La Chine, une inquiétude pour le climat mondial

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13 décembre 2019 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



La Chine affiche sa prétention de prendre la tête de la lutte contre le changement climatique. Plus gros émetteur de gaz à effet de serre du monde, le pays est le premier à pâtir de la pollution qu’il génère. Pourtant, le gouvernement chinois privilégie la croissance économique.

La Chine se rêve en championne de la Terre. Elle ne cache plus ses ambitions de prendre la tête du combat contre le réchauffement climatique. Après le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, son influence grandit dans le jeu diplomatique. Tous les experts s’accordent, à l’échelle planétaire, aucune solution au désastre écologique ne pourra se réaliser sans son engagement réel.

Le pays compte près d’un milliard quatre cent mille habitants et émet 28 % du CO2 mondial. C’est le plus gros pollueur, avec une croissance exponentielle. Entre 1990 et 2017, la Chine a multiplié par 3,4 ses émissions de gaz à effet de serre. En cause ? Son appétit pour le charbon et sa modernisation économique. L’urbanisation accélérée qu’a connue la Chine reste sans précédent dans l’histoire de l’humanité. S’y sont concentrées en quatre décennies les mêmes conséquences environnementales que celles rencontrées en près de deux siècles en Europe, en Amérique du Nord ou au Japon.

Depuis quelques années, officiellement, le pays dirigé par le président Xi Jinping joue au bon élève. Après avoir défendu une position très dure en 2009 à Copenhague, en refusant les quotas d’émissions de gaz à effet de serre, la Chine a montré depuis un visage plus conciliant. En 2014, elle signait pour la première fois avec les États-Unis un accord de réduction des émissions. Un an plus tard, elle prenait part aux négociations de la COP21.

« Sa place dans l’économie mondiale ne lui permettait pas de continuer à refuser de participer à ces traités, estime Jean-Paul Maréchal, enseignant-chercheur à l’université de Rennes 2. De toute manière, la Chine avait atteint à l’époque son pic d’industrialisation. Elle avait besoin d’avoir une bonne image à l’international, sachant qu’elle ne pouvait pas l’obtenir avec les droits de l’Homme, elle l’a eu avec l’environnement. »

Ses émissaires ne lésinent d’ailleurs pas sur la communication. Mercredi 27 novembre, quelques jours avant l’inauguration de la COP25 à Madrid, le ministère de l’Écologie chinois se félicitait d’avoir respecté en avance ses engagements pour 2020.

Une bonne nouvelle à relativiser, tant ces actions semblent superficielles. Selon une étude publiée dans la revue Nature Communications, si le monde suivait le même degré d’engagement que les Chinois au sein de l’Accord de Paris, nous irions vers un réchauffement global de plus de 5,1 °C.

« La Chine subit une attaque chimique permanente »

En réalité, si la Chine se doit aujourd’hui d’être proactive en matière de climat, la raison est toute simple : elle ne peut plus ignorer les conséquences du réchauffement climatique ni le fait qu’elle est le pays le plus pollué du globe, notamment à cause de ses 1.400 usines à charbon. La situation est dramatique, la population chinoise suffoque sous un brouillard toxique.

Régulièrement, les scientifiques parlent d’épisodes d’« air-pocalypse », tant la qualité de l’air est dégradée et chargée de particules fines. « En 2013, on ne voyait pas le bout du capot. Les enfants vomissaient dans les écoles. On prenait le GPS car on n’arrivait pas à s’orienter dans les rues, se souvient l’ancienne expatriée Nathalie Bastianelli, une entrepreneuse sociale française particulièrement impliquée dans le développement durable en Chine. L’air de Pékin était insoutenable. » Entre 2008 et 2015, sur 2.920 jours, les habitants de la capitale n’ont respiré que 55 jours de l’air correspondant aux normes de pollutions préconisées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Beijing (Pékin) souffre d’une pollution atmosphérique majeure.

Selon une étude de l’université de Chicago publiée en 2017, la mauvaise qualité de l’air représente en moyenne pour chaque Chinois une réduction de l’espérance de vie de trois ans et demi, et de six ans et demi dans les villes les plus polluées. Elle coûte également 33 milliards d’euros et serait responsable de la mort prématurée d’un million de personnes par an, d’après une enquête de l’université chinoise de Hong Kong.

