À Hambach, des milliers d’activistes débordent la police pour en finir avec le charbon

29 octobre 2018 / Fanny Dollberg (Reporterre)

Hambach, en Allemagne, près de Cologne, est devenue le symbole de la lutte contre les énergies fossiles qui dévastent le climat. Ce week-end, une grande manifestation de désobéissance civile a réussi à bloquer la mine. Le but : en finir avec le charbon. Reportage photo.

  • Hambach (Allemagne), reportage

6.500 activistes écologistes venus de toute l’Europe — dont plus de 300 Français — se sont retrouvés ce week-end près de Cologne en Allemagne. Le but : participer à la plus grande action de désobéissance civile de masse organisée contre le charbon en bloquant les infrastructures de la mine d’Hambach. Celle-ci est une grande mine à ciel ouvert, exploitée par le géant allemand de l’énergie RWE. Des écologistes y luttent depuis des années pour préserver une magnifique forêt, peu à peu détruite par l’avancée de la mine. Le mois dernier, un militant, Steffen M., y est mort lors de l’opération d’évacuation menée par la police.

L’action, organisée par le collectif Ende Gelände (ce qui signifie « jusqu’ici et pas plus loin ») a été un succès. « C’est la plus grande action de désobéissance pour la justice climatique que l’on n’ait jamais vu en Europe », dit Karolina Drzewo, porte-parole d’Ende Gelände.

La mobilisation a eu lieu seulement trois semaines après la publication du rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur les effets d’un réchauffement climatique de + 1,5 °C. Selon ces experts, sortir des énergies fossiles, responsables de 75 % des émissions de gaz à effet de serre (charbon, gaz, pétrole) est une priorité absolue si l’on veut espérer contenir le réchauffement climatique à + 1,5°C.

Le camp climat organisé pour accueillir les militants et préparer l’action qui était initialement prévue aux abords de la mine a finalement été démantelé par la police 48 heures avant l’action, car l’occupation du terrain n’était pas légale. Il en fallait plus pour démotiver les organisateurs et les militants qui ont remonté le camp en moins de 24 heures, cette fois-ci sur un terrain légal quoique plus éloigné de la mine. Qu’à cela ne tienne, nous marcherons donc 6 kilomètres de plus.

Toute la journée du vendredi 26 octobre était prévue pour la préparation de l’action et la constitution des groupes. Les activistes étaient répartis en cinq ensembles représentant les cinq doigts de la main. Chaque doigt était composé à son tour de groupes affinitaires. Les groupes affinitaires, de 4 à 10 personnes, sont le cœur de l’action. Chaque membre d’un même groupe poursuit le même objectif lors de l’action et veille à la sécurité des autres membres du groupe. Cette organisation permet la sécurité, la responsabilité et l’autonomie de chacun des membres et facilitent la communication du petit comme du grand groupe. C’est aussi un mode d’action et un système qui privilégient le consensus, le droit de veto et l’unanimité au sein du groupe.

Je fais partie du groupe argenté, groupe majoritairement anglophone et où se sont retrouvés la plupart des Français présents pour l’action. Les autres sont les groupes rose, rouge, doré et orange. Les stratégies de chaque doigt sont gardées le plus discrètes possible et peuvent changer au dernier moment pour éviter qu’elles soient identifiées par la police. Les informations qui circulent au sein du camp climat la veille de l’action sont volontairement confuses et contradictoires. À part quelques personnes, très peu de militants savent réellement quel but poursuit leur groupe. Et c’est là toute la difficulté de l’action car il faut à la fois dissimuler les tactiques à la police qui a déployé un dispositif très important et communiquer avec les militants pour qu’ils sachent quoi faire le moment venu afin que l’action soit un succès.

Samedi. C’est le jour J. Il est 6 heures du matin et le camp s’éveille peu à peu. Chacun se prépare et s’active afin d’être à l’heure pour le départ prévue à 8 h.

