À Paris, les activistes du climat ont ciblé la Société générale, banque fossile

15 décembre 2018 / Lorène Lavocat et Sarah Hadrane (Reporterre)

Vendredi 14 décembre, près d’un millier de militants pour le climat ont bloqué les environs du siège de la Société générale. Leur but ? Dénoncer ses investissements dans les énergies fossiles les plus polluantes.

  • Paris, reportage

Ce vendredi 14 décembre au matin, le boulevard Haussmann grouille d’activité. Les clients se pressent au Printemps, d’autres flânent devant les Galeries Lafayette. De l’autre côté de l’avenue, l’imposant bâtiment de la Société générale reste étrangement calme, ses portes dorées sont closes. Sur les trottoirs alentour, de petits groupes munis de seaux, de balais et de serpillières discutent, en attente du signal de départ. En ce dernier jour de la COP24 à Katowice, en Pologne, les activistes pour le climat se sont donné rendez-vous devant le siège social de la banque pour une opération de « grand nettoyage ».

Comme l’a raconté Reporterre, la Société générale finance toujours les énergies les plus polluantes : charbon, gaz de schiste, pétrole. « Cela fait près d’un an qu’on leur demande d’arrêter ce soutien aux énergies fossiles, en vain, explique Lorette Philippot, des Amis de la Terre. Donc aujourd’hui, on est venu en nombre leur dire Stop. »

La banque présente le gaz de schiste comme « une énergie de transition nécessaire »

10 h, le top départ est donné. Très vite, des dizaines de militants revêtent un gilet jaune marqué « Action non violente COP21 », du nom de l’ONG formée lors du Sommet de paris en 2015 pour mener des actions de désobéissance civile. Ils traversent le boulevard encombré de véhicules, et bloquent la circulation. Des « Bob l’éponge » sautillants envahissent la rue, bientôt suivis d’une foule de plusieurs centaines de personnes. Le slogan phare du mouvement — « On est plus chaud, plus chaud que le climat » — retentit entre les édifices clinquants du 9e arrondissement, couvrant bientôt le vrombissement de la circulation.

Très vite, des CRS se déploient devant la banque, puis encerclent les manifestants. Bien qu’annoncé de longue date sur les réseaux sociaux, le rassemblement n’a pas été déclaré en préfecture. « C’est un acte de désobéissance, on n’a pas demandé une permission que, de toute façon, on n’aurait pas eue explique un militant. Les dirigeants brisent leurs promesses de lutter contre le changement climatique, donc nous, on brise certaines lois. Quand on n’a plus d’autres possibilités de se faire entendre, on est obligé d’en passer par là. »

Visiblement à cran, certains policiers n’hésitent pas à dégainer bombe lacrymogène et matraque, ordonnant aux militants de reculer, sans succès. Le « contact police » nommé pour l’événement, Gabriel Mazzolini, est bientôt interpellé et emmené au commissariat. On apprendra par la suite qu’il a été placé en garde à vue pour « entrave à la circulation routière » et « organisation de manifestation sans déclaration préalable à la préfecture ». Il sera relâché vers 18 h30.

Au milieu de la foule restée compacte, une camionnette supportant une scène a été stationnée. Jon Palais, l’un des porte-parole d’ANV-COP21, rappelle que « nos actions relèvent du bon sens et de la responsabilité civique, parce que nous sommes en état d’urgence climatique ». « Alors que nous sommes entrés dans l’ère des impacts du dérèglement climatique, des multinationales comme la Société générale continuent à soutenir des projets climaticides et qui aggravent la situation », fustige-t-il, provoquant des huées indignées parmi les participants.

Désignée depuis plusieurs mois comme « championne des énergies sales », la banque a répliqué ce vendredi 14 décembre par une campagne de tweets sponsorisés estampillés #PourLeClimat. Dans un communiqué, elle explique « poursuivre l’objectif collectif de limiter le réchauffement climatique en dessous des 2 °C » et dénonce les «  opérations de dénigrement menées sur le terrain dans les agences en France prenant à partie les collaborateurs de Société générale ». « Rien ne justifie de mettre en danger la réputation et la sécurité de nos collaborateurs, en les livrant en pâture aux médias sociaux et en transformant leur lieu de travail en une scène de spectacle », argue l’entreprise, qui admet soutenir le gaz de schiste, « une énergie de transition nécessaire ».

