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A Rodez et à Millau, Nuit debout prend petite racine

25 avril 2016 / par Grégoire Souchay (Reporterre)



Alors qu’à Paris et dans les grandes villes, Nuit debout s’interroge sur l’étape d’après, le mouvement peine à émerger dans les départements ruraux. Reportage.

- Rodez, Millau, reportage

C’est entre la cathédrale et le Musée Soulages, dans le centre-ville de Rodez, qu’a choisi de s’installer Nuit Debout depuis deux semaines. L’idée tournait dans les têtes des Aveyronnais depuis la naissance du mouvement à Paris. Le déclic : la manifestation du 9 avril dernier, suite à laquelle décision a été prise de se réunir en assemblée générale, avant d’entamer une première nuit debout.

Une réussite, qui a entraîné une présence quasi quotidienne, tous les soirs pendant plus de dix jours, de vingt à cinquante personnes sur ce kiosque. Commissions à 18h30, assemblée générale à 20 heures, débats jusqu’au milieu de la nuit, la forme et le principe restent similaires aux autres tentatives ailleurs dans le pays : se retrouver pour parler ensemble et se coordonner. « On a vu passer de tout, raconte Katia, des ouvriers de la Bosch [importante usine de pièces automobiles], des travailleurs du public, du privé, des étudiants, des chômeurs, des vieux et des jeunes. »

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A Rodez, l’AG est dans le kiosque

On retrouve à une micro échelle la diversité présente la place de la République, à Paris, avec, dans le noyau de ceux qui viennent souvent, une expérience militante. Mais comme le dit Nathalie, militante syndicale : « Les étiquettes, on les pose à l’entrée du kiosque, on n’est pas là pour diffuser la bonne parole. » Antoine, ex-membre du NPA (Nouveau parti anticapitaliste), ajoute : « C’est ça qui est bien dans les petites villes, tu as la CNT [Confédération nationale du travail], le PCF [Parti communiste français], le NPA, des gens du mouvement ZAD [zone à défendre], des travailleurs, des gens qui ne militent pas, des galériens, qui discutent ensemble. »

Justement, faut-il donner la parole à tout le monde, même à l’extrême droite ?
Ecoutez la réponse d’Alexis :

Voir aussi à ce propos l’intervention de Frédéric Lordon lors de la soirée « Nuit debout : l’étape d’après »

Etonnant spectacle que celui de consciences politiques qui se forgent sur le tas. « La première fonction des Nuits debout, c’est d’abord de délier les langues, remarque Alexis, ça a permis à des gens non politisés comme moi de discuter et de tisser des liens. »

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Alexis : « La première fonction de Nuit debout, c’est de délier les langues »

En deux semaines, près de 300 personnes seraient passées par ce kiosque de Nuit debout Rodez. « Tous les soirs, on a la moitié de nouvelles personnes », estime Antoine. Des curieux, comme Franck « qui voit une belle idée » mais préfère attendre avant de s’investir. Martine, retraitée, ne « s’attendait pas à ce qu’il y ait quelque chose en Aveyron ». Révoltée après avoir « voté pendant quarante ans socialiste », elle s’interroge : « Comment faire pour dégager des idées communes et construire dessus ? » Kevin travaille dans un centre pour enfants autistes. Au courant depuis une semaine, il profite de son « premier soir de vacances pour venir voir », avec « l’envie d’apprendre ». Charline, saisonnière en ce moment, a « suivi depuis deux semaines via les réseaux sociaux ». Ce soir, elle non plus ne travaillait pas et a voulu venir voir. « Si déjà ça éveille la curiosité de quelques-uns, c’est tout gagné. »

Libérer la parole (et lutter contre la pluie)

La parole, justement, est large : la loi travail bien sûr, la démocratie, la consommation, la grève, la géopolitique, le féminisme, la lutte des classes,... Au milieu des débats intenses, trois commissions ont été créées pour faire vivre l’ensemble : intendance, qui s’occupe de l’approvisionnement en nourriture, matériel, banderoles ; la communication, et la commission action.

