Émissions mondiales de CO2 : « On continue de foncer dans le mur »
Les estimations des émissions de CO2 pour 2023 s’élèvent à 40,9 milliards de tonnes. - Pxhere/CC0
Les estimations des émissions de CO2 pour 2023 s’élèvent à 40,9 milliards de tonnes. - Pxhere/CC0
Durée de lecture : 6 minutes
Les émissions ont augmenté de 1,1 % par rapport à 2022, pour un total de 36,8 milliards de tonnes de dioxyde de carbone issu des énergies fossiles en un an, estiment les scientifiques.
« On continue de foncer dans le mur et on ne freine toujours pas. Mais on accélère un peu moins. » Le résumé plein de cynisme de notre situation climatique nous est livré par Philippe Ciais, directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement. Il est coauteur d’une nouvelle vaste étude de l’équipe internationale de chercheurs du Global Carbon Project, qui a publié le 5 décembre une estimation détaillée des émissions mondiales de CO2 pour 2023.
Bilan : alors que nous devrions baisser drastiquement ces émissions, elles ont continué d’augmenter cette année, de 1,1 % par rapport à 2022. Nous avons au total envoyé dans l’atmosphère 36,8 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (GtCO2) issu des énergies fossiles cette année, estiment les scientifiques.
En plus des énergies fossiles, le changement d’usage des sols (c’est-à-dire principalement la déforestation) ont émis 4,1 GtCO2. Un chiffre qui poursuit sa tendance à la baisse, « légère, mais incertaine », selon les auteurs. Tout compris, les estimations des émissions de CO2 pour 2023 s’élèvent ainsi à 40,9 milliards de tonnes.
Ces chiffres colossaux sont à comparer au budget carbone qu’il nous reste. Pour avoir 50 % de chance de limiter le réchauffement à 1,5 °C, il ne faudrait pas émettre davantage que 275 GtCO2, estiment les scientifiques. Au rythme d’émissions actuel, ce seuil sera franchi dans sept ans. Le seuil pour avoir 1 chance sur 2 de limiter la hausse du climat à 1,7 °C serait quant à lui franchi dans quinze ans, et les émissions nous menant vers 2 °C seraient intégralement relâchées dans l’atmosphère d’ici vingt-huit ans.
Inquiétant rebond d’émissions en Chine
Si l’on détaille les sources d’émission fossile, le charbon arrive loin en tête, avec 15,4 GtCO2 rejetés en 2023, un record absolu, en hausse de 1,1 % sur un an. Arrivent ensuite le pétrole (12,1 GtCO2) puis le gaz (7,8 GtCO2) et le ciment (1,6 GtCO2). Toutes sont inexorablement à la hausse.
Le découpage par pays révèle, lui, une réalité plus contrastée. L’Union européenne (2,6 GtCO2) enregistre la plus forte baisse d’émission : -7,4 % de CO2 en un an, selon l’estimation des chercheurs. Les États-Unis (4,9 GtCO2) baissent aussi leurs émissions, de 3 %. Plus largement, les émissions de CO2 d’origine fossile ont diminué dans vingt-six pays représentant 28 % des émissions mondiales de CO2 d’origine fossile au cours de la décennie 2013-2022.
« Les fortes baisses aux États-Unis sont liées au développement du gaz naturel, devenu beaucoup plus rentable que le charbon et qui le remplace. Or, le gaz émet en ordre de grandeur deux fois moins de CO2 que le charbon », explique Philippe Ciais. Et d’ajouter : « En Europe, la baisse est spectaculaire. Elle est surtout due à la crise du gaz russe et aux prix élevés de l’énergie qui ont réduit la consommation : les gens se chauffent moins et les industries dépendantes du gaz ont moins produit. »
La « grande surprise » — dans le mauvais sens du terme — que ces nouvelles projections ont réservé aux chercheurs vient en revanche de la Chine. Les émissions y sont en très forte hausse, de 4 %. « Dans les années 2000, la hausse des émissions était de 10 % en Chine puis avait semblé ralentir. Au point qu’en 2014 on était très optimiste, on pensait qu’ils avaient atteint un plateau. On s’est manifestement trompé, ce n’est pas bon signe », commente Philippe Ciais.
