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ReportageLuttes

Cabanes et hamacs : une nouvelle zad résiste à l’A69

Si les zadistes contre l'A69, à Saïx (Tarn) sont expulsables depuis le 6 janvier, les coupes ne devraient pas débuter avant le 15 février.

Des militants perchés dans les arbres, des cabanes de bric et de broc... À Saïx (Tarn), une zad résiste à l’avancée des bulldozers. La quasi-totalité des forêts sur le tracé de l’autoroute A69 a déjà disparu.

Saïx (Tarn), reportage

Le doux crépitement des flammes berce les corps engourdis par la fraîcheur hiémale. Mila [*] ôte le couvercle d’une vieille casserole, où sautillent quelques pois chiches ébouillantés, puis s’assoit sur un rondin. Une chauve-souris, dessinée sur une feuille de papier, virevolte au gré du zéphyr. De sa bouche s’échappent quelques mots griffonnés maladroitement par un enfant : « Merci de protéger la forêt. » Une lueur de joie éclaire les iris auburn de la militante, aussi âpre soit l’hiver dans ce petit bois. Un temps discrets, ses habitants ont appelé le 5 janvier à métamorphoser cet îlot en « zone à défendre », une zad désormais baptisée la Crem’arbre.

En 2023, le projet d’autoroute A69, devant relier Toulouse à Castres, a plus que jamais fait couler l’encre. Huit mille personnes ont crié leur désaccord en avril, dix mille en octobre. Les grèves de la faim, et de la soif, ont fait trembler jusque dans les bureaux du ministère des Transports. Sans compter les multiples occupations d’« écureuils », des militants perchés dans les arbres, dans de belles ramures menacées d’abattage.

Plats, thé... La minicuisine permet de supporter les températures glaciales. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Aujourd’hui pourtant, les travaux battent leur plein. Tous les écosystèmes forestiers du tracé ont disparu, engloutis par les engins de chantier. Tous ? Pas exactement. Trônant sur les berges de l’Agout, à quelques kilomètres de la sous-préfecture tarnaise, un ultime bosquet demeure. Des cimes aux racines de ces chênes et platanes fourmille une flopée de cabanes faites de bric et de broc.

« Aucune zad ne sera constituée tant que je serai ministre de l’Intérieur », clamait à l’Assemblée nationale Gérald Darmanin, le 24 octobre. Promesse aujourd’hui chahutée par cet irréductible bois ceinturé par les terres du géant pharmaceutique Pierre Fabre, propriétaire de toutes les parcelles alentour.

Symbiose onirique

Un pot de confiture — « Mûre 2013 » — en guise de tasse, Mila sirote un café fumant. Mi-novembre, elle fut la première à déposer son hamac sur une branche haut perchée, en plein milieu de la nuit. « Quelques jours plus tôt, les forces de l’ordre avaient abattu l’arbre dans lequel je vivais aux Crêtes [ancien lieu d’occupation] », dévoile-t-elle les lèvres dissimulées sous une écharpe orangée. Informée de la menace, elle avait mis fin à son séjour de quelques jours à Paris. Arrivée à 6 heures du matin, elle eut à peine le temps d’enfiler son baudrier pour grimper dans son protégé, que celui-ci était à terre. « Ça a été un vrai déchirement, un choc psychologique. »

Des arbres vieux parfois de plusieurs centaines d’années vont être abattus. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Alors, au risque de terminer en garde-à-vue, la voilà à nouveau dans des branches, à la Crem’arbre. « On imaginait que la gendarmerie débarquerait à l’aurore pour nous déloger. Et pourtant, trois jours plus tard, personne à l’horizon », poursuit-elle. Un matin, elle observa un petit mulot grimper jusqu’à la canopée pour renifler une fleur. Puis, vinrent les chouettes, les salamandres et les écureuils. Et une promesse : protéger ce brin de verdure coûte que coûte.

Surveillant les va-et-vient à l’entrée de la zad, Sybille [*] se souvient de la rencontre avec l’arbre multicentenaire qu’elle occupe aujourd’hui. À 20 mètres du sol, la première nuit fut quelque peu effrayante : « Il est tellement vieux, il a vécu tellement d’histoires avant moi… Ça m’a filé le vertige, murmure-t-elle, attendrie. Ma vie tient au fait que lui-même tienne. On se protège l’un l’autre, dans une sorte de symbiose onirique. » En ville, Sybille aime écrire des poèmes. Ici, elle n’y arrive pas. Au lieu de la poser sur l’encre, elle vit cette poésie à chaque instant.

La menace d’une expulsion

Le signal strident du passage à niveau jouxtant la zad retentit, aussitôt accompagné du klaxon traditionnel de la locomotive. Là, au bord des rails, vit un homme. L’expropriation de son humble maisonnette est imminente. Les bois alentour ont déjà pris l’allure de champ de bataille, des tranchées ont été creusées pour opérer les fouilles archéologiques préalables au bétonnage. Seul un vieux pigeonnier, trônant au cœur de ce triste décor, demeure. Bientôt, il bordera la glissière de sécurité de l’autoroute.

Un dortoir accueille les défenseurs des forêts, et notamment ceux qui ne savent pas grimper. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Combien de temps l’ultime bosquet résistera-t-il ? Si les zadistes sont expulsables depuis le 6 janvier, les coupes ne devraient pas débuter avant le 15 février. Un délai accordé aux pipistrelles, pour éviter de les perturber en pleine hibernation. « Au début, les forces de l’ordre observaient discrètement nos habitudes, à bord de leurs véhicules banalisés, témoigne Sybille. À présent, ils n’hésitent plus à se pointer en uniforme, sans pour autant essayer de dialoguer. »

Les personnes perchées ne souhaitaient pas être photographiées, par peur de la répression policière. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Consciente que l’actuelle quiétude ne saurait éternellement perdurer, Sybille savoure chaque moment de vie. « Mon plus beau souvenir ? La célébration du solstice d’hiver, le 22 décembre, juste avant Noël. » Une nuit passée autour du feu, à chanter, à danser et à rire. Ici, lesdits écureuils construisent de nouveaux imaginaires, loin des dominations du vivant. Les sensibilités et les histoires de chacun s’entremêlent dans « ce lieu d’ancrage, de lutte et d’adelphité » : « Quelque chose de beau commence à naître, assure-t-elle. Pourvu que ça dure. »

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