En manque d’eau, la Chine assoiffe ses voisins
Beijing Yuyuantan Park, Fucheng Road, 81, Haidian District, Pékin, Chine. - Julius Carmine / Unsplash
Beijing Yuyuantan Park, Fucheng Road, 81, Haidian District, Pékin, Chine. - Julius Carmine / Unsplash
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L’hyperpuissance asiatique manque d’eau pour soutenir sa croissance. Elle développe donc des méga-projets de barrages et de canaux. Au risque de priver ses voisins d’une partie de l’eau des fleuves transfrontaliers.
Avec son 1,4 milliard d’habitants, une économie à la seconde place mondiale, une armée comptant des millions de soldats, la Chine fait figure d’hyperpuissance. Mais ce géant connaît de singuliers problèmes d’eau, susceptibles d’entraver son développement et de ruiner ses relations avec ses voisins.
En moyenne, un Pékinois dispose de 300 m3 d’eau par an. Par comparaison, en France, la disponibilité moyenne est de 3 262 m3 d’eau par an et par habitant. En Chine, près de 20 millions d’enfants n’ont, de façon chronique, pas un accès permanent à l’eau potable, estime l’Unicef. Incroyable pour un pays qui vit au rythme des crues de ses gigantesques fleuves : douze d’entre eux affichent encore un débit supérieur à 2 000 m3/seconde à leur embouchure (à son embouchure, le débit moyen du Rhône est de 1 700 m3/seconde).
Comment expliquer cette détresse hydrique ? Il y a plusieurs réponses à cette question. D’abord, les Chinois ne sont pas tous égaux face à l’eau. Le sud-est, sur lequel se déversent les pluies torrentielles de la mousson, ou les régions himalayennes (le château d’eau de l’Asie) ne manquent pas d’or bleu. Chaque Tibétain dispose de 186 000 m3 d’eau par an : 600 fois plus qu’un Pékinois ! Les zones où les ressources hydriques sont les plus faibles sont à la fois petites, très peuplées et couvertes de terres agricoles irriguées : Tianjin, Shanghai ou Pékin. La demande y dépasse largement l’offre.
Des inégalités face à l’eau
Le Grand Bond en avant a fait le reste. Un demi-siècle de développement agricole, industriel et urbain mené tambour battant, sans la moindre précaution pour l’écologie, ont tari bien des sources. Satisfaisant désormais les besoins de 110 millions d’habitants et de milliers de coopératives agricoles et d’usines, le fleuve Jaune n’atteint plus la mer une bonne partie de l’année. Dans les treize provinces situées au nord du bassin-versant du Yangtsé, des centaines de millions d’habitants ne disposent plus que de 300 m3 d’eau par personne et par an : 40 % de moins que les Égyptiens !
Des mesures des anomalies de la gravité terrestre, réalisées par les satellites germano-étasuniens de la mission Grace, visualisent la baisse du niveau des aquifères grâce à la détection de l’affaissement du sol. Réalisées entre 2003 et 2010 sur la grande plaine de Chine du Nord, ces études ont établi que le niveau de la surface y baissait de 2 cm par an. Dans cette zone de 370 000 km2 où se concentre le tiers de la population chinoise et qui passe pour être l’une des plus irriguées et les plus sèches du pays, les nappes phréatiques diminuent structurellement.
Digues et canaux
La surconsommation n’est pas seule responsable. Depuis des millénaires, l’empire chinois lutte contre les inondations et les sorties de lit de ses grands fleuves. Des empereurs de la dynastie Xia (il y a plus de 4 000 ans) aux dirigeants du parti communiste chinois, la Chine ne cesse de lutter contre les inondations. Au fil des siècles, les fleuves ont été canalisés ou détournés de leur cours naturel, réduisant d’autant les services écologiques rendus par l’écosystème fluvial : dépollution, formation de bassin tampon, fertilisation des terres agricoles voisines et alimentation des nappes. Et cette gestion du risque a aussi une vocation sécuritaire.
« Les dirigeants de Pékin sont parfaitement conscients de l’importance de l’eau pour maintenir la stabilité sociale et assurer la survie du régime. Le gouvernement s’est concentré sur la sécurité de l’eau, une approche qui s’inspire en partie de l’idée de Mao Zedong selon laquelle l’homme doit conquérir la nature. Cela se reflète dans la construction par l’État chinois de projets d’hydro-ingénierie à grande échelle, comprenant de nombreux barrages et projets de transfert d’eau entre bassins », explique Genevieve Donnellon-May, spécialiste de la gouvernance des ressources naturelles en Asie à l’Asia Society Policy Institute australien.
Premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, la Chine est aussi l’un des pays les plus touchés par les conséquences des changements climatiques. Dans sa troisième communication à la convention climat de l’ONU, la Chine confirme qu’une part significative (30 à 40 %) de la baisse de débit du fleuve Jaune est imputable au réchauffement. Des phénomènes comparables sont observés dans le nord du pays. Au sud-ouest, la fonte accélérée des glaciers (82 % d’entre eux sont en retrait) annonce une baisse du volume d’eau charrié par les fleuves principaux, dans la plupart des régions du pays.
« 1 % du PIB chinois est perdu chaque année à cause des inondations »
« Le changement climatique façonne déjà les ressources en eau de la Chine en exacerbant les différences spatio-temporelles existantes. Les sécheresses et les graves inondations aggravent ces problèmes, avec de fréquentes inondations côtières, fonte des glaciers, ondes de tempête, érosion côtière et intrusion d’eau salée. On estime que 1 % du PIB chinois est perdu chaque année à cause des seules inondations », poursuit la chercheuse australienne.
Une moindre disponibilité en eau est une menace sociétale, mais aussi économique. Entre les centrales au charbon, hydroélectriques, nucléaires ou à gaz, 84 % des capacités de production d’électricité chinoises ont besoin d’eau pour fonctionner. Pour le cas où une sécheresse frapperait longuement les plaines du nord et du sud, les centrales thermiques et hydrauliques devraient réduire sensiblement leur production. Certains analystes estiment que le manque à produire pourrait atteindre 400 TWh/an : l’équivalent de la production annuelle française. L’industrie lourde consommant les deux tiers de l’électricité chinoise, moins d’électricité, c’est moins de biens produits et exportés.
Pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable et d’irrigation des régions les plus sèches (et faciliter aussi le transport des personnes et des biens), la Chine a, de très longue date, développé un système de canaux hors norme. Le Grand Canal est le plus célèbre d’entre eux. Initié dès le Vᵉ siècle avant notre ère, il relie les plaines du nord-est et du centre-est à la province du Zhejiang, au sud. Toujours actif, ce réseau s’étend sur plus de 2 000 km.
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Vingt-six siècles plus tard, la canalisation reste d’actualité. Depuis le début du millénaire, ingénieurs et ouvriers du BTP creusent trois gigantesques canaux et construisent un réseau d’aqueducs. Ce système de transfert d’eau doit acheminer une partie des eaux du sud du pays vers le nord. Lorsqu’il sera achevé, vers 2050, il pourra transporter 45 milliards de m3 d’eau par an : un peu moins que l’eau charriée annuellement par le Rhône.
« Le projet a été proposé, pour la première fois en 1952, par Mao Zedong qui estimait que “le Sud a beaucoup d’eau, le Nord beaucoup moins. Si possible, le Nord devrait emprunter un peu.“ » Et c’est exactement ce que fait le projet de dérivation des eaux sud-nord : il détourne l’eau du sud vers le nord le long de trois routes : est, centrale et ouest. La route orientale transporte l’eau du Jiangsu vers le Shandong et Tianjin via le Grand Canal Pékin-Hangzhou, qui remonte à près de 2 500 ans. La route du milieu, qui détourne l’eau de la province du Hubei vers Pékin et Tianjin, est utilisée depuis 2014. La route occidentale, la plus controversée, n’a pas encore été construite. « En mai 2021, le président chinois Xi Jinping a annoncé que la Chine poursuivrait le plus grand projet de détournement d’eau au monde », dit Genevieve Donnellon-May.
L’eau perçue comme une arme
Consciente que cela ne suffira pas, Pékin a d’autres projets, dans l’Himalaya, cette fois. C’est dans la chaine de l’Everest et du K2 que certains des plus grands fleuves d’Asie trouvent leur source : Indus, Gange, Brahmapoutre, Salouen, Sutlej, Mékong, Yangtsé, fleuve Jaune. À l’exception du Gange, tous naissent dans le Tibet, province envahie par la Chine en 1951. À mesure que les besoins en hydroélectricité et en eau se sont accrus dans les régions occidentales de la Chine, Pékin a multiplié la construction de barrages.
