A Notre Dame des Landes, « Tous Camille »

30 juillet 2013 / Isabelle Rimbert

Depuis l’hiver, la photographe Isabelle Rimbert arpente la ZAD de Notre Dame des Landes et tire le portrait de celles et de ceux qui y vivent et y luttent. Voici une sélection de quelques-un(e)s des résistants du bocage.


- Point de vue, Notre Dame des Landes

Fin octobre 2012. Les premières expulsions venaient d’avoir lieu à Notre Dame des Landes, et c’était la renaissance d’un combat qui dure en réalité depuis les années 1960.

Ma vie partagée entre Paris et le Morbihan m’a permis de passer beaucoup de temps sur la zone d’aménagement différé rebaptisée par les habitants Zone à Défendre (Zad).

J’y ai traîné mes bottes un bon moment, d’abord sans sortir mon appareil photo, juste en découvrant les lieux et les gens.

Face aux journalistes, les personnes interrogées disaient se nommer toutes « Camille », indépendamment de leur genre.

Je décidais de faire le portrait de cette lutte. Une lutte assumée, à visage découvert, loin de l’image anonyme et parfois caricaturale qu’en proposait une partie des médias. Mon idée était la suivante : tenter de répondre en photo à la question : « qui défend quoi et pourquoi ? »

Concrètement, je demande à la personne de m’emmener sur un lieu de la Zad qu’elle aime tout particulièrement. Là, je fais un premier portrait. Puis je photographie le lieu seul. Troisième étape, je demande à la personne de me donner, en quelques mots, la raison pour laquelle elle participe à ce combat. L’ensemble forme un assemblage de tous ces visages, de toutes ces raisons de s’indigner et de lutter, chacun apportant sa modeste pierre à l’édifice.

Il en résulte un patchwork de rencontres improbables, de moments partagés. Une micro société, hétérogène et bigarrée, imparfaite mais debout, qui a, en, 2013, l’audace folle de défendre un territoire et des idées, de refuser un système jugé mortifère, et de proposer, in vivo, l’embryon d’une autre société.

Isabelle Rimbert


Mattias, 33 ans

« Je suis du collectif de St-Brieuc. C’est suite à la répression policière de novembre que j’ai décidé de m’impliquer. Je suis extrêmement déçu par le pouvoir en place, et sa façon de privilégier sans cesse les profits au détriment de l’humain et de la planète. Le combat ici en est une illustration. Je viens dès que je peux, et, comme aujourd’hui, je ramasse dans les champs des capsules de grenades lacrymo (vestiges des violences policières ), et avec le collectif de St Brieuc, on les envoie au siège du PS ou dans les préfectures. »

Xavier 40ans, et Princesse

Habite Lille, venu aider à la réoccupation de la ferme de Bellevue à NDDL en février 2013. « J’ai passé une quinzaine de jours à participer à des chantiers, à rénover, à m’occuper des animaux. je suis venu une première fois suite à l’intervention policière du mois d’octobre. J’étais scandalisé, et j’ai eu envie d’apporter mon soutien à l’oppression contre ce projet inutile, et ce système de surconsommation. Je fais partie du collectif Lillois. Je reviendrai ici selon mes possibilités ».

Sacha, 25 ans

« Entre autres métiers, j’ai été courtière en assurances pendant près de deux ans. Je vivais sur Paris, gagnais très bien ma vie. Et puis j’en ai eu marre d’arnaquer les gens. Ici, l’essentiel c’est la terre. La question de Notre Dame des Landes, c’est la métaphore exacte de ce qui se passe aujourd’hui : un système oligarchique, qui, sous couvert de progrès, s’en prend à notre bien le plus élémentaire : la terre. Ce qui se pratique aujourd’hui, c’et la politique de la terre brûlée, de l’autruche. Il faut se réveiller, et vite ! Il y a des générations qui arrivent derrière. Je vis ici depuis six mois, j’ai fait beaucoup de rencontres, d’expériences. Ici, c’est la mise en pratique de la possibilité de créer un système de vie différent. La liberté, voilà ce qu’on trouve ici. »

Michel, 64 ans. Agriculteur retraité sur NDDL, membre fondateur de l’ADECA (Association de Défense des Exploitants Concernés par l’Aéroport).

« Lors du débat public en 2003, l’ADECA avait fait des propositions alternatives au projet, qui n’ont pas été entendues. Imposer un projet de cette ampleur uniquement sur la base de débats publics que l’on sait biaisés, c’est inacceptable. La question foncière est au cœur des choses, et pour nous agriculteurs, la terre est notre outil de travail. Ce projet est archaïque à tous les niveaux, mais d’abord au niveau démocratique ».