« Doucement, la police, on fait ça pour vos enfants » 

Un avis qui n’est pas partagé par Jason Opeña Disterhoft, un militant étasunien présent sur le boulevard Haussmann : « Le terminal d’exportation de gaz de schiste au Texas a de nombreux effets sur les communautés locales, explique-t-il à Reporterre. En plus des risques d’explosion, il y a des pollutions et beaucoup d’émission de gaz à effet de serre. »

« Nous savons ce que vous faites, Société générale, on ne l’accepte pas et on ne vous laissera pas faire, lance Jon Palais en direction des fenêtres du siège social. Nettoyer une banque sale, c’est la manière dont nous devons agir en tant que citoyens et c’est ce que nous sommes venus faire ! »

Les slogans s’enchaînent – « Contre le gaz de schiste, on résiste », « Planète invivable, So Gé coupable » — tandis que les CRS se rapprochent, apparemment décidés à dégager les bloqueurs. « On s’assoit, on serre, on fait le tapis », lance une des coordinatrices au micro. Instantanément, les centaines d’activistes s’assoient ou s’allongent, se tenant fermement les uns les autres par les bras, entremêlant jambes et pieds. Sans ménagement, les policiers empoignent un à un les militants, les transportant ou les traînant sur le sol jusqu’au trottoir. « On est non violents, il n’y a pas de raison d’être violent avec nous », tente Jimmy, venu de Montaigu pour l’occasion. « Dans cette période, les rassemblements de personnes peuvent vite devenir dangereux, rétorque un CRS. On était à Nantes, à Notre-Dame-des-Landes, on a bien vu de quoi étaient capables les écologistes ! »

Difficile pourtant de déloger une assemblée compacte, soudée, et apparemment déterminée à rester sur le bitume du boulevard. Et lorsqu’un petit groupe tente d’atteindre les murs de la banque avec leurs éponges, un policier bouscule violemment une manifestante, qui s’effondre lourdement sur le sol. Un jeune homme muni d’un brassard « médic » orné d’une croix rouge rapplique immédiatement. Et tandis que la dame sonnée reprend ses esprits,, le CRS s’approche d’elle pour s’excuser.

La tension est palpable, mais les appels au calme, les mains levées, les « doucement, la police, on fait ça pour vos enfants » scandés à l’envi paraissent désorienter les forces de l’ordre. « Ils ne savent pas quoi faire, c’est compliqué de nous enlever un par un quand on est près de mille, constate Pauline Boyer, d’ANV-COP21. Ils n’ont plus l’habitude d’une foule sans hostilité. »

Sur la scène, le rappeur Kalune commence un slam, main levée en signe de paix. « Au nom d’un monde qui s’écroule sous nos yeux, au nom de 200 espèces qui disparaissent chaque jour, au nom de tous ces printemps qui deviennent silencieux, on vous demande moins de chiffres, plus de morale et plus d’amour », lance-t-il. « Oui plus d’amour ! » lui répond la troupe allongée à terre.

« Vous pouvez réprimer nos actions par la violence, on reviendra par la porte pacifique de la désobéissance. Vous pouvez interdire nos manifestations, vous savez quoi ? On reviendra, Société générale, poursuit le chanteur. SOS société dans un mal-être général, c’est la bourse contre la montre et nous on n’a plus le choix, SOS société, notre planète va si mal ».

Le flow du rappeur semble faire mouche. Un CRS esquisse même un cœur sur son bouclier. Solidement accrochés par les bras, Thomas et Rose-Marie lancent la discussion avec un policier. « On ne fait pas ça contre vous mais pour vous, pour nous tous, pour vos enfants aussi, expliquent-ils. Vous nous dites que ce n’est pas le bon moment, on comprend bien, mais il y a toujours une bonne raison de reculer l’engagement, et le dérèglement climatique n’attend pas, lui. » Stoïque et silencieux, le CRS recule d’un pas en hochant la tête.

