A Notre-Dame-des-Landes, les opposants multiplient les balades de repérage des lieux d’intervention

5 décembre 2016 / par Nicolas de La Casinière



Même si l’intervention policière sur la Zad semble moins probable, la vigilance des opposants reste intacte. Dimanche 4 décembre, ils ont mené le repérage des lieux possibles où les autorités pourraient vouloir intervenir.

- Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

Pendant tout cet automne, à Notre-Dame-des-Landes, les travaux ont été menaçants. Les répétitions de chaînes téléphoniques, stages d’autodéfense, démonstrations de tracteurs ceinturant des fermes et autres mesures se préparant à une éventuelle attaque ont montré la détermination des opposants. Ce dimanche 4 décembre a été consacré, cartes en main, à un repérage par les opposants des routes qu’il faudrait élargir pour lancer les travaux, et des emplacements des deux échangeurs à débroussailler pour relier le projet de barreau routier aux axes Nantes-Rennes et Nantes-Vannes. L’occasion aussi, de partager les modus operandi des ripostes sur le terrain.

Balade de découverte nature, repérage des éléments à défendre face à d’éventuels travaux, discussion sur le moyens de s’opposer à une intervention : le menu de ce dimanche a mêlé plaisirs bocagers et stratégies de défense militante. Le matin frisquet n’a pas découragé près de deux cents arpenteurs du bocage, bien emmitouflés. Le rendez-vous est à 9 heures à la Noë-Verte, maison occupée depuis octobre 2015 à l’est de la Zad, proche de l’axe Nantes-Rennes. « Pour le groupe qui partira à pied depuis ici, pas besoin de bottes ». Pour presque tous les participants, la balade offre un aperçu d’un secteur moins fréquenté de la Zad, et une appropriation du terrain. Comme pour celles et ceux qui ont joué du marteau, de la houe et de la visseuse pour retaper cette maison et curer les fossés en janvier dernier, l’environnement devient leur fief, au moins symboliquement, presque affectivement. C’est leur terrain de lutte, et ce pourrait être un théâtre d’opération, comme disent les militaires.

Du ridicule au blietzkrieg

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Carte du secteur de la Noé verte, avec éventuel « barreau routier » en rose

Avant la répartition en trois groupes, le briefing se tient devant une grande carte en couleur, tenue au mur par deux bonnets enfoncés jusqu’au nez. Trois scénarios sont envisagés :

1/ une intervention symbolique des policiers et gendarmes aux pointes est ou ouest de la zone sur les échangeurs routiers : ce serait « très cadré par les flics, mais symbolique, limite ridicule d’une seule journée et après engins et flics dégagent » ;

2/ une attaque des autorités au cœur de la Zad, sur l’emplacement voulu pour l’aéroport, en grignotant du terrain peu à peu ;

3/ une « offensive de type blitzkrieg, genre opération César 2 », qui semble à tout le monde peu plausible dans l’immédiat, mais qui pourrait être le déroulé choisi dans l’avenir.

Munis de cartes couleur photocopiées et du petit atlas de la Zad (32 pages format A5, publié ces dernières semaines), les trois groupes vont faire, à pied ou à vélo, l’inventaire des haies, arbres sensibles et talus qui seraient à ratiboiser en cas de début de travaux. Les périples relèvent aussi l’implantation des lignes moyenne tension à déplacer pour agrandir les routes destinées au passage des engins de travaux publics. Il y a au moins deux cartographes de métier dans ce groupe de l’est, qui compte 64 préposés à l’inventaire bocager. Le conseil est donné : ne pas marcher comme des bœufs en troupeau et éviter de piétiner les prairies et les champs traversés, respecter barrières et clôtures.

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Examen d’un frêne têtard

Après une parcelle piquetée de joncs, première étape du groupe devant un chêne têtard, qui s’avère vite être un frêne. C’est un habitat de prédilection pour le grand capricorne, insecte protégé, mais aussi « espèce parapluie » génératrice de biodiversité, puisque son existence permet celle de près de 200 espèces plus petites. En cas de travaux, ce frêne serait scié à sa base par les promoteurs de l’aéroport, et transporté dans un rayon de quelques centaines de mètres, fiché sur une tige filetée. L’arbre exilé permettrait de finir le cycle de naissance des capricornes pondus au creux du bois. « Mais une fois mort, l’arbre privé de sève ne sert plus à rien. Il n’est pas attractif pour de nouvelles femelles capricornes. Jouer avec le vivant, c’est toujours très délicat », explique le naturaliste passionné par son sujet. On l’écouterait des heures.

