Préparez-vous à la crise mondiale, lancée par la Chine... et par l’énergie

31 octobre 2018 / Nafeez Ahmed

La finance mondiale est à l’orée d’une crise majeure, explique l’auteur de cette tribune. Qui voit dans la chute de la rentabilité de l’énergie en Chine le facteur qui pourrait tout faire basculer, bien que celui-ci soit ignoré des économistes orthodoxes.

Nafeez Ahmed est le fondateur d’Insurge Intelligence. Il est journaliste d’investigation depuis 17 ans, anciennement au journal The Guardian, où il a rendu compte de la géopolitique des crises sociales, économiques et environnementales.


Tous les regards sont tournés vers la Chine au moment où le monde se prépare à une nouvelle récession économique mondiale prédite par de plus en plus d’analystes financiers. Dans une interview accordée à la BBC à l’occasion du 10e anniversaire de la crise financière mondiale, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a décrit la Chine comme « l’un des plus grands risques » pour la stabilité financière mondiale. « Le secteur financier chinois s’est développé très rapidement, et ce sur des fondations qui ressemblent fortement à celles de la dernière crise financière », a-t-il mis en garde. « Quelque chose comme ça pourrait-il se produire de nouveau ?… Pourrait-il y avoir un déclencheur de crise ? – si nous sommes trop sûrs de nous, bien sûr, c’est possible. »

Depuis 2007, la dette de la Chine a quadruplé. Selon le FMI (Fonds monétaire international), elle représente aujourd’hui environ 234 % du PIB brut, et pourrait atteindre 300 % d’ici 2022. Et le journaliste financier britannique Harvey Jones fait état d’une série d’observations de plusieurs économistes qui mettent en garde contre le fait que les données officielles pourraient ne pas refléter la décélération réelle de l’économie de la Chine.

On espère vivement qu’il ne s’agit là que d’un phénomène temporaire, la Chine opérant actuellement une transition depuis une économie axée sur la production industrielle et les exportations vers la consommation intérieure et les services.

Dans le même temps, le taux de croissance annuel de la Chine continue de baisser. Le Foreign Office britannique (FCO, ministère des Affaires étrangères, NDLR) suit de près les difficultés économiques de la Chine et, lors d’une série de réunions d’information mensuelles cette année, il a dressé un tableau de ce qui semble être un déclin inévitable. Le mois dernier, le China Economics Network (Réseau économique de Chine] du FCO, basé à l’ambassade britannique de Pékin, a signalé que l’économie chinoise s’était « encore affaiblie… avec des indicateurs en baisse générale ». Le rapport constate : « L’investissement, la production industrielle et les ventes au détail ont tous fléchi, malgré les mesures incitatives » ; il note aussi que les mesures chinoises très énergiques pour soutenir la croissance économique sont en perte de vitesse.

Le choc initial aura probablement un effet domino sur de nombreuses autres faiblesses liées les unes aux autres 

Le ralentissement économique de la Chine coïncide d’ailleurs avec les anticipations selon lesquelles le plus long mouvement de hausse du marché boursier de Wall Street pourrait bientôt prendre fin.

Mark Newton est un ancien de Wall Street, ancien analyste technique en chef du fonds spéculatif de plusieurs milliards de dollars Greywolf Capital, et auparavant stratège technique de Morgan Stanley. Newton pronostique que le marché boursier étasunien est sur le point d’atteindre un pic qui sera suivi d’une chute massive de 40 à 50 % à partir du printemps 2019 ou au plus tard en 2020. Il a expliqué que, « techniquement, des signes avant-coureurs ont commencé à apparaître. Il s’agit d’une divergence négative du momentum (un indicateur qui peut signaler un renversement de tendance en attente), ce qui s’était déjà produit avant les pics des principaux marchés, dont ceux des années 2000 et 2007 ».

Les prévisions de Newton sont similaires à celles de l’économiste étasunien Robert Aliber, professeur à la Booth School of Business de l’Université de Chicago. Plus tôt cette année, Insurge Intelligence (le site animé par l’auteur de cette tribune, NDLR) a rendu compte en exclusivité de la prévision par Aliber d’un krach boursier (40-50 % en 2018 ou peu après), sur le fondement des analyses des crises bancaires précédentes.

La bourse de New York, le New York Stock Exchange.