L’Inde est l’autre émetteur majeur, celui dont les rejets de CO2 augmentent le plus (8,2 %), ce qui confirme le passage du pays devant l’Union européenne depuis 2022. En 2023, leur comptabilité s’établit à 3,1 GtCO2. Principalement à cause de la croissance de la consommation de charbon pour répondre à la demande d’électricité, que les nouvelles capacités en énergies renouvelables ne suffisent pas à combler.
Pour la partie « reste du monde », c’est-à-dire autre que les quatre principaux émetteurs que sont, dans l’ordre, la Chine, les États-Unis, l’Inde et l’Europe, les émissions sont relativement stables (baisse de 0,4 %).
Des progrès beaucoup trop lents
En s’intéressant aux tendances décennales, les chercheurs notent une nette évolution dans la dynamique de nos émissions : le rejet de CO2 d’origine fossile croissait de 2,6 % par an entre 2003 et 2012 ; le rythme est tombé à 0,5 % par an entre 2013 et 2022. Un progrès notable, même s’il est bien trop lent au vu de l’urgence, déplorent les scientifiques.
« Il semble désormais inévitable que nous dépassions l’objectif de 1,5 °C de l’Accord de Paris, et les dirigeants réunis à la COP28 devront se mettre d’accord sur des réductions rapides des émissions de combustibles fossiles, même pour maintenir l’objectif de 2 °C », commente le professeur Pierre Friedlingstein, du Global Systems Institute d’Exeter (Royaume-Uni), qui a dirigé l’étude.
Au sein, enfin, du secteur des émissions dues au changement d’usage des terres, les émissions dues à la déforestation permanente (à l’exclusion des zones de déforestation transitoire due aux cultures tournantes) ont été mesurées indépendamment du reste pour la première fois par les chercheurs du Global Carbon Project. Elles sont évaluées à 4,2 GtCO2, en légère baisse depuis 2013.
Les trois principaux acteurs de la déforestation sont le Brésil, l’Indonésie et la République démocratique du Congo (RDC). Aucune tendance nette ne s’y dessine ces dernières années, à part au Brésil. « Depuis le pic de déforestation de 2005, les politiques ont eu un effet spectaculaire, réduisant de 2 voire 3 les surfaces déforestées, note Philippe Ciais. La présidence Bolsonaro a marqué une pause dans cette baisse, mais la tendance longue reste à la baisse. »
Derrière l’avalanche de chiffres, le climatologue dresse un constat univoque : « Tous les pays doivent décarboner leur économie beaucoup plus rapidement qu’ils ne le font actuellement pour éviter les pires impacts du changement climatique. »
Les hypothèses pour 2024 sont pourtant déjà inquiétantes : les puits de carbone naturels pourraient s’affaiblir. Ceux-ci nous évitent le pire en absorbant 53 % des émissions anthropiques de CO2, via la biosphère terrestre (31 %) et les océans (26 %). Mais l’émergence du phénomène climatique El Niño risque de réduire ces puits de carbone, en favorisant, par exemple, les sécheresses en Amazonie. Cela risque d’entraîner « une croissance plus importante des niveaux de CO2 atmosphériques en 2024 », redoutent les chercheurs.
En 2023, la concentration de CO2 dans l’atmosphère devrait atteindre 419,3 parties par million (ppm). C’est 51 % au-dessus du niveau préindustriel. Avant l’intervention des humains, ce niveau oscillait entre 180 ppm et 280 ppm, depuis 2,5 millions d’années. La dernière fois que l’atmosphère terrestre était à 420 ppm, c’était il y a plus de 5 millions d’années.