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Tribune — Pollutions

À quand le virement de bord écolo du Vendée Globe ?

Les premiers concurrents du Vendée Globe sont arrivés en fin de journée du mercredi 27 janvier aux Sables-d’Olonne, après 80 jours de navigation autour du monde. L’auteur de cette tribune raconte la longue route qu’il reste à faire à cette compétition pour intégrer des considérations environnementales, même si un vent nouveau se lève chez les marins eux-mêmes.

Patrice Lanoy est journaliste et écrivain. Membre et ancien président de l’association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI), il est aussi ancien moniteur et cadre au Centre nautique des Glénans, participant et organisateur de nombreuses régates.


Dans un ultime festival de tactiques entre les cinq premiers, après un peu moins de trois mois de mer, le Vendée Globe 2020/2021 arrive au port. Honneur aux marins et aux trois caps.

Une péripétie de cette neuvième édition que personne ne voudra oublier : la fortune de mer de Kevin Escoffier. Les 18 mètres de fibres de carbone de son PRB soudain brisés dans la houle, au sud du cap de Bonne Espérance. Et son sauvetage par Jean Le Cam, qui le sortit de l’eau et le conduisit jusqu’à un navire de la Marine nationale, puis reprit sa course avec son éternelle bonne humeur.

Ni Le Cam ni ses compères navigateurs n’auront cette année battu le record de 74 jours (en 2016/2017). Mais le doyen de cette neuvième édition, né en 1959, et avec qui Tabarly renversa un bateau, peut se remémorer qu’il fallut en 1968 plus de 313 jours à Robin Knox-Johnson pour revenir à bon port (et il fut le seul à terminer). Quatre fois plus de temps pour le tour de la planète qu’aujourd’hui !

C’était il y a 52 ans. En l’espace d’à peine deux générations de coureurs, cette pratique a changé de dimension. Mais le Vendée Globe, aventure de voile devenu spectacle médiatique, peut-il toujours être considéré comme écolo-compatible ? Entre collisions avec des ofnis (« objets flottants non identifiés » aussi variés que des conteneurs ou des cétacés), une régate un peu irréelle de bolides autour d’une calotte antarctique dont la fonte commence, comme sa cousine du Grand Nord, à l’état préoccupant, et surtout une débauche de matériaux peu écologiques, l’évènement indique-t-il la bonne direction ? Le Vendée Globe a-t-il aujourd’hui du sens ou relève-t-il d’une sorte de gâchis stérile à la surface des océans ?

Sur les pontons, poser la question écologique du Vendée Globe est délicat

À y regarder de près, on louvoie ici entre les paradoxes. Si la voile est par principe une pratique on ne peut plus « verte » (le bateau avance par la seule grâce du vent, sans une miette d’énergie fossile), aucune contrainte environnementale n’est à ce stade (encore) imposée aux coureurs par les organisateurs.

Et les coursiers du grand large sont jusqu’à aujourd’hui parmi les moins « bio- compatibles » qu’on puisse imaginer : près de huit tonnes de carbone moulé 3D, de sandwichs soudés avec des résines et fibres non recyclables, de cordages exotiques et d’alliages métalliques si peu durables qu’on les change avant même qu’ils ne présentent de signes de faiblesse. C’est le principe. Et ce n’est là que la partie visible de la débauche de moyens. Pour construire les outils et contre-moules, mettre au point les matériaux et les assembler, gérer l’énergie, aménager les sites de stockage, acheminer toutes les pièces du puzzle ainsi que les équipes, des filières logistiques et industrielles complètes sont nécessaires pour peaufiner ce qui ressemble davantage désormais à un avion qu’à un navire.