« Ça donne une sensation de force, de voir ce qu’on arrive à faire en étant non violent » 

« Je suis fière que nous soyons là si nombreux, qu’on arrive à bloquer le boulevard, c’est inédit », sourit Rose-Marie, pas du tout frustrée de ne pas pouvoir frotter les vitres de la Société générale. « On s’y attendait, on savait qu’il y aurait des policiers, on se doutait qu’ils ne nous laisseraient pas faire, ajoute Thomas. Tant pis, on a quand même montré notre détermination… et on va continuer ! »

Plus d’une heure après le début de l’opération, une coordinatrice sonne la fin du blocage… et le début de la « journée de nettoyage ». Car les militants ont prévu de se rendre dans les 150 agences Société générale de la capitale avec leurs balais.

Les activistes libèrent la rue et se dispersent aussi vite qu’ils étaient arrivés. Tout sourire, Claire, Patrick et Florence font une pause sur le trottoir. « Ça donne une sensation de force, de voir ce qu’on arrive à faire en étant non violent », lance Claire. Au total, les ONG ont comptabilisé 912 participants à cette opération « inédite » : « Il s’agit de la plus grosse action réalisée contre une banque sur le thème du climat », précise Pauline Boyer.

Par petites grappes, les militants s’engouffrent dans le métro. Près d’une vingtaine de groupes se sont ainsi répartis les agences à « nettoyer ». Place de la République, les « Poké LU » regroupent une quinzaine d’activistes venus de Nantes, du Mans et de Montaigu. Certains militent depuis longtemps, d’autres ont découvert l’action non-violente lors du tour Alternatiba de cet été. Tous ne se connaissent pas : ils se sont retrouvés le matin même aux aurores.

Élodie étudie la liste des défis à relever dans l’après-midi : « En plus de visiter les banques, nous devons faire une photo sexy de Bob l’éponge, faire une photo avec un employé de la Société générale, improviser une danse devant une agence… » L’action désobéissante prend des allures de grand jeu.

Après une « chorégraphie du balai » improvisée et quelques sandwichs engloutis, la petite troupe se masse pour un dernier briefing. Chacun a son rôle à jouer. Il y a les bloqueurs de porte, les teneurs de banderoles, les nettoyeurs, la photographe. Certains sont chargés de parler avec le personnel, d’autres de distribuer des tracts. Vers 14 h, l’« éclaireur » revient : « On peut y aller, c’est bon ! » Les quinze militants se mettent en marche, direction le boulevard Magenta.

Devant l’agence rouge et noire, les bloqueurs entrent et retiennent les portes, tandis que les autres revêtent leurs gilets jaunes avant de s’engouffrer dans la boutique. Vite, on balaie le sol, frotte le distributeur de billets, installe la banderole indiquant « Société générale, on veut pas d’énergies sales ». Le directeur de l’agence arrive, bien au courant de l’action. « Votre banque finance des entreprises qui vont rendre notre planète invivable », commence une activiste. « De toute façon on est aujourd’hui à un point de non-retour, lui répond le banquier. On peut juste limiter la casse. »

« Non, on a encore quelques années pour éviter de dépasser le seuil des 1,5 °C, réplique Txetx Etcheverry, membre de Bizi et d’Alternatiba. Seulement, en finançant les énergies fossiles, la Société générale nous emmène tout droit vers 4 °C de réchauffement. Et cela signifie une planète où ne pourra plus vivre la plupart de l’humanité ». Le directeur acquiesce, affirme « comprendre l’action menée » : « Mais je ne peux pas m’engager, nous sommes une agence locale », conclut-il, non sans avoir promis de faire remonter à sa direction les demandes des militants.

Les activistes ressortent cinq minutes plus tard, posent pour la photo afin de « valider » l’agence, puis se lancent à l’assaut d’une nouvelle banque. Toute la journée, la vingtaine de groupes non-violents ont quadrillé la capitale, éponges en main. En 2017, suite à une campagne de mobilisation, la BNP avait annoncé arrêter ses financements aux énergies fossiles.



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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Sarah Hadrane/Reporterre

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