A Naples, des citoyens veulent sortir les déchets du jeu des politiques et de la mafia

19 mai 2015 / Audrey Chabal et Rémy Demichelis (Reporterre)



La Méditerranée caresse des bris de verre et des bouts de plastique dans la splendide baie de Naples avec un fatalisme que tente de rompre l’association CleaNap. Il y a une semaine, ses bénévoles participaient à une action de nettoyage international. Objectif : vider la mer de ses déchets et s’approprier un enjeu politique.


- Naples, reportage

« Ce n’est pas à vous de faire ça, je paie des taxes pour que ce soit fait par la mairie ! » Depuis le trottoir où s’entassent à la chaîne les sacs-poubelle, un septuagénaire à la peau momifiée par le soleil enguirlande un petit groupe de volontaires qui s’échine à nettoyer la plage. « On bosse, ensuite on parle », lui rétorque Cristiano May. L’énergique brun à la barbe fournie transvase un tas de planches du sable à la rue quelques mètres plus haut.

Réappropriation du territoire

Comme une vingtaine de personnes, il arpente la plage de Mergellina, à Naples, jonchée de bouteilles en verre ou en plastique, et ce malgré une chaleur accablante. Tous participent à l’opération « Let’s do it Mediterranean », un mouvement dont l’objectif est de vider la mer de ses déchets. Ces 9 et 10 mai, vingt-deux pays ont voulu montrer que la Méditerranée pouvait redevenir Mare Nostrum. En Italie, 350 événements de ce type avaient lieu ce week-end, mais à Naples où la population suffoque régulièrement sous l’amoncellement de détritus, sa symbolique était peut-être encore plus puissante.

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Cristiano May, de CleaNap

« En Italie nous avons l’habitude de râler et de ne rien faire, aujourd’hui nous montrons qu’en se donnant un peu de mal, nous pouvons nous réapproprier le territoire », confie Emiliana Mellone, droite dans ses godasses. Avec Cristiano et d’autres jeunes Napolitains, elle a fondé l’association CleaNap qui s’acharne depuis 2011 à nettoyer Naples. Il était donc évident que les deux mouvements, Let’s do it et CleaNap, collaborent pour passer la plage de Mergellina au peigne fin. Au sens propre : avec des épuisettes pour filtrer le sable.

Malgré les déchets, la baie de Naples insuffle dans ses courbes des promesses de baignades et de farniente marin. Des cascades d’immeubles semblent s’échouer dans la mer pour mieux rejaillir en face, sur les pentes éclaboussées de bâtisses du Vésuve caché dans la brume. A flanc de barques sur la plage de Mergellina, des bidons de peintures s’écaillent lentement au soleil. Des chats pelés cherchent des proies et des bambins font des pâtés de sable et de mégots en barbotant entre les bateaux de plaisance et de pêcheurs.

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Enrico D’Amato, habitant de Naples

Pietro Ramaglia et Enrico D’Amato regardent depuis le trottoir le petit groupe de bénévoles offrir une seconde vie à leur plage. Ces deux Napolitains aux polos bleus presque identiques et aux cheveux taillés à raz possèdent une barque dans cette portion de port. « C’est super de les voir nettoyer, mais demain, qui va le faire ? »

D’après ces deux amoureux de la mer et du quartier, le problème est double : « Le courant ramène beaucoup de déchets et il y a un manque d’éducation civique », indique Enrico en se postant à côté d’une poubelle vide. « Les gens sont là, boivent leur bière et la jettent... sur la plage. » Selon Pietro, le second problème est que ce coin de Naples « est délaissé par la commune ». Le pêcheur martèle que la ville ne passe pas ramasser les déchets, et qu’elle reste sourde aux appels répétés de Napolitains désabusés.

Ces propos font naître un sourire amer chez Cristiano May, de CleaNap : « La ville ne fait pas grand-chose, mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’eux non plus. Ils disent que c’est la mer qui ramène les déchets, c’est vrai ! Mais le pot de peinture de la même couleur que la barque, c’est une vague qui l’a posé là ? »

Situation opaque

A l’écart, un peu plus âgée, Maria Vittoria Cubellis a endossé sa marinière pour prêter main-forte à l’association. Pour elle, Naples se résume ainsi : « Les déchets sont utilisés comme une arme politique. » Un thème de campagne pour chaque élection, mais une « arme » que les bénévoles s’approprient aujourd’hui.

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Avant / Après

La taxe ménagère ? Elle sert à envoyer les déchets « brûler en Allemagne » quand la situation devient intenable – une référence aux crises des années 2000, lorsque la ville envahie de poubelles les avait exportées de l’autre côté des Alpes. Le tri ? Certains le font, « mais personne ne sait comment ça se termine ». Car des contrats publics ont été conclus dans une grande opacité et la mafia a su en tirer profit sans se soucier trop de l’environnement ni de la salubrité de Naples.

Fin de matinée, les sacs empilés attendent les éboueurs de la ville appelés pour récupérer le magot. « Ici, le verre, ici, le plastique, ici le carton et le papier, et là, tous le reste ! » hurle Cristiano aux bénévoles qui remontent les détritus de la plage. Un camion minuscule arrive cahotant sur le goudron défoncé.

Trois hommes bedonnants en sortent et admirent le butin. « Les jeunes, la prochaine fois, faites-nous des sacs moins lourds ! » Manches retroussées, les agents de la ville balancent les sacs un à un... sans faire le tri. Le groupe épuisé de volontaires regarde le verre s’écraser dans la benne sur les autres déchets. Chaque chose en son temps : on est à Naples.




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Source et photos : Audrey Chabal et Rémy Demichelis pour Reporterre

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