« C’est l’équivalent des pertes militaires françaises durant la Première Guerre mondiale, souligne le chercheur Jean-Michel Valantin. La Chine subit une attaque chimique permanente. Certains parlent même d’un hiver nucléaire provoqué par ces centaines de millions de tonnes de cendres de charbon rejetées dans l’atmosphère. Dans les zones agricoles, ces cendres adhèrent à la surface des serres, diminuent la lumière reçue par les plantes et bloquent leur croissance. »

Au-delà de la qualité de l’air, les autres signaux sont aussi dans le rouge. Partout. Dans chaque domaine : pollution de l’eau et des sols, érosion, désertification, déficit de terres arables, pluies acides, gestion des déchets… L’environnement est rudement mis à l’épreuve par la modernisation chinoise. On compte des centaines de « villages cancer » dans les provinces du Henan et de l’Anhui. 60 % des nappes phréatiques, 30 % des rivières, 19 % des terres agricoles en Chine sont si polluées qu’elles menacent la vie des habitants. Un Chinois sur sept consomme de l’eau contaminée.

Les problèmes environnementaux frappent d’abord les plus vulnérables et renforcent les inégalités sociales. De quoi attiser la colère. Dans un article du Monde diplomatique, le journaliste Guillaume Pitron a recensé, en 2013, 712 manifestations locales contre la dégradation de l’environnement. Une conscience écologique est en train de naître, nourrie par les scandales sanitaires et plusieurs cris d’alarme. Comme le documentaire chinois Sous le dôme, visionné des millions de fois en 2015 avant d’être interdit 48 heures après sa sortie.



« Son autoritarisme permet de mobiliser massivement la société »

« Pour maintenir sa légitimité, le pouvoir a été obligé de s’engager pleinement dans la lutte contre la pollution », explique Jean-Michel Valantin. Le Parti communiste chinois a d’abord dû mener une refonte idéologique d’ampleur et se libérer en partie de l’héritage maoïste. Pour extraire la société chinoise de sa condition rurale, celui-ci posait comme condition préalable la soumission de la nature. À partir de 2013, les discours publics des gouvernants ont évolué. Lors du 19e congrès national du Parti, le président Xi Jinping a affirmé « vouloir établir fermement une civilisation écologique. Développer une relation harmonieuse entre l’homme et la nature et tout faire pour protéger l’environnement pour les futures générations ».

« La guerre à la pollution » était déclarée. Fermeture d’usines, taxes antipollution, interdiction du chauffage au charbon : de nombreuses mesures ont été prises. L’administration a été réorganisée autour de deux grands ministères, le ministère de l’Écologie et de l’Environnement (MEE) et le ministère des Ressources naturelles (MRN). Une agence de protection de l’environnement a été créée. En 2017, elle a obligé quatre millions de foyers à passer du chauffage au charbon à l’électricité et au gaz naturel.

« La Chine s’est progressivement dotée d’un appareil législatif et réglementaire tout à fait comparable à celui dont disposent les pays développés », remarque le chercheur à Sciences-Po Paris Richard Balme, qui souligne néanmoins son « insuffisance », du fait de « la collusion entre les intérêts économiques et politiques » et « l’absence d’indépendance réelle de la justice et des médias ».

Mais les progrès les plus notables sont visibles dans le secteur des énergies vertes, devenues une priorité stratégique pour Pékin. La Chine est le premier producteur d’ampoules à basse consommation, de chauffe-eau, de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes. Elle produit 23 % de l’électricité photovoltaïque dans le monde et possède 25 % du parc éolien à l’échelle de la planète. Bien devant les États-Unis.

La Chine vue du ciel, entre Pékin, Tianjin et Shanghai, en 2017.

Le géant asiatique investit aussi massivement dans le secteur. Il a dépensé 118 milliards d’euros en 2017 et 100 milliards d’euros en 2018 en faveur des énergies vertes, soit près de 40 % du total des investissements mondiaux. C’est une course effrénée. Toutes les heures, en Chine, l’équivalent d’un terrain de football est équipé en panneaux solaires. L’année dernière, près de Shanghai, la plus grande centrale solaire flottante a été inaugurée. Elle produit de l’électricité pour une ville de la taille de Nancy.

