À Hong Kong, les derniers paysans se défendent contre la fièvre immobilière

6 juillet 2016 / Marguerite Nebelsztein (Reporterre)



Les terres agricoles de Ma Shi Po, l’un des derniers villages ruraux de l’ancienne colonie britannique redevenue chinoise, sont dans le viseur d’un promoteur immobilier. Les paysans résistent comme ils peuvent à la fièvre bâtisseuse qui a déjà recouvert de béton une grande partie de la « région administrative spéciale » de Hong Kong.

- Hong Kong (Chine), reportage

Il fait 36 °C. L’humidité est à peine supportable. Sous un soleil de plomb, les moustiques et les mouches des sables se sont donné rendez-vous pour le banquet de l’année. Au nord de Hong Kong, dans le village de Ma Shi Po, deux camps se regardent en chiens de faïence. Qui des 150 gardiens du promoteur immobilier Henderson ou des militants enfermés dans leur tour de palettes cédera en premier ? Tous les coups sont permis, y compris placer une barquette de viande au pied de la tour pour attirer les insectes. On ravitaille les six courageux avec des sacs de nourriture, de l’eau, mais également des batteries de portables pour pouvoir communiquer avec l’extérieur.

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Le ravitaillement des résistants retranchés dans leur tour de palettes.

Les deux camps se disputent un bout de terrain qui est un témoignage vivant de l’histoire de Hong Kong. La mégalopole s’est métamorphosée depuis l’instauration du régime communiste en 1949. À l’époque, une vague de migrants fuyant le continent déferle sur ce qui était alors une colonie britannique. La population n’a alors plus cessé de croître, passant de 750.000 habitants à plus de 7 millions en soixante ans. Il faut construire. On détruit les villages de pêcheurs, on agrandit les tours, on bâtit sur la mer, on pousse les murs jusqu’aux pieds des collines qui forment le paysage de Hong Kong. Chaque plaine constructible est utilisée.

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L’entrée de Ma Shi Po, face à la barre d’immeubles de la ville de Fanling.

Situé dans le nord du territoire de Hong Kong, près de la frontière avec la Chine continentale, Ma Shi Po est séparé des barres d’immeubles de la ville de Fanling par une simple route. Dans les années 1950 et 1960, des migrants ont loué des terres inexploitées aux locaux. Ils y ont construit leur maison, défriché et cultivé leurs petites parcelles. Certains ont gagné assez d’argent pour s’acheter un appartement dans les tours de Fanling.

« C’est dur d’être pédagogue et d’expliquer ce qui se passe » 

Pour le gouvernement, la tentation de faire de Ma Shi Po un immense nouveau quartier émerge dans les années 1990. Les parcelles sont rachetées les unes après les autres et les consultations publiques traînent jusqu’en 2010, où tout s’accélère. Mais les derniers fermiers, bien décidés à ne pas abandonner les terres qu’ils ont valorisées pendant un demi-siècle, créent la communauté de Mapopo. Alors que les jeunes ont eu tendance à quitter le lieu, Chan Gar-sun a décidé, il y a quatre ans, de changer de vie. Destiné à une carrière de professeur, il a tout plaqué tout pour venir à Ma Shi Po. Un vieux du village lui a enseigné des rudiments d’agriculture et lui a légué un terrain.

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Chan Gar-sun sur sa parcelle. Destiné à une carrière de professeur, il a tout plaqué pour venir s’installer à Ma Shi Po et travailler la terre.

Au milieu des pois, des épinards, des patates douces et des rangées de plantes grimpantes, il explique : « En venant vivre ici, j’ai beaucoup appris, sur la société et sur moi-même. Aujourd’hui, je gagne entre 400 et 500 euros par mois. Je sais que certains pensent que c’est très peu, mais je vis simplement. » Et à contre-courant de la société consumériste du reste de la ville. Il n’est pas très optimiste, mais ce jeune homme timide le martèle, il faut mobiliser : « C’est dur d’être pédagogue et d’expliquer ce qui se passe, c’est peut-être loin des préoccupations quotidiennes des gens. Nous ne sommes pas avocats, c’est aussi dur de se battre légalement. » Pour épuiser les militants, le promoteur et le gouvernement ont tronçonné le budget en plusieurs projets afin de multiplier les recours nécessaires à la contestation.

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Madame Tan Yok-ling, qui, tous les jours, à 86 ans, vient à Ma Shi Po cultiver sa parcelle.

À 86 ans, madame Tan Yok-ling vient à Ma Shi Po tous les jours. Elle pousse son chariot, le dos courbé. Si elle habite dans un appartement, jamais elle ne manquerait une journée de travail. À l’entrée de Ma Shi Po, elle discute avec les jeunes qui l’aident à entretenir et à creuser les rigoles d’irrigations de sa parcelle. Elle explique, de sa petite voix aiguë, ne plus trouver ce chapeau de paille large si typique à Hong Kong, le sien tombe en morceaux. Madame Tan s’est fait mordre par un serpent il y a deux mois mais ça ne l’empêche pas de travailler. « Ils ne sont pas encore venus chercher mon terrain. Ça serait du gâchis de ne plus le cultiver. » Son champ, c’est son bâton de vieillesse.

