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ReportageLuttes

À la zad contre l’A69, la menace d’une « évacuation imminente »

Les militants de la zad contre l'A69 à Saïx sont désormais une quarantaine. Ici, le 17 janvier 2024.

Hélicoptère, gendarmes... Les militants de la zad contre l’autoroute A69 à Saïx, dans le Tarn, craignent une expulsion imminente, ou d’ici ces prochains jours.

Saïx (Tarn), reportage

« Peur de l’évacuation ? Je ne crois pas. » Arpentant d’un coup d’œil les rameaux tortueux du feuillu qu’il occupe, Léo [*] s’interrompt un instant. Le cliquetis des mousquetons accrochés à son baudrier s’évapore, et percent alors les timides grincements des troncs centenaires. Avant de grimper boucler les préparatifs, l’Ariégeois murmure : « Non, j’ai plutôt peur de ne pas être à leur hauteur. »

Au matin du 17 janvier, un vent d’affolement soufflait à la Crém’arbre, ultime bois résistant aux bulldozers du concessionnaire de l’autoroute A69. Un temps distante, la gendarmerie semble à présent décidée à sortir l’attirail : hélicoptère en vol stationnaire une demi-heure durant, et peloton de surveillance et d’intervention (PSIG) les yeux rivés dans les jumelles, observant la quarantaine de militants installés ici.

Des militants sont perchés dans les arbres, d’autres sont dans des cabanes à terre. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Les toutes premières installations à la Crém’arbre datent de novembre. Au lendemain de l’évacuation des Crêtes, Mila et deux autres écureuils, sans appartenance à un collectif précis, ont décidé de grimper ici. Petit à petit, d’autres les ont rejoints jusqu’à ce qu’un appel à créer une zad soit lancé début janvier.

« Ce que l’État détruira ici, on le reconstruira ailleurs »

La veille, trottait déjà dans la tête de Charlie un mauvais présage : « Je sais qu’un matin, je me réveillerai au son des sirènes. Je suis lucide. » Le pantalon couvert de terre, elle s’approche d’un monticule de cagettes, emplies de navets aux formes excentriques et de courges aux mille nuances orangées. Autant de légumes collectés dans les poubelles de grands supermarchés ou offerts généreusement par les commerçants du coin. Puis, accroupie devant un vieux fourneau en céramique, elle ajoute : « Je sais aussi que tout ce que l’État détruira ici, on le reconstruira aussitôt ailleurs. Les forces de l’ordre ne pourront jamais anéantir les possibles et les imaginaires façonnés. »

Ici foisonne la créativité. Disparaissez une nuit et deux cabanes auront germé à votre retour. D’un coup de briquet, Pablo décapsule une 1664, d’où s’échappe l’odeur de houblon oxydé. Lui rêve que la belle forêt serpentant sur 60 kilomètres ne soit pas remplacée par la langue de bitume promise par les élus. « J’ai déjà commencé les boutures de platanes », prévient-il, guilleret. « D’ailleurs, la propriété privée aura été abolie, alors on cultivera nos potagers un peu partout », poursuit son voisin.

Une quarantaine de militants sont désormais dans cette zone à défendre, baptisée La Crém’arbre. Ils étaient une dizaine quelques jours plus tôt. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

« Could you give me the cheese, please ? » (« Peux-tu me donner le fromage, s’il te plait ? ») Vêtu d’un sweat de Sea Shepherd, Aleau tend à son acolyte allemand le fromage à l’odeur prononcée. « Mes parents l’ont fabriqué avec le lait de leurs chèvres », précise-t-il d’un anglais hésitant. Il y a quelques jours encore, il n’avait jamais entendu parler de l’A69 et le voilà désormais à débattre de l’utilisation du mot « Nature », sous une tente, avec quelques inconnus. « En restant, tu finis par t’attacher aux autres, et puis naît vite l’envie de défendre les arbres. »

Un doudou dépassant de la poche de son manteau, Solange noue sur sa corde un prussik (nœud autobloquant) et commence l’ascension de Point nommé, le chêne où elle dort. Écureuil en herbe, elle aime se poser dans la canopée pour dessiner : « Le vivant est un peintre hors pair. Et les ramures sinueuses de véritables sources d’inspiration », dit-elle, enchantée.

Tragédies humaines

Le projet d’autoroute traînant dans les tiroirs du Premier ministre Jacques Chirac dès la fin des années 1980, la lutte n’est pas née la veille. Aujourd’hui, une petite dizaine de collectifs prennent part à cette bataille, de La Voie est libre à Extinction Rebellion, en passant par le syndicat la Confédération paysanne ou encore Lauragais sans bitume. Pas évident de trouver sa place, et son identité, dans cette nébuleuse.

« Ici, nous défendons l’anarchisme, détaille Thomas. Il n’y a aucun chef, et les décisions sont prises au consensus. » Parmi les habitants de la Crém’arbre, certains dénoncent la stratégie de nationalisation des luttes orchestrées par Les Soulèvements de la Terre, qui n’ont joué aucun rôle dans la naissance de ce lieu de résistance. « Nous refusons d’être un de leur satellite, insiste-t-il. Leurs leaders n’ont pas à s’accaparer nos luttes pour écrire et communiquer leur propre récit. » À ses pieds s’endort Holly, une chienne au même air décoiffé qu’un berger catalan.

La zad ne vit pas pour autant dans une tour d’ivoire. Quelques liens affectifs semblent se tisser au fil des jours, avec les locaux menacés d’expropriation, les équipes de sécurité du complexe sportif Pierre Fabre ou encore les intérimaires du concessionnaire NGE. « En les abordant avec un café, on les surprend un peu, sourit Paul. Et puis, en papotant, eux-mêmes finissent par soutenir notre lutte. »

Les militants comptent bien résister aux menaces d’expulsion. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Une 207 à la carrosserie écaillée débarque à l’entrée de la zad. À son bord, trois enthousiastes tout juste arrivés d’Albi pour « filer un coup de pouce ». Camille aussi est venu prêter main forte. « À Sherwood [autre lieu d’occupation, aujourd’hui démantelé], les gendarmes nous ont assiégés jusqu’à l’épuisement, témoigne-t-il, d’une voix chevrotante. Ils nous empêchaient de dormir et nous privaient de ravitaillement. Je crains que le scénario se répète. » Ancien électricien ayant appris à grimper cet été grâce à des vidéos, il reste toutefois pessimiste pour ceux devant rester au sol : « Entre les lacrymos et les blindés, leurs barricades ne tiendront pas une demi-heure. »

Assaillis par les averses à répétition, les chemins de terre se sont métamorphosés en pataugeoires. « Espérons que ça ralentisse aussi les forces de l’ordre », lance une militante encapuchée. Un casque de chantier vissé sur la tête, Thomas s’active. Partout autour, les perceuses ronronnent. Panneaux de signalisation, portes-fenêtres, blocs de béton… Tout est bon pour ériger des barricades de fortune : « Je sens que l’évacuation est imminente… Lundi [22 janvier] au plus tard. »

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