À La Hague, des terres agricoles polluées par des éléments radioactifs
L'usine de retraitement des combustibles usagés des centrales nucléaires d'Orano domine la surface agricole victime de pollution. - © Guy Pichard / Reporterre
L'usine de retraitement des combustibles usagés des centrales nucléaires d'Orano domine la surface agricole victime de pollution. - © Guy Pichard / Reporterre
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Alors que l’entreprise Orano est en train de dépolluer une zone contaminée par des éléments radioactifs près de son usine de retraitement nucléaire, les agriculteurs voisins dénoncent l’opacité des contrôles sur le lait.
La Hague (Manche), reportage
Un ciel bleu, le bocage, des vaches laitières qui pâturent une herbe humide et abondante. La scène a tout de la carte postale normande, et pourtant, à La Hague, elle questionne. « Des animaux boivent toujours dans cet abreuvoir pollué, c’est inquiétant et pas normal », dit Jean-Paul Paris, ancien exploitant agricole, depuis le salon de sa ferme située sur la commune du Cotentin. Situé à quelques dizaines de mètres de l’usine de retraitement des combustibles usagés des centrales nucléaires, le ruisseau des Landes et les terres agricoles voisines sont contaminés depuis plusieurs années par des éléments radiotoxiques, issus du site d’Orano.
Bien que le terrain, appartenant à l’exploitant de l’usine, soit actuellement en cours de dépollution, la présence de césium, de strontium ou encore de plutonium dans la terre pose question, avec de potentiels risques à très long terme sur la santé. Retraité depuis cinq ans, Jean-Paul Paris, qui est toujours à la Confédération paysanne, a légué son entreprise à l’un de ses fils, mais garde un œil sur cet incident qui, bien qu’il ne soit pas nouveau, continue de polluer ce coin de Normandie.
« En 2016, l’Acro [l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest] a trouvé de l’américium et du plutonium dans un abreuvoir pour vaches dans le champ à côté, dit Guy Vastel, habitant du coin et membre de l’Acro, depuis un chemin autour des terres polluées. Tout le monde s’est alors penché sur la question. L’IRSN [Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire] a étudié ce terrain et a demandé à Orano d’effectuer une surveillance supplémentaire dans la zone. Résultat, du strontium et du césium sont apparus ! »
« Orano a uniquement dépollué son terrain [le chantier est censé se terminer en septembre 2024] mais rien n’a été fait sur les terrains voisins », dénonce-t-il. L’Acro, dont le laboratoire à Caen est accrédité par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), suit le dossier de très près depuis en multipliant les contrôles. En chiffres, le strontium et le plutonium ont respectivement été mesurés par endroit jusqu’à 212 becquerels/kg de matière sèche et jusqu’à 492 becquerels/kg de matière sèche… soit respectivement environ une mesure 350 fois plus élevée que la concentration la plus importante répertoriée en France (1,4 Bq/kg sec) et 200 fois la valeur moyenne française mesurée.
« Selon nous, cette pollution a sans doute eu lieu au début des années 70 et vient de stockage de déchets dans des fosses non étanches, explique Pierre Barbey, conseiller scientifique auprès de l’Acro. À La Hague, il pleut beaucoup. Cela s’est donc retrouvé dans les eaux souterraines et a pollué autour du ruisseau des Landes. »
Des terrains « marqués »
Si Orano (qui s’appelait encore Areva à l’époque) n’a reconnu cette pollution que l’année suivante, il aura fallu sept ans à l’entreprise pour démarrer le chantier de dépollution. Celui-ci a débuté en septembre 2023, avec un coût annoncé par Orano de 500 000 €. « Cet épisode illustre comment les curseurs de sécurité dans le nucléaire sont revus à la baisse, réagit Guillaume Hédouin, conseiller régional EELV de Normandie. Dans le cas de ces terrains, ils sont donc marqués et ce n’est pas sans conséquence. »
Sur place, l’information semble mal passer auprès de la population, notamment auprès des premiers concernés. « Quand nous avons appris la présence des radio-éléments [en 2016], les agriculteurs eux n’étaient pas au courant », regrette Guy Vastel. « Nous avions dit à Orano lors d’une CLI [Commission locale d’information] de les prévenir et ils ont finalement été convoqués avec les chasseurs… juste avant les travaux [en août 2023]. Près de 270 m2 de terrain appartenant à Orano doivent donc être assainis, sur environ 4 hectares de terre polluée. »
Questionné à ce sujet par Reporterre, le groupe industriel Orano a d’abord été réticent à nous répondre, estimant que « le sujet a été maintes fois abordé et traité médiatiquement », avant d’en dire davantage : « La zone sera entièrement réhabilitée à partir de septembre 2024. Cette année, plus de 19 000 échantillons ont été prélevés dans l’environnement et 50 000 analyses confirment que les valeurs de radioactivité mesurées ne présentent pas de risque sanitaire. »
Bien que le chantier de terrassement soit donc encore en cours, sa proximité avec les terres agricoles et la défense d’Orano ne convainc pas une partie de la population locale, en premier lieu certains agriculteurs qui voient des vaches laitières pâturer l’herbe à quelques mètres de la zone en chantier, et même boire dans le ruisseau pollué.
