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A Lyon, l’Ecole normale supérieure envoie la police contre ses élèves

12 mai 2016 / par Barnabé Binctin (Reporterre)



Dans la filiation de Nuit Debout, l’Ecole normale supérieure, à Lyon, a vu l’une de ses salles occupée par un mouvement d’étudiants pendant plus de deux semaines. Avant que les CRS ne les délogent brutalement, mercredi matin.

- Lyon, reportage

Ils voulaient lutter contre l’ « apolitisme » imposé par l’institution, elle y a répondu par les forces de l’ordre. Mercredi 11 mai, au petit matin, les CRS sont venus déloger les étudiants de l’Ecole normale supérieure (ENS) de Lyon qui occupaient une salle de l’établissement depuis plus de deux semaines. « Envoyer les flics dans un temple de la culture et du savoir, quel symbole ! », observe Max, étudiant en géologie.

La présence policière est une première dans l’histoire du campus de Descartes où l’ENS a installé sa filière des sciences humaines et sociales à l’ouverture du site en 2000. « Des occupations, il y en avait déjà eu, comme en 2006 avec le CPE, mais on n’avait jamais vu les flics », dit un administrateur de l’établissement.

L’émotion était encore vive dans la prestigieuse école, quelques heures après l’expulsion. Si aucune violence physique à proprement parler n’a été observée, la méthode a semblé expéditive. A 7h00, plus d’une trentaine de CRS (Compagnies républicaines de sûreté) ont débarqué à l’improviste dans la salle F01 où six étudiants achevaient une nouvelle nuit d’occupation. Ils sont sortis à l’extérieur de l’établissement, sous la pluie, en pyjama : « j’ai demandé si je pouvais enfiler mon pantalon, on me l’a refusé », raconte Julie, 21 ans, étudiante en master de sociologie. Quelques moqueries sur l’hygiène se sont faites entendre tandis qu’un autre CRS fait remarquer qu’ils sont « moins bien organisés que les Roms ».

Gabriel, 22 ans et étudiant en master de biologie, est le seul à avoir été embarqué au poste. Sa faute ? On a retrouvé un couteau dans ses affaires. Il s’en tire avec un rappel à la loi et à ses obligations : « Ils m’ont rappelé qu’en tant qu’élève-fonctionnaire, ce genre de procédure pouvait avoir des conséquences directes sur ma carrière ».

Le caractère démesuré de cette répression traduit l’inquiétude grandissante des autorités à l’égard de ce mouvement étudiant. Depuis plusieurs semaines, la mobilisation s’organise au sein de l’établissement. Après des premières assemblées générales dans les jardins privés du campus en mars, plusieurs étudiants se sont retrouvés dans les manifestations contre la loi El-Khomri, puis à la Nuit debout lyonnaise qui s’est installée dans le 3e arrondissement, place Guichard, début avril. Au sein de la commission Micro banlieue qui propose de promener son enregistreur dans les quartiers pour rapporter directement leur revendication, on retrouve par exemple Gabriel.

Une commission s’est finalement créée à l’ENS même, autour d’un noyau d’une trentaine d’étudiants de tous horizons. Le lundi 25 avril, un débat était organisé avec Serge Halimi et Pierre Rimbert à l’issue de la projection du film Les Nouveaux chiens de garde. Discussion fructueuse : décision est prise de ne pas quitter la salle et d’organiser une occupation permanente. « Une manière d’exprimer notre solidarité à l’égard de tous les mouvements d’occupation des places, des université ou des théâtres », explique Max.

Depuis, des gens dorment chaque nuit dans cette salle qui s’est transformée en « squatt collaboratif, avec une inspiration très libertaire » poursuit l’apprenti paléontologue, qui dit encore hésiter entre la vie de chercheur et celle de zadiste, après avoir vécu plus d’un mois avec les opposants au Center Parcs de Roybon. Cantine à prix libre dans un coin de la salle, bibliothèque partagée, atelier de fabrication de savon, etc. : l’autogestion de cet espace de 45 m2 va jusqu’à rediriger les cours prévus vers d’autres salles. En empathie avec une certaine partie du corps professoral : « Les gens qui ont occupé cette salle ont été tout à fait responsables, ils ont aussi fait la preuve de l’intérêt de ce genre d’organisation autogérée », estime Pierre Merckle, maître de conférences en sociologie à l’ENS Lyon.

La salle F01 est devenue un lieu de vie et d’expérimentation, où « on réapprend ensemble les gestes essentiels du quotidien », résume Stella. Des discussions se sont établies avec le personnel employé par l’ENS pour l’entretien ou la sécurité, on a évoqué un projet de recensement de cas de souffrance au travail. Mais l’espace se voulait aussi ouvert sur l’extérieur, chaque jour, des militants extérieurs à l’ENS venaient échanger, parfois dormir ; le nouveau monde se construisait également dehors : des actions de glanage dans la ville, un projet de permaculture dans une friche voisine… Autant d’actions qui dépassaient la simple occupation.

« L’idée est d’avoir un lieu ouvertement politique dans un établissement qui refuse ça, dit Julie. L’ENS est un espace très aseptisé, sous couvert de neutralité de la fonction publique et de non-positionnement de la recherche. Des postulats largement contestables, surtout quand nos laboratoires ont pour objet de recherche les mouvements sociaux ou l’émancipation politique ».

L’espace de quelques jours, l’ENS s’était ainsi transformée en une sorte d’annexe de la Nuit debout lyonnaise. Sans en prendre tout à fait le nom : pas d’« ENS debout » mais un « ENS en lutte ». Entre les militants venus de la Lutte Ouvrière, ceux proches de PMO (Pièce et main d’oeuvre) à Grenoble, les anarchistes, les féministes ou les zadistes, le phénomène Nuit debout ne fait pas encore l’unanimité.

Les applaudissements étaient d’ailleurs nourris lors de l’AG réunie mercredi midi pour discuter de la suite du mouvement. Ils étaient plus d’une centaine, assis dans le hall d’entrée, à s’insurger sur « l’extension du domaine de la répression », à dénoncer « les prétextes fallacieux invoqués pour expulser », à refuser toute sanction ou poursuite contre les six victimes matinales. La création d’une commission Actions a été décidée. Comme un pied de nez au courriel envoyé quelques minutes plus tôt par la direction de l’ENS, dont une phrase avait été imprimée sur le tableau d’accueil : « La confrontation d’idées fait partie de la vie intellectuelle. Pas l’affrontement ».


Pour suivre le mouvement Nuit debout :

- Nuit Debout sur Internet : les liens, les adresses

- Le dossier de Reporterre sur Nuit debout




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Lire aussi : A Toulouse, contre le coup de force du 49-3 : « Rien n’est fini, tout commence »

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Barnabé Binctin/Reporterre

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