Chacun passe son doigt dans les trous du tronc. Exercice pratique pour une université populaire sur le terrain, par deux degrés Celsius. On apprend qu’il ne faut pas confondre les trous du grand capricorne avec ceux du lucane cerf-volant. On en apprend tous les matins.

La troupe poursuit son chemin, reporte les haies sur les cartes. Ces éléments seront centralisés dans l’après-midi pour documenter une carte générale des lieux possibles de travaux et donc de ripostes.

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Un fort et beau chêne

Un chêne, un vrai celui-là, livre un champignon jaune, ou plutôt bistre, une « langue de bœuf » de fière allure. Le ton de la marche est bon enfant : « Et l’échangeur prévu, il rendra la monnaie ? » « Il semble qu’il ne rende que des dividendes. Aux actionnaires… » Arrêt devant une ligne de haute tension. « Ces pylônes ont déjà été déplacés », dit un barbu qui croit savoir qu’ils ont aussi été un peu sabotés, mais que sur la Zad, aucune des ces potences électriques n’a été mise par terre par des saboteurs. « Pas encore, en tout cas... ». Il évoque les techniques des antinucléaires allemands, qui retirent un ou deux boulons des pylônes d’une ligne et le font savoir, sans préciser à quel endroit, obligeant à des mises hors service et des investigations minutieuses sur plusieurs kilomètres.

« Bon, pour la discussion sabotage, on l’aura plutôt tout à l’heure, au chaud, non ? » objecte une jeune femme en parka. On repart vers la pulsation automobile, toute proche, derrière les haies. Passage sous la quatre voies Nantes-Rennes. « Ici, à noter, les haies qu’il faudrait défoncer si la route était élargie pour les engins. » Détails précieux, aussi notés, les passages à travers haies, utiles en cas de mouvements à travers champs et d’infiltrations hors les routes tenues par la police.

« Wow ! T’as vu les deux chevreuils au bout du chemin ? » L’automne finissant livre des lumières mordorées. Dans ce bocage préservé, la beauté du site si prégnante attend souvent au coin du bois.

Au bout d’un champ, sept vaches s’approchent, curieuses. « Surtout, ne jamais passer entre un vache et son veau ». Après la capricornologie, petite leçon de bovidé pratique.

Le pique-nique se tient à l’« Université populaire anarchiste du Haut-Fay », ferme squattée depuis 2012 à trois kilomètres de là. Autour d’une soupe de courge d’un bel orange dont les fumets dansent dans l’air frais, le débat est à sujet libre mais toujours centré sur Notre-Dame-des-Landes.

Avant le partage des données collectées et leur report sur une carte unique, le débriefing se fait à l’intérieur. La discussion tourne autour des ripostes possibles en cas d’attaque policière protégeant des engins de travaux.

« On peut emmerder les flics de l’extérieur de la zone aussi. S’il arrivent, il faut aussi qu’ils repartent, qu’ils soient ravitaillés, en repas, en munitions… La masse du mouvement fait sa force, le fait d’être là, des gens de tous les âges… »
« A Plogoff, ce sont les vieilles Bigoudènes en coiffe qui ont tenu tête aux flics. »
« C’étaient pas des Bigoudènes, c’était des Capistes
[du Cap-Sizun, dans le Finistère, ndlr] » Quand on vous dit que c’est l’université permanente, ici...
« Nous, les vieilles, ici, on harcèlera la police comme on a fait en 2012 »
« S’ils posent du bitume, on l’arrachera, s’ils déboisent, on replantera ! »

Le groupe de grimpeurs a repéré les arbres où ils pourraient monter, et ceux qu’ils peuvent haubaner pour compliquer le déboisement. Manuel de sabotage, le livre Le gang de la clef à molette est recommandé par une femme à la chevelure plus sel que poivre : « C’est un peu ancien mais ça reste intéressant. » L’assemblée discute les mérites comparés des rayons laser, miroirs réfléchissants pour capter le soleil et pinces coupantes pour l’urgence face aux clôtures et barbelés. « Mais attention, il faut revenir au plus vite les réinstaller pour le paysan qui exploite le champ… On va pas faire n’importe quoi avec nos voisins. »

En tout cas, sur la Zad et ailleurs, la vigilance et la préparation restent au plus haut.




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Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos : © Nicolas de La Casinière/Reporterre
. sauf repas au Haut Fay (Collectif IDF-NDL).

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