Le jeu de mah-jong gît à terre et les pièces sont éparpillées 

Tous les dimanches, des dizaines de visiteurs viennent découvrir le village. Ils peuvent apprendre à cuisiner des plats traditionnels, mais également acheter des produits bio sur le petit marché à l’entrée de Ma Shi Po. Carmen a amené ses filles de 4 et 6 ans. « Je veux qu’elles sachent qu’il y a ce type de problèmes à Hong Kong, que nous sommes en conflit avec le gouvernement. C’est aussi important de leur montrer qu’il y a encore des villageois dans les grandes villes. »

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Les visiteurs du dimanche de Ma Shi Po.

Becky Au est un pur produit du village. Elle fait partie de la troisième génération. C’est elle qui organise les visites et qui tient le rôle de porte-parole. Après une première vie hors de Ma Shi Po, elle a décidé d’aider ses parents face au promoteur. Elle enseigne des rudiments de jardinage aux visiteurs qui s’amusent à toucher un tas de fumier en pleine décomposition. Très occupée d’un atelier à un autre, elle tente d’expliquer à un ado rivé sur son portable comment réaliser une bouture. Cette énergique jeune femme de 31 ans, toujours souriante, en est persuadée : elle construira une famille ici, comme ses parents et ses grands-parents avant elle. « J’aime cet endroit, c’est ma maison, je veux le garder pour toujours. Mais c’est aussi parce que c’est d’intérêt public. »

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Becky Au, pur produit de Ma Shi Po, fait office de porte-parole.

Avec un mégaphone, elle dirige ses hôtes sur les chemins sinueux en béton qui traversent le village. Devant les parcelles en friche et grillagées qu’Henderson a rachetées, elle déroule l’historique du projet. Hors du sentier battu de la visite, on peut voir les maisons dont il ne reste que les fondations ou celles qui se sont vidées. Dans l’une d’entre elles, le meuble dédié aux ancêtres est laissé à l’abandon, le jeu de mah-jong gît à terre et les pièces sont éparpillées, témoignage d’une vie qui disparaît peu à peu de Ma Shi Po.

« Le gouvernement agit de manière totalement irresponsable » 

Il reste très peu de terres agricoles à Hong Kong, seulement 4 %. Et, à l’heure des scandales sanitaires venus de Chine continentale, le territoire ne produit que 2 % de la nourriture qu’il consomme. Kai Kai, une des responsables de la communauté de Mapopo, s’en alarme : « Il n’y a pas de volonté pour sauvegarder ces terres aujourd’hui à Hong Kong, plus de 80 % d’entre elles sont abandonnées, le gouvernement agit de manière totalement irresponsable. » Elle compare le promoteur immobilier à un cancer qui s’étend petit à petit à mesure qu’il arrive a racheter des parcelles.

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Une des maisons de Ma Shi Po encore utilisées. La haute clôture délimite les parcelles rachetées par le promoteur immobilier.

L’accroissement démographique a bon dos, selon Kai Kai. « Mon sentiment, c’est qu’au début des années 2000, la population n’a pas crû autant que ce que le gouvernement pensait, d’où le lent démarrage du projet. » Elle pointe également, chiffres à l’appui, que 10 % des habitations de Hong Kong sont vides, soit environ 300.000 logements. « Le vrai problème, c’est leur répartition, plus que le manque. » Kai Kai insiste sur le fait que les terres agricoles devraient être les dernières sur lesquelles on empiète pour construire. « Si on agit comme ça, on ne fait que repousser le problème, Hong Kong n’est pas extensible à l’infini, ont doit mettre un terme à cette folle expansion. »

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Une des habitations abandonnées par leurs occupants.

Le frère de Becky Au, lui, est un peu fataliste : « On ne peut pas empêcher les propriétaires de vendre leurs terres. On est face à une guerre d’usure, et beaucoup sont très fatigués. Ils ne savent pas comment résister. » Sur un champ que vient de récupérer Henderson, des ouvriers s’affairent. Après 12 jours de résistance, les deux derniers militants réfugiés dans la tour en palettes se sont rendus, le 14 juin. Un peu plus loin, sur sa parcelle, madame Tan se repose assise à l’ombre, le yeux dans le vide. Les gardes d’Henderson ne sont qu’à quelques mètres.

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Une image de synthèse du projet immobilier que les promoteurs prévoient en lieu et place du village de Ma Shi Po.



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Source : Marguerite Nebelsztein pour Reporterre

Photos : © Marguerite Nebelsztein/Reporterre

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