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Entretien — Politique

« À l’Assemblée, les députés novices sont de la chair à canon »

Députés à l'Assemblée nationale, le 28 janvier 2021.

Pas simple d’être un député novice à l’Assemblée nationale. Ceux de 2017 ont été « relégués au second plan », explique le sociologue Étienne Ollion. Leur présence ne suffit pas à faire un hémicycle représentatif de la société.

Un boulanger, une femme de chambre, des activistes écolos, des militants des quartiers populaires… plusieurs néophytes de la politique sont en campagne pour entrer à l’Assemblée nationale à l’issue des élections législatives des 12 et 19 juin. Ces novices, le sociologue Étienne Ollion, chercheur au CNRS et professeur à l’École polytechnique, les connaît bien.

Dans Les Candidats. Novices et professionnels en politique (PUF), il a enquêté en immersion à l’Assemblée nationale, en 2017, auprès de néodéputés. « Emmanuel Macron venait de remporter la présidentielle et faisait entrer à l’Assemblée nationale plus d’une centaine de citoyens qui n’avaient pas d’expérience de la politique, des profils devenus de plus en plus rares au cours des dernières décennies », explique Étienne Ollion à Reporterre. Le sociologue les a suivis « tôt le matin et tard la nuit, dans l’hémicycle ou dans leur circonscription », pour « observer ce que l’expérience fait à la politique ». Entretien.


Reporterre — À l’Assemblée nationale, est-il indispensable d’être représentés par des élus qui nous ressemblent ?

Étienne Ollion — Cette question est à la fois passionnante et lancinante. Depuis ses débuts à la fin du XVIIIe siècle, la démocratie représentative s’est construite sur l’idée que nous n’avons pas besoin d’« être » pour représenter : pas besoin d’être une femme pour défendre les intérêts des femmes, d’être handicapé pour représenter les handicapés, d’être pauvre pour représenter et s’occuper des pauvres. Pourtant, dès la révolution étasunienne [1765 à 1783], cette idée a nourri des débats animés entre les pères fondateurs des États-Unis.

Faut-il « être » pour représenter ? Même du point de vue des sciences sociales, la réponse n’est pas évidente. Mais, on sait que lorsqu’une assemblée n’a aucun représentant dans un groupe donné, elle oublie très souvent les intérêts de celui-ci. Il n’y a pas forcément besoin d’être issu personnellement d’un groupe pour le défendre, mais c’est mieux de pouvoir compter sur des personnes qui vivent, dans leur chair, la même réalité : l’expérience de la pauvreté, des dominations, les conséquences du changement climatique. C’est essentiel ne serait-ce que pour enrichir le débat, sensibiliser les autres élus à des problèmes dont ils n’ont pas conscience, puisqu’ils ne les vivent pas.

Avoir une Assemblée plus diverse est aussi important pour que les citoyens se sentent représentés. Nous le voyons très bien actuellement : le Parlement est extrêmement homogène et assez élitiste, il n’y a quasiment plus de classes populaires, d’ouvriers, d’employés. En résultent un fort sentiment de non-représentation et une grande fatigue démocratique, avec des mouvements citoyens qui affirment leur rejet des élus. Si les prochaines élections législatives permettent d’avoir plus de diversité sociale à l’Assemblée, on peut penser que plusieurs groupes se sentiront mieux dans notre démocratie.


Emmanuel Macron a-t-il réussi à renouveler l’Assemblée en 2017 ?

Emmanuel Macron a changé les têtes, c’est indéniable. Une centaine de novices sont arrivés à l’Assemblée, alors qu’ils n’avaient jamais été ne serait-ce qu’encartés dans un parti. C’est nouveau, puisque la politique s’était nettement professionnalisée au cours des dernières décennies, au point que s’était constitué ce que j’appelle une « file d’attente » de candidats à la députation. Avec LREM, en 2017, l’Assemblée s’est aussi beaucoup féminisée, avec presque 40 % de femmes, contre 27 % auparavant. Elle s’est également rajeunie, les huissiers avaient parfois du mal à distinguer les députés de leurs collaborateurs.

