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A deux pas de « la Jungle » des migrants, Calais prépare un parc de loisirs

27 octobre 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



À deux kilomètres du camp de réfugiés dont le démantèlement se poursuit, la ville de Calais porte un projet de parc d’attractions qui « contribuera à rehausser la notoriété de la ville ». Mais Heroic Land, décidé sans débat public et préjudiciable à l’environnement, manque de financement. La maire de Calais recherche en Chine des capitaux migrants.

« Héroïque, adj. : Qui témoigne d’un grand courage. Une résistance héroïque » selon la définition du dictionnaire Larousse. À Calais, si le mot existe bien dans le vocabulaire des autorités politiques, ce n’est pourtant pas pour désigner les habitants de la « jungle », qu’elles évacuent cette semaine, malgré leur long parcours pour arriver jusqu’au plus grand bidonville d’Europe. Non, à Calais, c’est le nom donné, dans un anglicisme d’époque, au grand projet de parc d’attractions prévu à 2 km à peine de l’actuel camp : Heroic Land.

La coïncidence n’est pas fortuite. Ce projet, lancé il y a exactement un an, a ainsi été présenté comme un moyen de créer « une nouvelle attractivité dans le Calaisis » par la maire de Calais, Natacha Bouchart. Le dossier de concertation publique va même plus loin : « En accolant au nom de la ville celui d’une activité à fort pouvoir d’image positive, il contribuera à rehausser la notoriété de la ville en France et dans les pays européens voisins. » [1]

« Rehausser » ? Comprendre qu’à l’époque, il y avait déjà 4.000 personnes sur la « nouvelle jungle » ouverte quelques mois auparavant : « C’est un projet qui a été véritablement pensé comme une mesure compensatoire face à l’afflux de migrants, rapporte Sébastien Thiéry, politologue qui mène avec le laboratoire du Perou des recherches sur la ville de Calais. Pas besoin de vous faire un dessin sur l’imaginaire que cela sous-tend. C’est affligeant. »

« J’attends un chèque et des compensations » 

Mme Bouchart, devenue vice-présidente de la région Hauts-de-France, est même allée jusqu’à jouer le « chantage aux migrants » : « La sénatrice-maire de Calais estime le dommage économique à 50 M€ et réclame aux deux pays des compensations financières. “J’attends un chèque et des compensations. Si les ministres n’écoutent pas, une plainte sera déposée auprès de l’État pour préjudice par rapport au fonctionnement d’une collectivité territoriale”, ajoute Natacha Bouchart. […] Elle envisage par exemple une participation des États dans les projets du Calaisis (Heroic Land) », rapporte La Voix du Nord.

Car la participation de l’État pourrait s’avérer décisive dans le financement du projet. Prévu pour accueillir 32 attractions sur le thème des mangas et de la science-fiction, le lieu doit s’étendre sur une zone de 50 hectares pour devenir le « 5e parc français le plus important », selon Jean-François Thibous, le directeur de la société IDID chargée du projet. Au menu, des nouveaux manèges plus sensationnels les uns que les autres — le « Goldo Tower » doit permettre de « chuter de 80 m de haut dans les entrailles d’un robot », tandis que la « Propulsion stellaire » promet d’embarquer dans « une fusée stratosphérique » tels que l’indique le site du parc —, des restaurants, des hôtels, etc. Montant de l’investissement : 275 millions d’euros.

Le projet risque également d’avoir un impact environnemental puisqu’il se situe à proximité d’une zone naturelle reconnue, le Colombier-Virval. Classée Znieff (Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique), la zone abrite notamment plusieurs espèces protégées. En juin dernier, lors de la dernière réunion de concertation publique sur ce projet, des inquiétudes concernant « le sort du triton palmé ou le traitement environnemental des parkings » ont été exprimées selon le quotidien local. Mais il n’y aura pas de débat public, malgré la saisine de la CNDP (Commission nationale du débat public) par plusieurs parlementaires.

« On est dans l’oukase et le slogan de communication » 

Un manque de transparence qui interroge d’autant plus qu’il intervient après les révélations du journal Marianne quant au CV embarrassant du « masterplan », le concepteur du projet, Yann Tran Long : le promoteur dont la société est domiciliée à Hong Kong n’est autre qu’un ancien membre de la Fane, un mouvement néonazi aujourd’hui dissous, reconverti en mercenaire dans les affaires de mine en Afrique… Une polémique plutôt gênante dans une ville qui plaçait Marine Le Pen en tête du premier tour des dernières élections régionales avec 49,1 %.

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Dans la jungle de Calais avant son démantèlement.

Si le début des travaux est annoncé pour l’année prochaine, avant une ouverture dans 2 ans, 6 mois, 3 jours… selon le décompte à la seconde sur le site, le projet bute actuellement sur son financement. « Je n’ai jamais eu de réponse sur le tour de table financier, il n’y a aucun montage concret pour l’heure », raconte Christophe Duffy, conseiller municipal d’opposition EELV, qui dénonce « un grand projet ni crédible ni durable » : « Ce projet est une chimère, il n’y a aucune preuve de sa faisabilité. On est dans l’oukase et le slogan de communication. »

La maire de Calais, elle, multiplie les recherches d’investisseurs. Et ce jusqu’en Chine, où elle s’est rendue spécialement quelques jours avant l’opération de démantèlement. « C’est assez facile de dire que c’est à cause des migrants qu’elle ne trouve pas », fait remarquer l’élu EELV. La raison est ainsi invoquée par un membre du cabinet de la maire : « La situation migratoire subie induit des difficultés dans la recherche d’investisseurs. »

De là à dire que l’expulsion des milliers de réfugiés de la « jungle » arrange bien les affaires d’un projet de parc d’attractions fantaisiste, il y a un pas qu’il ne serait pas héroïque de franchir.




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[1En page 24 du document consultable ici.


Lire aussi : A Calais, le démantèlement de « la jungle » commence dans l’incertitude

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. chapô : capture de la vidéo promotionnelle d’Heroic Land.
. Jungle : © Delphine Kwiczor/Reporterre

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