La vulnérabilité des économies étasunienne et chinoise — sans parler de la kyrielle d’autres faiblesses dans de nombreux autres pays, depuis le Brexit jusqu’à l’Italie en passant par la Turquie — démontre que, quel que soit le déclencheur réel, le choc qui en résultera aura probablement un effet domino sur de nombreuses autres faiblesses liées les unes aux autres.

Cela pourrait bien conduire à un scénario de krach financier mondial bien pire que celui qui a commencé en 2008.

Le taux de retour énergétique, le ratio entre la quantité d’énergie consommée pour l’extraction et une quantité d’énergie extraite 

Mais les analystes financiers ont complètement oublié un moteur biophysique plus profond de la chute économique de la Chine : l’énergie.

En octobre 2017, Insurge Intelligence a attiré l’attention sur une nouvelle étude scientifique menée par l’Université chinoise du pétrole de Pékin, qui a révélé que la Chine est sur le point d’atteindre le pic de sa production pétrolière dès 2018. Faute de trouver un approvisionnement alternatif en « nouvelles ressources énergétiques abondantes », prévient l’étude, le pic de production pétrolière de 2018 — pétrole conventionnel et non conventionnel — sapera la croissance économique continue de la Chine et « remettra en cause le développement durable de la société chinoise ». Ces conclusions ont été corroborées par un nouvel article publié en février dernier dans la revue Energy, également dirigée par une équipe de l’Université chinoise du pétrole.

L’étude fait appel à la mesure du taux de retour énergétique (TRE), qui est le ratio — simple mais efficace — entre la quantité d’énergie consommée pour l’extraction et une quantité d’énergie extraite.

L’équipe a tenté d’affiner le calcul du TRE, notant que les calculs standard de ce rendement se fondent sur l’énergie produite au niveau du puits rapportée à celle utilisée pour l’extraire, alors qu’une mesure plus précise prendrait en compte l’énergie disponible au « point de consommation » (après non seulement extraction, mais aussi transformation et transport jusqu’au point d’utilisation concrète). En utilisant cette approche du TRE, l’étude constate que, sur une période d’environ trois décennies (entre 1987 et 2012), le rendement de l’extraction des combustibles fossiles domestiques de la Chine a diminué de plus de moitié, passant de 11 pour 1 à 5 pour 1 [C’est-à-dire qu’il faut désormais consommer une tonne de pétrole pour en extraire 5]. Cela signifie que de plus en plus d’énergie est consommée pour extraire une quantité décroissante d’énergie : un processus qui sape progressivement le rythme de la croissance économique.

Un constat similaire vaut pour la consommation de charbon de la Chine : « En 1987, les secteurs de production d’énergie consommaient en moyenne 1 tonne d’équivalent charbon standard (TEC) d’énergie pour produire 10,01 TEC d’énergie nette. Mais en 2012, ce rapport est tombé à 4,25. »

L’étude utilise ces données pour simuler l’effet sur le PIB de la Chine et conclut que la baisse du PIB de la Chine est directement liée à la baisse du TRE, c’est-à-dire de la valeur énergétique de ses ressources intérieures en hydrocarbures.

Une ère nouvelle de déclin de qualité des ressources 

Mais la Chine n’est pas la seule à connaître un déclin de son TRE. Il s’agit d’un phénomène mondial, qui a récemment été noté dans un rapport scientifique aux Nations unies que j’ai couvert pour Vice [un média canadien en ligne], qui a averti que l’économie mondiale dans son ensemble entrait dans une ère nouvelle de déclin de qualité des ressources.

Cela ne signifie pas que nous sommes « à court » de combustibles fossiles — mais cela signifie qu’à mesure que la qualité des ressources de ces combustibles diminue, nous augmentons les coûts qui pèsent sur notre environnement et nos systèmes de production, qui tous deux ont une incidence croissante sur la vitalité de l’économie mondiale.

Tant que les grandes institutions économiques resteront aveugles aux fondements biophysiques fondamentaux de l’économie, comme Charles Hall et Kent Klitgaard l’ont magistralement exprimé dans leur ouvrage phare, Energy and the Wealth of Nations : An Introduction to BioPhysical Economics [L’énergie et la richesse des nations : Une introduction à l’économie biophysique], ils resteront dans l’ignorance des raisons structurelles fondamentales pour lesquelles la configuration actuelle du capitalisme mondial est si sujette à des crises et à des effondrements récurrents.





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Lire aussi : La dure loi de l’Eroi : l’énergie va devenir plus rare et plus chère

Source : Les Crises, qui l’a traduit depuis Insurge Intelligence

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photo :
. NYSE : Pixabay (CC0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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