Je regarde le monde en face… et j’avance

La journée passe. Impossible de tout voir de tout entendre. Alternatiba, c’est des dizaines de conférences, des dizaines d’animations de rues sur des problématiques écologiques ou sociétales, des concerts : autant d’initatives venues se présenter et se rencontrer surtout. De belles rencontres.

Un peu de people, pas trop. Et des gens. Certains de la région et beaucoup venus de plus loin. Cet habitant de Auch dans le Gers, militant de Attac, pour qui faire deux cents ou trois cents kilomètres pour venir à Alternatiba était « naturel ». Ou Marianne, étudiante de Sciences Po Bordeaux qui a entendu parler de Alternatiba dans la Ressourcerie qu’elle fréquente. Oui elle aurait pu faire autre chose ce même jour à Bordeaux. Elle a préféré prendre une journée sur son job de cadreuse pour venir partager les expériences, sentir le pouls du changement.

Je regarde le monde en face… et j’avance.

Tiens, en voilà d’autres qui avancent : ces quatre gus qui rigolent sur leur quadricycle.

Ou ces musiciens extraordinaires, qui débarquent vêtus de peaux de mouton et coiffés d’un chapeau pointu, s’annonçant de loin par le claquement de cuivre. Ils avancent d’un pas pesant et sautillant qui produit le son des coques de métaux qu’ils se sont accrochées sur le dos. Ce sont les « joaldun », des Basques qui chassent les mauvais esprits, selon une tradition immémoriale.

L’équipe de Reporterre, qui a couru dans tous les coins, se retrouve sur le pont qui relie les Halles au Euskal Muesoa (Musée Basque), où est installé l’espace "Biens communs et culture". Olivier a tenu la table où nous avons disposés nos tracts et un kakemono tout neuf. On voisine avec nos amis de Basta, Politis, L’An 02 et du projet Esse.

C’est l’occasion de discuter - ici ou dans des cafés, ainsi qu’avec d’autres journalistes présents à Alternatiba - de ce que pourrait être appliquée aux médias la démarche coopérative que l’on accompagne dans les autres activités de la société. Car chacun de nos sites et journaux est trop petit pour peser vraiment face aux mastodontes médiatiques de l’oligarchie.

Les alternatives de la société ne prendront sens que si elles se mettent en réseau et en conscience commune pour faire une "masse critique" permettant de peser et de bousculer la société ; de même, les médias alternatifs devraient, à notre avis, tenter de trouver des complémentarités, mutualiser ce qui peut l’être, partager et échanger afin de constituer, ensemble, une masse critique pour bousculer l’information contrôlée des gros médias vacillants. Y parviendrons-nous ? En tout cas, commençons à en parler, et à le faire.

Dès ce mois-ci, Reporterre commence un partenariat avec Silence.

Et puis, on discute avec les… gens. L’endroit est passager et propice à l’échange, alors que le soleil et l’ambiance légère qui parcourt toute la ville grâce à Alternatiba dispose à la conversation. Ceux qui connaissent Reporterre sont engagés. Jeune ou moins jeune, urbain ou pas, le lecteur de Reporterre est souvent engagé dans des revendications diverses, du végétalisme à la lutte contre les ondes électro-magnétiques. Le plus souvent, bien sûr, les gens ne nous connaissent pas,, mais ils sont intéressés à la démarche… même quand les conditions ne lui sont pas favorables, à l’image d’Elsa, étudiante à l’école de berger d’Oloron Sainte Marie et souvent éloignée des connexions internet !

Et nous d’expliquer que tous les jours, le "quotidien de l’écologie" renouvelle ses informations, que nous voulons produire une information exacte, utile et libre, que le pari est que ces informations seront utiles au mouvement écologiste et plus largement à tous ceux qui pensent que "d’autres mondes sont possible". Le pari aussi que toutes et tous comprendront qu’une information libre dépend du soutien de toutes et de tous, parce que l’information, c’est du travail, et que tout travail doit être rémunéré.

