À Lyon, parents d’élèves et enseignants logent des écoliers sans-abri

19 février 2018 / Moran Kerinec (Reporterre)

À Lyon, près de 120 écoliers dorment dehors, en majorité des enfants de migrants. Des collectifs citoyens organisent l’occupation nocturne des écoles pour leur donner un toit.

  • Lyon, correspondance

Une mère de famille regarde sa montre. Les aiguilles vont pointer 16 h 30 quand la cloche résonne, stridente, annonçant la fin des classes. Le portail de l’école Paul-Bert s’ouvre et déverse un torrent d’écoliers rejoignant leurs parents. Une fin d’après-midi classique en plein cœur du 3e arrondissement de Lyon, si ce n’est cette toile en tissu sur laquelle est inscrite, au marqueur : « Dans cette école des enfants dorment dans la rue. » Dans la cour, des parents d’élèves dressent une table sur laquelle sont disposés cookies, gâteaux et jus d’orange en briques individuelles. Une pétition et une cagnotte tournent dans le petit rassemblement pour récolter soutiens et dons pour les élèves sans logement scolarisés à Paul-Bert. « On fait des collectes mais à un moment, ça ne suffit pas. Il faut un toit sur leur tête, se désole Stéphanie, une parente d’élèves. On ne peut pas se substituer éternellement aux pouvoirs publics. »

La banderole devant l’école Paul-Bert, de Lyon.

Stéphanie est membre de Jamais sans toit, un collectif de parents, riverains et instituteurs créé en 2014. Il est implanté dans près de 40 établissements scolaires de la région lyonnaise afin de soutenir et d’aider les familles des écoliers sans logement. « Quand un enfant a été dehors toute la nuit, on ne peut pas lui demander d’être aussi attentif en classe que ses camarades, dit-elle. Et puis, c’est simplement une question d’humanité : il s’agit des camarades de nos enfants. » À Paul-Bert, quatre familles sont concernées, « deux françaises, deux autres dont le dossier est à l’étude », totalisant six élèves sans logement. Malgré l’aide d’une « dizaine de parents qui mettent la main à la pâte » pour financer des chambres d’hôtel, la situation ne semble pas près de s’améliorer. « Moi, c’est pas grave. Mais il faut que mes enfants dorment au chaud », souffle, résignée, une mère sans-abri.

Un « jeu du chat et de la souris » qui n’a rien d’enfantin 

Les enfants sans logement sont légion dans la capitale des Gaules. À la mi-novembre, les associations estimaient à 223 le nombre d’enfants dormant à la rue avec leurs parents. « Il y a eu une décrue dans le cadre du plan grand froid, mais aujourd’hui nous sommes encore à 120 élèves à la rue », confie par téléphone Raphaël, instituteur engagé dans le collectif Jamais sans toit. « Ce qui est rageant, c’est que c’est la quatrième année de mobilisation et nous en sommes au même point. Il n’y a aucune volonté politique. Les plus tenaces et les plus mobilisés obtiendront un hébergement, les autres resteront à la rue. » Le plus souvent originaires des Balkans, la plupart des familles dorment à proximité de la gare Part-Dieu, sur l’esplanade Mandela, à peine abritées de la pluie et de la boue par des tentes vétustes.

Au collège Henri-Barbuse de Vaulx-en-Velin, en octobre 2017.

En novembre, le nouveau préfet, Stéphane Bouillon, annonçait l’ouverture de 1.200 places d’hébergement d’urgence dans le cadre du plan grand froid. Soit le même nombre qu’en 2016, malgré une demande toujours plus forte. Pour pallier les manquements de l’État, une vingtaine d’écoles ont été occupées depuis le début de l’année scolaire pour servir de logement d’urgence aux enfants. « On n’empêche pas l’école de se tenir, confie un instituteur, l’espace est libéré le matin avant que les classes ne commencent. » Mi-novembre, la lutte s’est menée pied à pied pour occuper les bâtiments scolaires.

Au départ de ce bras de fer, l’école Robert-Doisneau, en bas des pentes de la Croix-Rousse, à quelques centaines de mètres de la mairie de Lyon. « Beaucoup de familles roms squattaient le jardin des Chartreux à proximité de l’école, raconte Raphaël, qui a participé aux événements. Nous avons décidé d’occuper les lieux, et tous les autres établissements scolaires se sont mobilisés pour la Journée des droits de l’enfant, le 20 novembre. »

L’enseignant décrit un « jeu du chat et de la souris » qui n’a rien d’enfantin : d’un côté, les instituteurs, parents et militants installant chaque soir les enfants dans une école différente, de l’autre , les forces de l’ordre tentant de les en empêcher. « C’est la première année où autant de forces de police ont été mobilisées devant les écoles : il y avait tous les soirs trois à vingt policiers municipaux, c’était assez impressionnant. » Un chassé-croisé « ni agréable pour nous ni pour les policiers sur place, qui se rendent compte de l’absurdité de la chose ». De guerre lasse, les autorités ont fini par laisser faire les membres du réseau Jamais sans toit.

« Le plus dur, c’est l’accompagnement administratif pour aider les familles » 

Ces occupations n’ont pas été sans répercussions pour les instituteurs engagés. Deux d’entre eux ont été convoqués au mois de décembre par leur hiérarchie alors qu’ils intervenaient en dehors de leur temps de travail. « L’administration dit qu’il y a confusion entre leur rôle professionnel et leur statut de citoyen. C’est essentiellement de l’intimidation, il n’y a pas eu de suite disciplinaire. Mais c’est une manière de dissuader les autres équipes enseignantes de s’engager auprès des élèves à la rue. » Même cas de figure à l’école Grandclément de Vaulx-en-Velin, en banlieue de Lyon : dans le gymnase occupé pendant trois mois, les digicodes ont été individualisés par la mairie pour repérer les enseignants dissidents.

À l’école Léon-Jouhaux de Lyon.

En plus des écoles, deux amphithéâtres de l’Université Lyon 2 ont été occupés à l’initiative d’étudiants et de collectifs locaux dont Jamais sans toit et Agir migrants au début de l’hiver. Une ancienne caserne de pompiers, renommée « l’amphi Z », a été réquisitionnée pour loger 70 sans-abris et réfugiés de la région lyonnaise. Ils sont aujourd’hui 160 à se partager les lieux. Un autre immeuble, surnommé « l’amphi Mandela », a été ouvert à la mi-janvier pour accueillir 60 enfants et parents supplémentaires, mais, à en croire les lignes surchargées du 115, ce ne sera toujours pas suffisant pour accueillir la totalité des personnes à la rue.

À l’école Paul-Bert, le cap de l’occupation n’a pas encore été franchi. « C’est un ultimatum pour faire bouger les choses, ou alors, il faut le faire d’un coup, avant que les pouvoirs publics ne l’empêchent, affirme Anne, de Jamais sans toit. Mais le logement n’est qu’une étape. Le plus dur, c’est l’accompagnement administratif pour aider les familles. C’est là qu’il faut agir pour pérenniser les situations. » Insouciants de ces discussions d’adultes, une poignée d’enfants continuent leur partie de cache-cache dans la cour de l’école.



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Lire aussi : La Finlande loge les SDF... et ça va beaucoup mieux

Source : Moran Kerinec pour Reporterre

Photos : © Jamais sans toit
. chapô : l’occupation de l’école Audrey-Hepburn, à Lyon.
. Paul-Bert : © Moran Kerinec/Reporterre

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