Ce n’est pas tout : ces voiliers sont voraces. L’énergie à bord fait tout : communications, navigation, calcul des options de route, pilotage automatique, cuisine et même chauffage pour certains. Plus de 6 kWh sont nécessaires chaque matin. Le plus souvent, une énergie produite par une génératrice (à fioul) vers un parc de batteries. Hydrogénératrices et éoliennes sont souvent présentes, mais plutôt en appoint ou en secours… Et si deux concurrents, dont Hugo Boss, ont décidé de naviguer en « moteur électrique » (avec près de 20 m2 de panneaux solaires), à y regarder de près c’est avant tout pour des raisons de vitesse : le poids à bord est l’ennemi et les panneaux de toute dernière génération embarqués permettent à l’ensemble moteur d’être deux fois plus léger que son équivalent au fuel.

Bref, les critères environnementaux sont remisés à fond de cale. Ceux qui se souviennent de la polémique autour de la quille en uranium (appauvri) du Pen Duick VI de Tabarly (1978) pourraient même imaginer que rien n’a changé. La polémique ne portait pas sur l’environnement, mais sur les règles de course : pouvait-on employer du « plus lourd que le plomb » pour lester son bateau ? Les autres bateaux n’avaient pas le soutien du Commissariat à l’énergie atomique.

Sur les pontons, poser la question écologique du Vendée Globe est délicat. Isabelle Autissier, ancienne navigatrice (dont une participation au Vendée Globe), actuelle présidente du WWF France, avance que « la course au large est une activité (humaine)… » Et qu’à ce titre « elle a un impact, ni plus fort ni plus faible que les autres activités » (dans Bateaux, le 17 novembre 2020).

Quel autre moyen de transport est capable de faire le tour de la planète avec le vent et quelques litres de fioul ? se demande le coureur allemand Boris Herrmann (qui a convoyé Greta Thunberg à New York) dans Ouest-France, à la veille du départ de ce Vendée Globe. Pas de problème, il y a des choses à améliorer mais on y travaille, répondent de leur côté les organisateurs du Vendée Globe, brandissant des projets de réglementation de l’énergie à bord ou de bilan carbone… on ne se contentera plus d’imposer de débarquer ses poubelles à terre.

Un vent plus radical est en train de se lever

Le niveau des émissions carbone est analysé. La construction et la mise au point d’un Imoca [1] de 6 à 8 tonnes seraient responsables d’environ 89 tonnes d’émission carbone. « En amont de la course, environ 80 % des émissions de gaz à effet de serre concernent la construction du bateau, et 20 % les déplacements (du skipper et du bateau). La fibre de carbone est un matériau qui a une empreinte carbone assez importante », détaille Hippolyte Reignier, consultant chez EcoAct, qui a fait ce bilan pour un concurrent de la course, Sébastien Destremeau (Merci).

Le chantier naval en bout de chaîne et l’architecte naval, contraints par leurs investissements et leurs habitudes, résistent. Yann Penfornis, patron du constructeur Multiplast, concède malgré tout, dans Voiles et Voiliers, que « l’avenir est dans cette démarche. Sans elle, vos lecteurs auraient bien raison de nous critiquer ».

« Les autres matériaux par lesquels on pourrait supplanter (les carbones) n’existent pas encore. La première chose à faire aujourd’hui pour donner une conscience de développement durable sur ces bateaux-là, c’est qu’il faut faire des analyses de cycles de vie par projet pour savoir de quoi on parle », explique à France 24 Vincent Lauriot-Prévost, concepteur de coursiers.

Mais un vent plus radical est en train de se lever : regroupés dans le collectif La Vague, des compétiteurs commencent à se faire entendre afin que les bonnes intentions et l’ambiance écoblanchiment du circuit évoluent vers quelque chose de plus concret, inscrivant la notion même d’environnement au cœur du projet, et non en lointaine périphérie de l’activité « compétition ».

« Il y a dix ans, on ne pensait pas que des bateaux pourraient voler aussi vite… Mais, dans le même temps, il faut se demander si c’est le fait de voir un bateau aller plus vite qui nous fait rêver. On ne dit pas qu’il faut revenir en arrière, faire de la course sur des bateaux en bois. On aime la compétition. Mais on pourrait mettre plus d’énergie à se défier sur les questions environnementales », précise ainsi Stan Thuret (le Télégramme, du 14 novembre 2020). « Et si on ne la fait pas, on va dans le mur », ajoute-t-il.

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