C’est cette dernière qui a organisé samedi 16 avril une parodie de manif de droite sur le marché (photo du chapô de cet article). Le mouvement, s’il attire les curieux, ne parvient pas à prendre une dynamique, pour le moment du moins. C’est qu’ici comme dans de nombreuses autres villes en campagne qui n’ont pas un fort terreau d’action sociale, des petites contraintes du quotidien deviennent de grands freins. Ainsi les lycéens brillent par leur absence pour une raison simple : « Beaucoup viennent de loin et sont à l’internat et ne peuvent pas sortir la nuit. Peu d’étudiants, Rodez est un pôle universitaire décentralisé, et les facs d’économie et de sport ne sont pas spécialement connues pour leur activisme. S’y ajoute le pire ennemi en ce moment : le froid ! » assure Katia. Vent et giboulées glacées ont déplacé plus d’une assemblée extérieure dans un bar voisin. « A croire que le MEDEF contrôle le climat pour nous emmerder ! », plaisante Alexis.

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Katia, Dominique et Martine : « Le pire ennemi en ce moment : le froid ! »

Pour éviter l’essoufflement, depuis une semaine, les réunions n’ont plus lieu qu’un soir sur deux. Le soir de notre venue, samedi 23 avril, ils ne sont qu’une dizaine à tenter l’aventure. Cette fois, la faute en est aux vacances scolaires.

Quel avenir pour ce mouvement ? « On ne sait pas » admettent-ils en chœur. Antoine se veut pragmatique : « On va voir quelle tournure ça prend, le but c’est peut être de coordonner tous ces mouvements », et Katia de rappeler « qu’aucun mouvement social ne s’est construit en dix jours ». Il est 21h quand démarre l’AG et que nous quittons Rodez pour une autre Nuit debout.

A Millau, soirée debout en fanfare et en chansons

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Soupe et fanfare à Millau

A 100 km au sud, une heure plus tard, à Millau, la soirée est beaucoup plus festive. Ici, consciente du manque de forces disponibles, Nuit debout n’a lieu qu’une fois par semaine, avec désormais une Fanfare debout et une Chorale debout, assorties d’une soupe populaire. Manque de bol (de soupe), nous arrivons après les festivités ; il ne reste qu’une trentaine de personnes place de la Capelle, le lieu de rendez-vous dans le centre-ville.

Une semaine plus tôt, près de quatre-vingt personnes y étaient réunies. « On a vu arriver des gens que personne ne connaissait, qui voulaient juste participer, c’était super », raconte Annie. On retrouve de nombreux militants ce soir-là, donc les intermittents de l’Aveyron, assez actifs dans le mouvement.

Elément fédérateur dans cette ville de vingt-cinq mille habitants : le sort réservé à des lycéens. Le 2 avril dernier, alors qu’une manifestation est rassemblée devant la sous-préfecture, des manifestants, dont des lycéens, escaladent les grilles pour accrocher une banderole. Problème : ils sont pris en photo par la police. Celle-ci contacte alors le proviseur du lycée qui donne l’identité des jeunes, entraînant leur convocation au commissariat et la prise de leurs empreintes ADN.

Militants et parents d’élèves se mobilisent en soutien quelques jours plus tard et remettent une liste de militants demandant à être interrogés au même titre comme Annie, qui dénonce ce « fichage de jeunes qui n’ont rien fait » et qui « aurait fait la même chose si elle n’était pas en fauteuil roulant ».

Depuis, le 16 avril dernier, les lycéens ont pu participer à la Nuit debout. « On a été un peu sidéré par le manque de connaissance de ces jeunes sur leurs droits », raconte Annie. Une pétition circule depuis en attendant un procès au cours du mois de mai.

Là aussi, on croise de nouvelles têtes, comme Georges Ibrahim, venu pour goûter « la soupe populaire » à laquelle il a contribué avec une courge de son jardin. Sans savoir où tout cela mène, l’essentiel est « d’être là, de foncer et on verra ». Il discute avec Yacine, venu comme observateur, qui « aimerait bien que ses enfants héritent d’un beau pays », et avec Dominique, qui s’intéresse à la décroissance, venu voir « ce que cela donnait ». Et comme pour donner le sens des mesures, tous trois rappellent : « A Paris, la place de la République est pleine, mais il y a des millions d’habitants. A Millau, en proportion, on doit être à peu près autant, non ? » Rendez-vous est donné le 28 avril pour une manifestation et peut être quelques actions dans la ville.


- Infos :

. Nuit debout Millau

. Nuit debout Rodez


Pour suivre le mouvement Nuit debout :

- Nuit Debout sur Internet : les liens, les adresses

- Le dossier de Reporterre sur Nuit debout




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Lire aussi : Nuit debout se développe en province : « C’est un marathon, pas un sprint »

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photos : © Grégoire Souchay/Reporterre



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