À Romainville, une remarquable forêt pourrait devenir une banale base de loisirs

5 octobre 2018 / Julie Lefebvre et Sylvain Piron

En Seine-Saint-Denis, une forêt spontanée poussée sur d’anciennes carrières est devenue un lieu écologique remarquable, expliquent les auteurs de cette tribune. Or, l’avenir de la forêt de la Corniche des forts est menacé par un projet de « base de loisirs » portée par la région Île-de-France.

Julie Lefebvre et Sylvain Piron appartiennent au collectif les Amis de la forêt de la Corniche des forts. Ce collectif regroupe depuis 2012 des citoyens et des représentants des associations de plusieurs villes de Seine-Saint-Denis qui avaient répondu à l’appel de Fabrice Nicolino pour sauver cette forêt et y créer un observatoire populaire de la biodiversité.


À l’ombre de la tour de Romainville (Seine-Saint-Denis), à deux kilomètres au nord-est de Paris, une forêt sauvage et poétique s’est constituée sur d’anciennes carrières de gypse. Sur 27 hectares, à l’abri des regards, la nature s’est reconstituée. Les clématites et les houblons qui s’accrochent aux sycomores et aux merisiers forment une jungle au relief escarpé. Ce refuge de la biodiversité ordinaire (insectes, papillons, chauve-souris, oiseaux, renards, etc.) qui abrite aussi quelques espèces remarquables (conocéphales gracieux, agripaumes cardiaques, éperviers) est sans équivalent dans une Seine-Saint-Denis qui ne cesse de se densifier et d’encercler toujours plus près, cette forêt en devenir.

Depuis vingt ans, la région Île-de-France projette de faire de ce bois la pièce centrale d’une « base de loisirs » entre les forts de Noisy-le-Sec et de Romainville. Dans les années 2000, la région envisageait une destruction totale de la forêt et prévoyait d’y accueillir plus d’un million de visiteurs par an. Au fil des années et des études, l’espace « à combler et à aménager » s’est réduit à 8 hectares, ce qui représente encore un tiers de la forêt. Les élus de tous bords ne semblent pas encore avoir pris la mesure de l’érosion de la biodiversité ni de l’urgence du réchauffement climatique. Ils semblent surtout impatients de pouvoir inaugurer une « plaine de loisirs » ou une « prairie » avant les prochaines élections et n’ont pas pris la peine de consulter les citoyens des villes. Et les promoteurs annoncent déjà un « parc » à l’emplacement de la forêt sur leurs plaquettes commerciales !

Les « aménagements » proposés et les « usages » ludiques sont d’une grande banalité, sans rapport avec la nature forestière du site

Pour les Amis de la forêt de la Corniche des forts, qui s’opposent depuis des années à ces aménagements inutiles, il faut au contraire protéger et mettre en valeur le paysage et la biodiversité de ce bois méconnu et de ces carrières. Au lieu d’être dépensé pour combler les galeries et défricher plus d’un millier d’arbres, le budget de 14 millions serait plus utilement affecté à l’entretien des parcs de ce coteau et pour faciliter l’accès des riverains à ces espaces verts.

Un extrait de la plaquette d’information distribuée cette semaine à Romainville.

Réduit dans son extension sans être repensé sur le fond, le projet paysager est obsolète et va à l’encontre de ce qui se fait ailleurs. Les galeries seraient comblées par l’injection de 100.000 tonnes de sable et de « lait » de ciment, puis recouvertes de géogrilles qui imperméabiliseront le sol. Les prairies créées de manière artificielle augmenteraient la température l’été, alors que la forêt offre aujourd’hui une source de fraîcheur incomparable.

Dans la dernière version du projet, dévoilée en 2018, les « aménagements » proposés et les « usages » ludiques sont d’une grande banalité, sans rapport avec la nature forestière du site. Le patrimoine minier a été curieusement oublié, alors que des maisons de carriers, un tunnel maçonné et des fours à plâtre témoignent encore de l’histoire du lieu. Les agrès « sportifs » pourraient pourtant trouver place dans le parc limitrophe de la Sapinière, mais celui-là a le tort d’être géré par le département, et non par la région. La nature est ici prisonnière des frontières administratives et d’une vision utilitariste à court terme.

Sur 27 hectares, à l’abri des regards, la nature s’est reconstituée. Les clématites et les houblons qui s’accrochent aux sycomores et aux merisiers forment une jungle au relief escarpé.

En guise de justification écologique, le projet prétend lutter contre une plante invasive, la Renouée du Japon, qui ne constitue pourtant pas une menace d’envergure. La nécessité de combler les galeries n’a jamais fait l’objet d’enquête contradictoire. Les impacts sur le sol ou sur le cycle de l’eau, tout comme les coûts écologiques et économiques globaux de ce projet n’ont pas été sérieusement pris en compte.

Une autre voie pour permettre au public de profiter du génie des lieux

D’autres pistes sont pourtant envisageables. Des étudiants en architecture ont travaillé sur cette forêt, la considérant comme un véritable trésor. Ils ont dessiné des passerelles, des liaisons sur les pourtours, des postes d’observation pour inventer une nouvelle façon d’être avec la nature, montrant une autre voie pour permettre au public de profiter du génie des lieux. Le gouvernement a été saisi par la députée de la circonscription. De nombreuses voix s’élèvent depuis des mois, une pétition a réuni près 5.000 signatures, en vain. Le projet poursuit sa route. Est-ce le sort de ce département que de n’avoir jamais de politique environnementale et urbaine digne de ce nom ?

Samedi 30 septembre, la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, est venue sur place pour inaugurer les panneaux de sa « balade écologique immersive » sans toutefois pénétrer dans la forêt. Face aux critiques, elle a concédé une réunion aux associations et a sollicité l’intervention, tardive, de l’Agence de la biodiversité. Mais les marchés sont déjà lancés et les travaux imminents. Les Amis de la forêt de la Corniche des forts, les associations réunies et les citoyens demandent un moratoire sur les travaux. La région dira ce vendredi si elle l’accepte.

Nous appelons tous les citoyens concernés par la crise environnementale à nous soutenir et à nous rejoindre, le jour venu, pour empêcher la destruction irrémédiable de cette forêt intra-urbaine unique en Île-de-France. Une pétition est en ligne et une marche est d’ores et déjà prévue le 14 octobre. En cas de démarrage des travaux, les informations seront actualisées sur la page Facebook du collectif et celle de la pétition.


  • Actualisation - Après la réunion tenue le vendredi 5 octobre, la Région n’accorde aucun moratoire. Les travaux peuvent donc démarrer à tout moment. Nous appelons à un rassemblement lundi matin 8 octobre, à partir de 8h30, au bas du Parc de la Sapinière (face au 83, av. du Colonel-Fabien, Romainville ; arrêt "Maneyrol" du bus 318), puis à une présence permanente à l’entrée du site.

LA FORÊT DE LA CORNICHE DES FORTS EN IMAGES




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Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Yann Monel
. chapô : la forêt de la Corniche des forts, à Romanville, est devenue un refuge de la biodiversité sans équivalent en Seine-Saint-Denis.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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