À Hambach, le temps du recueillement, avant que reprenne la lutte contre le charbon

Durée de lecture : 6 minutes

25 septembre 2018 / Guillaume Krempp (Reporterre)

Dans la forêt allemande de Hambach, les opposants à l’extension d’une mine de lignite sont venus par milliers ce week-end. Ils témoignaient de leur peine après la mort d’un militant lors de l’évacuation policière. Reportage.

  • Forêt de Hambach (Allemagne), reportage

Dans la forêt de Hambach, 33 cabanes sont tombées. Un journaliste aussi. Mortellement. Les opposants à l’extension d’une mine de lignite souffrent depuis le début de l’intervention policière. Samedi 22 septembre, trois jours après l’accident, la chute de 15 mètres de Steffen M. reste dans tous les esprits. L’évacuation a cessé, mais les endeuillés restent sur le qui-vive. À tout moment, les opérations peuvent reprendre - et de fait, elles ont repris lundi 24. 4.000 policiers ont été réquisitionnés. Mais ce samedi, ils sont en retrait. « La présence policière reste très forte », affirme la porte-parole des forces de l’ordre.

Jeudi, un camp avait été installé près du village presque abandonné de Manheim. « Il permet d’accueillir des familles, des personnes âgées, des riverains tout comme des habitants de la forêt et des militants », explique Fizzo [*], actif à Hambach depuis plusieurs semaines. À quinze minutes de marche de la forêt, de nouveaux opposants apprennent comment réagir en cas d’arrestation. Plus loin, ils s’exercent à grimper aux arbres. Voltaire travaille dans l’équipe presse et éducation. Il est 14 h. Le militant du parti des Verts doit se rendre à la gare la plus proche.

De nombreux regards fixent le vide ou restent rivés au sol

Manheim, village fantôme, destiné à la destruction pour qu’on extrait le lignite qui gît dessous.

Sur le chemin, les rues de Manheim ont l’allure d’un village fantôme. Il y a six ans, 1.600 personnes vivaient ici. Aujourd’hui, la plupart des maisons ont les volets fermés. Des bulldozers côtoient des façades détruites pour que l’énergéticien RWE exploite le lignite du sous-sol. « La plupart des habitants actuels sont des réfugiés », indique le militant. Un jeune Syrien croisé lors de la manifestation du lendemain confirme : « Nous sommes encore entre 50 et 60 à Manheim », installés à côté du village. À six km de là, un nouveau village, Manheim-Nouveau, est sorti de terre en 2012.

Gare de Buir. Près de soixante personnes sont rassemblées sur le quai. De nombreux regards fixent le vide ou restent rivés au sol. Les mains tiennent une bougie, une pancarte, des fleurs. Les organisateurs refusent toute interview pendant cette marche en hommage à Steffen. La foule silencieuse descend les escaliers, suivie par quelques policiers.

Voltaire attend l’arrivée du train régional. À l’intérieur, une trentaine de jeunes, venus visiter la forêt de Hambach. « D’eux-mêmes, ils ont proposé cette visite », dit Thomas, responsable de l’association Eirene (la « paix », en grec). Avant de rencontrer les occupants des bois, les étudiants écoutent une présentation sur le changement climatique et la biodiversité menacée par la mine de lignite.

Au bout de cette forêt de plus de 200 hectares (elle en comptait 4.000 avant l’arrivée de l’énergéticien RWE), Lorien fait partie des quelques « villages » de cabanes encore debout. Devant la police, certains dansent sur de la musique punk rock. D’autres portent de lourds troncs et construisent des barricades.

Sous un tipi perché à quatre mètres de haut, Malya occupe les lieux depuis une semaine. Elle est venue se battre contre « un État de droit qui protège des entreprises comme RWE ». La jeune femme dénonce l’irrespect du deuil par les policiers : « Jeudi, ils ont même arrêté quelqu’un pendant la minute de silence. Hier aussi, ils ont essayé d’approcher les cabanes pendant cinq heures… »

À sept mètres du sol, dans une des quelques quinze cabanes qui restent dans la forêt, quatre occupants discutent dans le « salon ». Il y a des outils, de la nourriture pour plusieurs jours, du matériel d’escalade et un canapé. Un homme de noir vêtu, casquette sur la tête, interrompt la conversation : en construisant des barricades, un obus de tank a été trouvé à côté. Bientôt une douzaine de personnes débattent dans l’habitacle. Que faire ? L’un estime qu’il faut utiliser cette information : « C’est un symbole super fort ! Ça veut dire qu’on est prêt à mourir ici ! » L’autre demande « des réactions plus pragmatiques ». On demande au journaliste de sortir.

« We love you and we won’t forget »

Un peu plus loin, six cabanes voisines semblent atteindre les cimes. Ici, Steffen est mort. Des bougies éclairent un étendard à l’effigie du journaliste : « We love you and we won’t forget », Nous t’aimons et nous ne t’oublierons pas. Un homme s’est agenouillé devant des dizaines de roses et de tournesols. À peine visible dans la pénombre, une femme monte en rappel. Une voiture de police passe à une centaine de mètres. Un chien aboie et la pluie glisse sur les feuilles.

Le lendemain, dimanche 23 septembre, les éléments semblent se liguer contre la manifestation de ce jour. Averse continue et trains annulés… « Comme par hasard, le train de Cologne, bondé la semaine dernière, ne circule pas », souffle une militante du camp, photographie à l’appui. Ce dimanche, la police a interdit l’accès à la forêt. Dès 11 h 30, la majorité des opposants (7.000 à nouveau, selon les organisateurs) s’engouffre au milieu des arbres, par des chemins détournés.

À quelques mètres du mémorial pour Steffen, des centaines de manifestants transportent de lourds troncs vers les barricades. La plupart seront défaites dans la soirée par la police.

Les militants de Hambach occupent encore une zone réduite à la lisière de la forêt et de la mine. La situation semble critique face aux milliers de policiers prêts à intervenir. Pour les opposants à l’extraction du lignite, les raisons d’espérer viennent plutôt de l’extérieur. Les dons de nourriture sont de plus en plus nombreux. Les actions et manifestations à venir aussi.

Plusieurs associations environnementales appellent à converger le 6 octobre vers Cologne. Le mot d’ordre : « Sauver la forêt ! Stopper le charbon ! » Le lendemain, Ende Gelände prévoit une action de blocage de la mine de lignite par plusieurs centaines de participants. Une décision de justice sur la légalité de l’opération est aussi attendue courant octobre. Optimiste, un occupant veut savourer une première victoire : « Selon un sondage du journal Die Zeit, 75 % des Allemands sont opposés à la destruction de la forêt de Hambach. »

Mais lundi 24 septembre, la police a repris ses opérations d’évacuation. Mort ou pas, climat ou pas, les autorités veulent arracher à la terre le lignite, source d’énergie - et de gaz à effet de serre.


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[*Son prénom a été changé.


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Source : Guillaume Kremp pour Reporterre

Photos : © Guillaume Kremp/Reporterre

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