La grève de la soif contre l’A69, symptôme d’un monde qui se meurt
Le grimpeur Thomas Brail a entamé une grève de la soif avec deux de ses camarades le 9 octobre 2023. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Le grimpeur Thomas Brail a entamé une grève de la soif avec deux de ses camarades le 9 octobre 2023. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
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Les grévistes de la faim opposés à l’A69 ont décidé d’arrêter de boire. Prêts à mourir pour faire plier ce projet écocidaire, ils révèlent la dépendance humaine aux ressources que l’on détruit, raconte notre journaliste dans cet éditorial.
En 1974, l’écologiste René Dumont renversait son verre d’eau devant le regard ahuri des journalistes. « Nous allons bientôt manquer d’eau », lançait, vindicatif, le professeur. Avec ses canicules et ses sécheresses, l’époque lui a donné raison, mais l’on n’imaginait pas que, cinquante ans plus tard, des militants allaient littéralement arrêter de boire.
Depuis le lundi 9 octobre, trois défenseurs de l’environnement sont entrés en grève de la soif. Une première, à notre connaissance, dans l’histoire de l’écologie.
Au-delà de l’opposition à l’autoroute A69, Thomas Brail et ses camarades souhaitent illustrer, via leur action extrême, notre vulnérabilité face aux catastrophes climatiques. La grève de la soif est pour eux une métaphore, une manière de matérialiser notre fragilité et de révéler au grand jour ce qui nous attend tous et toutes si nous continuons à foncer dans l’impasse.
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Il fait 32 °C dans le Tarn, en plein mois d’octobre. Les pelleteuses de l’A69 arasent les collines, arrachent les arbres et façonnent le désert, sous un soleil de plomb. Il y a quelque chose de fondamentalement dystopique dans les temps incertains que nous vivons.
À Toulouse, des écologistes grévistes de la faim annoncent qu’ils sont prêts à mourir. Leur rassemblement pacifique du 4 octobre dernier a été nassé par des gendarmes surarmés. À côté d’eux, et dans une température caniculaire, les équipes municipales installaient les décorations de Noël tandis que les badauds, indifférents, faisaient leur course, les yeux rivés sur leur smartphone.
Dans quel monde allons-nous vivre et comment faire prendre conscience de l’urgence ? Les grévistes de la soif veulent mettre leur corps en jeu pour créer un électrochoc. Leur visage émacié et leur silhouette famélique sont ceux d’une humanité future si nous ne faisons rien, assurent-ils. Il n’y a pas pour autant chez eux un goût particulier pour le sacrifice ou le martyre, mais une détermination sans faille et une sensibilité exacerbée.
« En détruisant la Terre, on se détruit soi-même »
C’est aujourd’hui un fait : la crise écologique ne vient pas nous frapper de l’extérieur. Elle nous touche intimement. Elle nous bouleverse dans notre corps, notre esprit et affecte notre cœur. Et c’est peut-être, là aussi, une vertu de cette grève.
Montrer que nous ne sommes pas extraterrestres à la cause que nous défendons. Nous partageons une communauté de destin avec le vivant et cette situation peut nous ronger de l’intérieur, jusqu’à refuser de nous alimenter, de boire et de manger si des arbres venaient à tomber, des animaux à mourir, des rivières à être asséchées.
C’est quelque chose d’à la fois dramatique et beau. Nous luttons comme si notre vie en dépendait. Comme si un fil nous reliait au reste du monde. En détruisant la Terre, on se détruit soi-même. Moralement, mais aussi physiquement.
« Jusqu’où devrons-nous aller pour faire plier les projets écocidaires ? »
Le géographe libertaire Élisée Reclus nous alertait déjà, il y a plus d’un siècle : « Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes ».
Thomas, Çelik et Reva ont déjà perdu plus de 10 kilos. Ils maigrissent à vue d’œil. Ils commencent à avoir du mal à se tenir debout, ils peinent à trouver leurs mots. Mais ils font face. Ils défient un pouvoir qui vit dans un monde parallèle et obsolète, fait de bitume et de béton armé. Eux rêvent de cabanes dans les bois avec leurs enfants, de forêts verdoyantes, de prairies aux herbes folles.
C’est un combat qu’ils ont décidé de mener jusqu’au bout et qui mérite, malgré notre effroi, notre respect et notre soutien. Leur dénuement est le signe de notre propre détresse. Jusqu’où devrons-nous aller pour faire plier les projets écocidaires ?
Il n’y a pas de réponse définitive à cette question, la grève de la faim et de la soif est sans aucun doute une des voies possibles. Une forme de protestation pure et sans concession, un non catégorique. Mais elle n’est pas l’issue fatale de nos colères et de nos désespérances écologiques. Certaines et certains ont fait d’autres choix, ancrés dans les luttes et les combats collectifs. Au cours de la semaine dernière, une militante a été arrêtée suite au sabotage de véhicules de l’entreprise NGE, le futur concessionnaire de l’A69. Les médias en ont très peu parlé. Mais ce geste est là aussi très symbolique. Plutôt que de se faire du mal à soi-même, en refusant de s’alimenter, les militants ont préféré cette fois-ci viser leur adversaire et le faire reculer, ne pas tendre l’autre joue, mais semer le trouble.
Les chemins pour vaincre, aujourd’hui, se dessinent à tâtons. Ce sont des tentatives frêles et fragiles. Des essais imparfaits. Et il faut espérer que de ces bouleversements naisse une force puissante.