Mais l’heure tourne, il faut replier et ranger les tables avant la cérémonie de clôture, les uns vont prendre le train du retour, les autres vont commencer à écrire l’article, un autre va écouter la cérémonie finale.

Car la journée se conclut par une cérémonie d’hommage à Stéphane Hessel, parrain posthume d’Alternatiba. Le moment est solennel lorsque Jean-François Bernardini, chanteur de I Muvrini, déclame un texte écrit en mémoire de celui qui appelait à l’indignation : « Stéphane Hessel expliquait que l’esclavage moderne, c’est laisser croire qu’on ne peut rien faire… ». Et l’émotion est palpable lorsqu’intervient Christiane Hessel, pendant qu’une dizaine d’enfants porte derrière elle une grande banderole où est inscrit « Fini de jouer avec la planète ».

L’hommage est précis et précieux, il ouvre sur des perspectives internationales qui donnent une autre résonance aux problématiques locales présentées tout au long de la journée. La cérémonie a ainsi commencé par l’évocation désolée des trois cents morts morts de la tragédie de Lampedusa, cette petite île de Sicile qui a découvert le naufrage d’une embarcation de migrants en provenance d’Afrique, jeudi dernier. Un moyen de dire aux pouvoirs publics combien la question du réchauffement climatique est corrélée à des enjeux sociaux majeurs pour les années à venir. Puis un texte sera lu sur la Palestine, grand terrain d’engagement de Stéphane Hessel. Aux côtés d’autres grandes luttes, celle contre le changement climatique s’inscrit dans une démarche de mobilisation internationale.

Une déclaration est adoptée, l’Appel à multiplier les villages des alternatives.

"L’enjeu est clair : réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre pour ne pas franchir les seuils dangereux, voire irréversibles de réchauffement et de déstabilisation du climat.

Le dérèglement massif, brutal, en un temps aussi court du système climatique, est un défi sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Mais Alternatiba, cette journée magnifique, doit nous faire garder l’espoir : les solutions existent, elles sont déjà mises en oeuvre par des milliers d’associations, de collectivités locales, d’individus. Mieux : ces alternatives construisent une société plus agréable à vivre, plus conviviale, plus solidaire, plus juste et plus humaine."


Mme Hessel lisant l’Appel d’Alternatiba -

(…) "La stabilisation du climat sera le fruit de notre union, de notre intelligence collective, de notre solidarité et de notre soif de justice sociale, de notre capacité à enclencher les changements ici et maintenant, à mettre en route la transition, sans plus attendre.

Fin 2015 aura lieu la COP21, la 21e conférence de l’ONU sur le changement climatique. Six ans après la très médiatisée conférence de Copenhague, la COP21 devrait l’être tout autant, les chefs d’Etat s’étant publiquement engagés à y adopter un nouvel accord international de lutte contre le changement climatique pour l’après 2020. L’horizon 2020 est signalé par la communauté scientifique internationale comme une période où nos émissions de gaz à effet de serre doivent avoir commencé à baisser de manière significative si nous voulons éviter le pire.

Pour que ces promesses ne restent pas lettre morte comme ce fut le cas à Copenhague, c’est aux citoyennes, aux citoyens, aux populations, de se mobiliser et d’agir pour que soient mises en place de vraies solutions. Ce d’autant plus que cette COP21 se tiendra à ... Paris, sur l’aéroport du Bourget !

La mobilisation populaire en France et en Europe sur les questions d’urgence climatique et de justice sociale redevient donc un enjeu d’une actualité particulière.

Le succès et le caractère fédérateur d’Alternatiba, ce Village des alternatives rendu possible par l’engagement de chacun d’entre nous ici à Bayonne, nous montre un des visages que pourrait prendre cette mobilisation citoyenne européenne.

Nous appelons toutes les villes et tous les territoires d’Europe à préparer à leur tour et dès maintenant leurs propres Villages des alternatives au changement climatique et à la crise sociale et écologique.“




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Source et photos : Barnabé Binctin, Hervé Kempf, Pascale Mugler et Rémi Rivière pour Reporterre.

Photo de la lecture de l’appel : Bizi.


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