« Macron a obtenu le Parlement le plus socialement élitiste de la Ve République. »

Mais paradoxalement, ces néodéputés venaient principalement des classes moyennes ou supérieures, Emmanuel Macron a donc produit le Parlement le plus socialement homogène depuis plus d’un siècle. Depuis cinq ans, les classes populaires — près de 50 % de la population française — ne sont quasiment pas représentées à l’Assemblée. Même en changeant 72 % des têtes, il a obtenu le Parlement le plus socialement élitiste de la Ve République, voire depuis plus d’un siècle. L’Assemblée n’a jamais été un Parlement « miroir » de la société française, mais avant, il y avait le PCF, et dans une moindre mesure le PS, pour intégrer des gens issus de classes populaires. En 2017, cela a été la purge.


Changer les visages, comme tente de le faire cette année la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), cela permettra-t-il de changer de politique ?

En tout cas cela y participe. Je pense notamment au travail de Nicholas Carnes [1], qui a montré qu’au congrès étasunien les ouvriers élus votaient différemment des députés issus des classes supérieures. Ce sont eux qui introduisaient le plus de mesures de gauche. Dans une perspective différente, il y a aussi le livre de la franco-étasunienne Hélène Landemore [2], qui démontre qu’une assemblée diverse favorise une meilleure prise de décision, en produisant une plus grande intelligence collective.

« Les novices de 2017 ont été relégués au second plan. »

Mais changer les têtes ne suffira pas. Nous serions grandement déçus en y croyant. Sans changer le jeu démocratique, rien ne change vraiment. Au cours de mon enquête, j’ai essayé de voir si les novices de 2017 avaient réussi à prendre des positions importantes à l’Assemblée, à porter des textes de loi. Ils ont été très clairement relégués au second plan.

Il leur manquait les connaissances du fonctionnement de la procédure parlementaire et du soutien ; ils ont servi de chair à canon législative. On s’est servi des novices : leur contribution se résumait surtout à lever la main, dans l’hémicycle, au moment des votes. Les professionnels de la politique, eux, savent quand passer des coups de téléphone dans les ministères, se tenir informés des futures lois pour se positionner en tant que rapporteur, avoir un amendement, etc.


Est-il possible de leur donner plus de pouvoir, en changeant les règles du jeu ?

C’est tout à fait possible. En France, par exemple, les députés ne comptent que trois collaborateurs. Cela dessert ceux qui ont le moins d’expérience. Dans d’autres pays, on apporte plus de soutien aux députés, avec plus de collaborateurs ou d’administrateurs de l’Assemblée qui les aident à faire leur boulot. Aux États-Unis, ils ont entre 20 et 40 assistants. En Allemagne, ils ont collectivement, au niveau des groupes parlementaires, 300 assistants pointus sur des sujets divers. On peut aller dans ce sens : rééquiper les parlementaires, et donc aider les novices.

Pour obtenir une assemblée plus représentative, il est aussi possible de changer le mode de scrutin. Avec la proportionnelle, il serait beaucoup plus difficile d’avoir une assemblée monochrome issue des classes supérieures. Les partis ne pourraient pas se cacher derrière leur petit doigt s’ils n’introduisent que des hommes blancs aisés à l’Assemblée, ça se verrait de façon plus évidente qu’en laissant les électeurs les choisir un par un dans les 577 circonscriptions.

Une autre option encore : changer la Constitution pour redonner du pouvoir au Parlement, qui est aujourd’hui corseté à la fois par la prééminence du président de la République et une Constitution qui a introduit des mesures pour discipliner le Parlement. Je pense notamment au fameux article 49-3, qui permet au gouvernement de faire passer un texte de loi entier, sans débat, mais il y a bien d’autres mesures qui font que le Parlement est contraint.

Avec tout cela, la France pourrait enfin avoir une société civile puissante, au sein d’une Assemblée elle-même plus forte.

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