Les premiers ouvrages virent le jour dans les années 1990 sur la partie chinoise du Mékong. Une douzaine sont opérationnels pour la production d’électricité ou l’irrigation. Au grand dam du Myanmar, du Laos, de la Thaïlande, du Cambodge et du Viet Nam, situés en aval et dont les besoins vont croissant. Un récent rapport de la Commission du fleuve Mékong (MRC), dont la Chine n’est pas membre, souligne que le débit du « fleuve turbulent » a pu baisser de 20 % durant la décennie 2010-2020 par rapport aux dix premières années du siècle. Cette évolution est attribuée au changement climatique (renforcé par El Niño entre 2015 et 2016) et par les prélèvements d’eau agricole.
Ces dernières années, les paysans ont utilisé, sur l’ensemble du bassin, jusqu’à 13 % de l’eau charriée par le fleuve. Sur la partie chinoise (le Lancang), les prélèvements ont été moindres, mais le débit y est bien plus faible qu’en aval. Durant la saison sèche, le Laos dépend pour moitié des eaux en provenance de Chine. Et Vientiane, la capitale, n’est pas en mesure de s’opposer aux desiderata de Pékin.
Les tensions sont bien plus vives entre l’Inde et la Chine. En novembre 2020, les autorités chinoises ont annoncé leur intention de bâtir un gigantesque barrage hydroélectrique (60 GW, soit trois fois la puissance de la centrale des Trois Gorges) sur le Yarlung Tsangpo, nom tibétain du Brahmapoutre. Fureur du gouvernement indien qui voit la Chine s’octroyer la régulation d’un fleuve sacré pour un milliard d’Hindouistes. New Delhi craint aussi que l’armée chinoise puisse utiliser un tel ouvrage pour générer, en cas de conflit, des crues artificielles et dévastatrices. Une peur tout à fait fondée : en juillet 2000, la rupture d’une digue, située sur le cours tibétain du Brahmapoutre, a inondé la région indienne de l’Assam.
Longtemps délaissée, la province du Xinjiang (nord-ouest) mérite bien des superlatifs. Plus grande région de Chine, elle est aussi la plus désertique. Ce qui n’empêche pas Pékin de vouloir y développer l’une des cultures les plus gourmandes en eau : le coton.
« En 2022, la Chine a investi 162 milliards de dollars pour développer des projets liés aux ressources en eau »
Du fait de la politique de développement du Grand Ouest depuis le début du siècle, sa population a fortement augmenté, de même que ses besoins en eau. Ce qui a conduit les autorités locales à ponctionner jusqu’à 20 % du débit de l’Irtych. Cet affluent de l’Ob représente une quinzaine de pourcents des ressources en eau de la province chinoise. Mais il poursuit sa route au Kazakhstan, où il est une source vitale pour l’agriculture, l’industrie et la fourniture d’eau potable d’Astana, la nouvelle capitale. Les problèmes semblent plus aigus pour une autre rivière sino-kazakh : l’Ili. L’augmentation des ponctions chinoises a fait chuter son débit. La superficie du lac Balkhach, alimenté à 80 % par l’Ili, est passée de 23 464 km2 en 1910 à 18 200 km2 aujourd’hui. Mais que peut le Kazakhstan pour réduire les appétits en eau de son puissant voisin ?
Barrages et canalisations ne sont que deux des trois mamelles de la gestion des eaux à la chinoise. Depuis peu, l’empire du Milieu s’oriente vers des solutions plus ou moins basées sur la nature. « Pékin a encouragé des solutions plus innovantes telles que l’initiative “ville éponge“ pour gérer les inondations et améliorer le drainage dans les zones urbaines ; des systèmes alternatifs d’approvisionnement en eau, tels que l’utilisation des eaux usées traitées et de l’eau de pluie récupérée ; et des méthodes innovantes comme l’ensemencement des nuages. L’éducation sur ces questions est améliorée grâce à la science citoyenne et à la nomination de “chefs de rivière“. En 2022, la Chine a investi 162 milliards de dollars (148 milliards d’euros) à l’échelle nationale pour développer des projets liés aux ressources en eau, soit une augmentation de 44 % sur un an », souligne Genevieve Donnellon-May.