Adèle, 22 ans

« Je suis ici pour vivre en accord avec moi-même, et pour défendre des choses qui me tiennent à cœur. Le refus de l’aéroport n’est pas la seule raison : il y a l’idée de partage, la vie près de la nature, un rapport différent à la consommation, et la possibilité de sortir des cases dans lesquelles on a pu se sentir enfermés ».

Wilson, 25 ans

« Le monde qu’on nous apprend à l’école n’existe pas. Le refus de l’aéroport et du monde qui va avec, c’est aussi une réappropriation de la vie. C’est notre, c’est ma transcription de la devise ’liberté, égalité, fraternité’, ma façon d’être finalement en accord avec ce qu’on nous enseigne. Car aujourd’hui, la France ne porte pas les valeurs dont elle se réclame. »

Elise 31 ans, et Erwan 33 ans

Lors de l’intervention policière du 24 novembre 2012, Elise et Erwan se mettent nus devant les gendarmes mobiles en signe de protestation. Pour cela, ils sont convoqués devant le tribunal de Saint Nazaire pour "outrage" le 12 février 2013 et écopent de 15 jours de prison avec sursis. Ils font donc appel. Pour Elise, « l’action de se mettre nus devant les forces de l’ordre permet d’illustrer la nature inégale du rapport de force. Il ne s’agit, pour moi, en aucun cas d’un outrage, mais d’une forme pacifique de résistance ».

Lénix, 22 ans

« Article 35 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen : ’Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ’ ».

Geneviève, 65 ans, militante ATTAC

« J’habite dans la région, et j’ai des attaches dans le monde paysan. La défense des terres, ça concerne beaucoup de pays mais ça commence par ici. Je milite depuis 2003, et depuis cinq ans c’est devenu mon activité principale et unique. Notamment, je mets en lien différents réseaux. Plus con que cet aéroport, il n’y a pas ! Il faut freiner la fuite en avant, du toujours plus grand, plus gros, plus vite, plus loin, plus cher. Et aussi mettre un frein aux enflements d’égo de certains hommes politiques ».

Mani, 20 ans

« Je suis païen, mais pour moi n’importe quel morceau de terre est sacré. Potentiellement, tout endroit est sacré pour quelqu’un ».

Nadège, 44 ans

« La forêt respire, le vent est sans frontière ».

Stéphane , 36 ans, avocat

"Ce projet d’aéroport menace gravement les intérêts humains et écologiques de la région. L’opposition à un tel projet est une nécessité qui doit pouvoir s’exprimer librement et être défendue lorsqu’elle est muselée, censurée. C’est dans ce contexte que je participe à mon niveau à cette lutte, en essayant de faire en sorte que les voix que l’on tente de faire taire puisse être entendues et considérées comme aussi dignes d’intérêts et porteuses de sens que celles de ceux qui voient en ce projet une évidence irréfutable".

Maëlle, 24 ans

« Je suis étudiante en socio. Cette lutte est au croisement de plusieurs choses qui me révoltent, comme, notamment, la vitesse en tant que mode de vie. Ce lieu est propice à un autre rythme qui permet d’avoir l’esprit ouvert, aux aguets. Ici, j’ai rencontré beaucoup de gens, découvert des façons de vivre différentes, des idées, un combat. »

Francois, 25 ans

« J’ai découvert la Zad après les premières expulsions le 23 novembre. Ca m’a retourné. J’étais en recherche d’emploi comme cuisinier, j’ai arrêté. Je suis resté deux mois à la Chateigne [Un lieu collectif de la Zad, ndlr], rencontré des gens, beaucoup partagé, échangé. Ici j’exerce mon métier, mais en plus j’apprends beaucoup. Il y a une très grande ouverture d’esprit. Ici on apprend plus en une semaine qu’en un an dans mon ancienne vie. On a créé un lieu, on est une vingtaine à avoir envie de le faire vivre. Il y a des projets de potagers, de ruches, des ateliers divers. Le but : nous ouvrir les yeux sur notre manière de consommer, et plus généralement de vivre. »

Baptiste, 29 ans, clown activiste.

« Je n’ai ni mon nez rouge, ni mon maquillage, je suis donc en ’mission top discrète’ pour le Gang Vinci... Comme il semble que l’opération César patauge sur la ZAD et s’en mord les dents, je suis venu aider les féroces de l’ordre (playmobils et robocops) et le t-Ayrault-risme d’État en tant que brave Clown Radicool Subversif (CRS)... Ma mission ? Foutre en prison tous ces insoumis d’anarcho-paysans qui veulent des légumes et pas du bitume...et pouvoir un jour crier VENI VIDI VINCI ! »



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Source : Courriel à Reporterre.

Photos et légendes © Isabelle Rimbert 2013.

Le travail intégral d’Isabelle peut se voir, avec des photos en bien meilleure définition qu’ici, sur sa page Tous Camille

Consulter par ailleurs : Dossier Notre Dame des Landes