La société s’est mise en ordre de marche. Téléguidée par le pouvoir et soumise à ses nouveaux impératifs. « Quand elle appuie sur un bouton, la Chine avance. Elle met tous les moyens en œuvre pour y arriver, explique Nathalie Bastianelli. Son autoritarisme permet de mobiliser massivement la société. »

Le projet de « muraille verte » en est un exemple. Depuis plusieurs années, la Chine a lancé une vaste opération de replantation d’arbres avec des dizaines de milliers de volontaires et de soldats. Elle ambitionne de créer la plus grande forêt artificielle du monde, dans le nord du pays, dans une vaste zone, 4.800 kilomètres de long, 1.500 kilomètres de large. En trois ans à peine, les volontaires ont déjà planté l’équivalent de la surface de la Finlande.

« Les usines à charbon construites entre janvier 2018 et juin 2019 en Chine annulent la baisse des émissions réalisées par le reste du monde »

La conjoncture actuelle pourrait néanmoins amener la Chine à revoir ses objectifs climatiques. Depuis un an, sa croissance économique est en berne. Elle stagne à 6 %, son taux le plus faible depuis 30 ans. En 2019, ses investissements en matière d’énergies vertes ont également chuté. L’empire du Milieu pourrait être tenté de relancer l’industrie du charbon, clé de voûte de son développement.

C’est ce que révèle justement une récente étude de l’ONG étasunienne Global Energy Monitor, publiée le 20 novembre dernier, « les usines à charbon construites entre janvier 2018 et juin 2019 en Chine annulent la baisse des émissions réalisées par le reste du monde », explique-t-elle. Les centrales à charbon en construction ou sur le point d’être rouvertes dans ce pays représentent 147,7 gigawatts, soit une capacité équivalente à la production électrique des 200 centrales à charbon européennes toujours en activité. Face à la menace d’une récession, la Chine a fait son choix : les enjeux climatiques sont passés au second plan.

Plus inquiétant encore, la Chine a bâti depuis plusieurs années de « nouvelles routes de la soie » pour répondre aux besoins grandissants de sa population, et tout particulièrement de sa classe moyenne, consumériste et urbaine.

Pour s’approvisionner toujours plus en aliments, en matériaux de construction et en métaux, la Chine construit partout à travers le monde d’immenses infrastructures pour accéder à des bassins de ressources planétaires. Sur le chemin, elle finance des dispositifs polluants. Les banques d’État chinoises ont notamment prévu d’investir plus de 30 milliards de dollars dans la construction de centrales à charbon dans vingt pays d’Asie, d’Afrique et même d’Europe.

Poussée par sa démographie, la Chine est depuis 2009 la première importatrice mondiale de matières premières agricoles et de métaux. En 2017, elle est devenue la première importatrice de pétrole. Conséquence de son urbanisation folle, entre 2011 et 2013, la Chine a consommé plus de sable que les États-Unis durant tout le vingtième siècle. Elle a dû s’approvisionner partout, de l’Indonésie au Maroc. Sa politique pousse à l’extractivisme. Mais aussi à la déforestation. 80 % du soja brésilien est exporté en Chine, afin de nourrir les nouvelles pratiques alimentaires de la population chinoise.

Poussée par sa démographie, la Chine est depuis 2009 la première importatrice mondiale de matières premières agricoles et de métaux.

C’est là toute la difficulté de la situation. Le développement économique de la Chine a permis de sortir des millions de personnes de la misère et des millions d’autres d’accéder à un statut de classe moyenne tant convoité. Et ce, au prix d’une dégradation rapide de l’environnement.

« La Chine n’est plus seulement une grande puissance, analyse Jean-Michel Valantin, c’est une géopuissance au sens où son développement est devenu une force d’altération des paramètres écologiques planétaires. »





Lire aussi : Préparez-vous à la crise mondiale, lancée par la Chine... et par l’énergie

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : le président chinois, Xi Jinping, en janvier 2017. Flickr (UN Geneva/CC BY-NC-ND 2.0)
. pollution : Wikipedia (Kentaro IEMOTO/CC BY-SA 2.0)
. vue du ciel : Flickr (Pierre Metivier/CC BY-NC 2.0)
. ouvriers : PxHere (CC0)

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