Certains d’entre eux passeront la prochaine nuit dehors, à occuper la mine ou bloquer les rails des trains approvisionnant la mine de charbon de Hambach. Ils doivent donc s’équiper en conséquence pour manger et rester au chaud car les températures nocturnes avoisinent zéro degré, et l’organisation ne pourra peut-être pas assurer de ravitaillement partout à cause du dispositif policier. Provisions, eau, sac de couchage, tapis de sol, vêtements imperméables, polaires et chaussures de marche sont donc de mise si l’on veut pouvoir aller jusqu’au bout de l’action.

Il est 9 h quand les groupes argenté, doré et rouge se mettent en route, soit environ 4.000 activistes. Je ne sais pas quand ni dans quelle direction sont partis les deux autres groupes.

« On a l’impression de faire quelque chose qui a un impact direct et concret. En bloquant la mine, on arrête son fonctionnement pendant 24 h, l’extraction de charbon, et l’émission de CO2 qui va avec. Et puis c’est une manière d’envoyer un message fort, de dire qu’il y a de plus en plus de gens qui sont mobilisés sur ces questions là et qui sont de plus en plus déterminés à faire bouger les choses » me dit Yan, activiste belge qui participe aux actions d’Ende Gelände depuis trois ans. Il poursuit : « Ces actions sont très utiles car on n’a jamais obtenu aucune victoire ni aucun acquis social sans désobéissance civile. Nous sommes convaincus que c’est une méthode d’action qui doit être massivement utilisée. On doit pouvoir empêcher tous les criminels climatiques et les multinationales d’émettre du C02, bloquer leur infrastructure, perturber leurs activités pour leur faire perdre de l’argent. »

Après environ trois heures de marche, nous sommes arrêtés par un barrage de policiers, sans raison valable puisque nous sommes dans la légalité et que nous n’avons (toujours pas) enfreint la loi. Après une heure de négociations avec les forces de l’ordre, nous repartons finalement avec un itinéraire modifié qui nous impose un détour de six kilomètres pour arriver sur le site de la mine, notre prétendu objectif.

Nous reprenons sagement la route pendant 30 minutes, encadrés par le dispositif policier quand soudain, sans que ni moi, ni la police, ni une partie des militants ne comprennent ce qu’il se passe, l’immense file de militants en blouse blanche quitte la route en courant et se transforme en marée blanche en se déployant dans les champs.

Je n’ai jamais vu quelque chose de pareil. Après une course poursuite effrénée, une partie des militants se fait nasser par la police tandis que d’autres réussissent à atteindre une butte derrière laquelle se trouve l’autoroute (fermée aux voitures pour la journée).

Il faut la traverser pour accéder non pas à la mine mais à la voie ferroviaire qui permet d’évacuer le charbon de la mine.

Nous découvrons notre objectif une fois… celui-ci atteint. Toute l’après-midi, plus de 2.500 activistes ont occupé la voie de chemin de fer reliant la mine de charbon d’Hambach et la centrale thermique de RWE. Plus de 1.500 y ont passé la nuit, tandis que près de 300, qui ont tenu le blocage au delà des 24 heures, ont subi une évacuation violente de la part de la police allemande.

J’apprendrai plus tard qu’un groupe d’une cinquantaine d’activistes a également réussi à occuper une excavatrice directement dans la mine.

Mais la cible principale n’était pas la mine. Pourquoi ? Parce que, comprend-on, bloquer les rails était tout aussi efficace. De plus, il était important de varier les tactiques pour surprendre la police, en lui faisant penser que c’est la mine qui était visée. Enfin, le sol de celle-ci était tellement sec cette année qu’il y avait un risque d’incendie, du fait de la présence de lignite dans le sol.

Environ 350 militants ont été arrêtés et placés en garde à vue tout au long de la journée. La majorité a depuis été libérée.

« C’est beau de voir autant de monde se mobiliser pour la défense du climat. Des actions comme celles-ci sont importantes car elles nous permettent d’avoir l’attention médiatique nécessaire pour amener ces sujets sur la table des politiciens. La mobilisation d’aujourd’hui est d’autant plus essentielle qu’il y a actuellement une commission en Allemagne qui réfléchit sur la possibilité de sortir du charbon », conclut Paul, militant et activiste suisse.


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Source : Fanny Dollberg pour Reporterre

Photos : © Fanny Dollberg/Reporterre

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