« Cette pollution n’aurait donc jamais dû sortir d’un site nucléaire »
« Cette pollution n’aurait jamais dû sortir d’un site nucléaire, et même si les niveaux sont faibles, on peut pas dire qu’ils sont nuls, ajoute Pierre Barbey, qui était maître de conférences à l’université de Caen Normandie en biologie cellulaire avant d’aider l’Acro. Une fois incorporées, ces substances radioactives se retrouvent de façon durable dans certains organes-cibles : l’américium et le plutonium dans le squelette, le césium dans les muscles. La vache fait partie d’une chaîne alimentaire car elle broute de l’herbe et incorpore ces substances, d’autant que le strontium est un analogue du calcium et se transfère très facilement dans le lait. »
Troisième région laitière française, la Normandie est en revanche en tête en termes de production de fromages au lait de vache, de beurre et de crème à l’échelle nationale. Le département de la Manche abrite à lui tout seul la moitié des vaches laitières de toute la région et le nord Cotentin n’y déroge pas. Depuis sa cuisine, Georges Lecostey accepte de revenir sur sa vie d’exploitant agricole, lui qui est à la retraite depuis 2005 et possédait 27 hectares disséminés à quelques centaines de mètres de l’usine d’Orano.
« Je n’ai jamais eu de retour sur les contrôles effectués sur mon lait pendant toute ma carrière, révèle l’homme de 75 ans, qui est né à La Hague et y a toujours vécu. Tout le monde sait que c’est dangereux mais si mes animaux [une vingtaine de vaches laitières] ont été malades, je n’ai rien vu. »
Si l’absence de retour sur les contrôles sanitaires est difficile à répertorier, Jean-Paul Paris confirme, tout comme un autre agriculteur voisin encore en activité, cette opacité sur plusieurs dizaines d’années d’exploitation laitière. « Nous n’avons aucun résultat et nous ne savons rien, d’autant que cela ne concerne pas que la zone autour de l’usine, car la zone est en proie aux vents dominants, explique le retraité, qui produisait du lait en plus d’un peu de viande et de céréales. En cas de problème, évidemment que la Coopérative est alertée mais j’ignore à quelle fréquence par exemple mon lait était testé… »
1,2 million de litres de lait par jour
La « Coopérative » en question est en fait un mastodonte de l’industrie laitière en France, la Coopérative des maîtres laitiers du Cotentin. En plus de récolter par le passé le lait de Jean-Paul Paris et de Georges Lecostey, son usine à Sottevast (Manche) se fait livrer près de 1,2 million de litres de lait par jour… et ce groupe génère près de deux milliards d’euros de chiffre d’affaires par an.
Contactée par Reporterre à de multiples reprises, la Coopérative des maîtres laitiers du Cotentin a constamment évité de répondre au sujet des fameux tests sur le lait. De son côté, Orano a fait savoir que « le lait et la viande issus des terres agricoles sont bien pris en compte dans le programme de surveillance environnemental du site, lequel a été validé par l’ASN ».
Outre l’incident du ruisseau des Landes, il souffle sur la presqu’île un vent de contestation… Le projet de construction par EDF d’une piscine supplémentaire pour stocker de nouveaux déchets nucléaires sur le même site d’Orano à La Hague ; le futur démarrage du réacteur nucléaire de Flamanville, à quelques dizaines de kilomètres... Encore de nouvelles sources d’inquiétude pour les agriculteurs locaux, producteurs de lait en tête.