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EnquêteA69

« Ce soir, prévoyez frontale et cagoule » : dans les rouages du commando pro-A69

Le commando nocturne contre des opposants à l'A69, qualifiés de « voyoux » (sic).

Ils voulaient intimider des opposants à l’A69, ils attendent désormais leur procès. Reporterre vous plonge dans l’action menée au cœur de la nuit, fin juin, de ce « commando » composé de chefs d’entreprise et d’élus locaux.

Toulouse (Haute-Garonne), correspondance

Il est 2 heures du matin, dans la nuit du 24 au 25 juin, quand Benoît Puech dissimule la plaque de son véhicule avec du scotch. Son 4x4 Nissan est déjà chargé : cagoule, gants noirs et lampes frontales. Il ne manque plus que les complices. Le moteur vrombit, les phares s’allument, et l’opération commence.

Cette nuit-là, trois commandos de militants favorables à l’A69 ont mené une action d’intimidation à l’encontre des opposants locaux à l’autoroute. Des pancartes affichant l’identité de neuf habitants du coin anti-autoroute ont été plantées sur des routes passantes près de Castres, dans le Tarn, avec la mention : « Hébergeurs ou soutiens de voyoux (sic). » Ils font notamment référence aux personnes ayant accueilli sur leurs terrains des rassemblements contre l’autoroute. Ces opposants à l’A69 ont été directement ciblés, avec des projections de peinture rouge sur leur maison, devant leur ferme ou sur leur entreprise.

« Ils cherchent à intimider les soutiens locaux, à dissuader les agriculteurs d’accueillir sur leur terrain de tels événements [opposés à l’autoroute] », expliquait à Reporterre, début juillet, Bruno Cabrol, un agriculteur visé par des projections de peinture rouge devant sa ferme. Depuis 2023, et malgré la lutte acharnée de riverains et d’habitants écologistes, le chantier de cette future autoroute de 53 kilomètres au lourd bilan environnemental se poursuit.

Des maisons d’opposants et soutiens aux anti-A69 ont été peinturlurées dans la nuit du 24 au 25 juin 2025. La Voie est libre

Conséquence de cette virée nocturne, cinq chefs d’entreprise, dont deux élus, un sous-traitant du concessionnaire et un de leurs camarades de rugby, tous favorables à l’A69, sont convoqués devant le tribunal correctionnel de Castres le 7 avril 2026 pour des faits de « dégradations en réunion », « divulgation d’informations personnelles » et « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit ». Deux d’entre eux sont également poursuivis pour « circulation avec une fausse inscription apposée sur un véhicule à moteur ». Contactés, ils n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Tous sont présumés innocents. Reporterre a pu retracer le parcours de cette conspiration de pieds nickelés.

La Jardinerie tarnaise : le QG des pro-autoroute

« Je pense qu’il faut viser tous ceux qui accueillent les voyous, tous ceux qui soutiennent les voyous. Il n’y a aucune raison qu’ils dorment tranquillement ? Il faut informer tout le monde des risques qu’ils prennent : affichage, tag, tracts », écrivait dans le groupe WhatsApp « Via’Action » Guy Bousquet, début juin 2025, dans un message qui sera retrouvé sur son téléphone par un officier de la police judiciaire de Castres.

Ce personnage est bien connu dans la région : patron de la Jardinerie tarnaise, il est également président de l’association VIA81, qui milite depuis de longues années pour la construction de l’A69. Il est aussi le fondateur de ce canal WhatsApp qui regroupe une quinzaine des plus fervents défenseurs de l’autoroute A69.

« Sur ce groupe, il y avait des propositions d’actions. Il y a des choses graves qui ont été publiées, genre kidnapper des zadistes ou mettre du fumier dans les champs [où se sont installés des zadistes]. Ce n’est pas pour autant que ces choses illégales ont été faites », expliquera sans broncher Benoît Puech en garde à vue quelques semaines plus tard. L’élu au conseil municipal de Mazamet et à la communauté d’agglomération est l’un des cinq suspects à avoir été entendus fin juillet par un officier chargé de l’enquête.

Lire aussi : A69 : « l’offensive violente » des pro-autoroute contre les opposants

Et pourtant. L’idée est devenue rapidement un projet. Quelques jours après cette publication sur WhatsApp, Guy Bousquet propose un rendez-vous, fixé au 13 juin, sur ce même groupe. Il est 18 h 30 ce vendredi lorsque 5 à 6 individus arrivent dans les locaux de la Jardinerie tarnaise, en périphérie de Castres. Guy Bousquet les y accueille, appuyé sur sa béquille, qu’il ne quitte jamais.

Ce soir-là, on retrouve des chefs d’entreprise, des élus du territoire et d’autres notables castrais favorables au projet autoroutier, comme Benoît Puech et Mathurin Castan, l’un des dirigeants du groupe Castan, qui intervient directement sur le chantier de l’A69 comme transporteur.

Leur but : « Faire changer la peur de camp »

Le petit comité ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet : l’organisation d’une action dans la nuit du 24 au 25 juin pour « faire changer la peur de camp », selon les explications que Benoît Puech donnera en garde à vue. L’idée est simple : accrocher plusieurs panneaux sur la voie publique pour révéler l’identité des opposants locaux à l’A69 et les dissuader de poursuivre la lutte.

« Petit café » entre amis du rugby à 1 h du matin

Les échanges se poursuivent tard dans la nuit, ce vendredi 13 juin à la Jardinerie tarnaise. Les missions sont décrites. Trois chefs d’équipe sont désignés pour conduire la mission : Benoît Puech, Mathurin Castan et un mystérieux troisième homme. Les trois équipes se répartissent des zones géographiques : Puylaurens et Soual, Castres et Saïx. Les chefs d’équipe décident de monter chacun un commando de trois personnes pour cette opération. Quelques noms sont évoqués. Il faut des personnes de confiance, des pro-autoroute convaincus qui se laisseront vite entraîner. Guy Bousquet reste en retrait de l’action, parce que « c’est l’officiel, le président de l’association. Il a des contacts avec le préfet et tout ça, il ne faut pas qu’il soit éclaboussé », racontera Puech aux enquêteurs.

La réunion terminée, Puech se met au travail et, dès le lendemain, samedi 14 juin, il se rend à la fête d’anniversaire du club de rugby de Mazamet. Beaucoup de monde assiste à cette soirée organisée au Palais des Congrès de Mazamet pour célébrer les 45 ans de ce club de Fédérale 1 (5e division française). Assis seul à une table, il y croise Frédéric Cenes, conseiller municipal de Mazamet chargé de la sécurité et connaissance de longue date. Le gaillard de 1,90 m, ancien capitaine de l’équipe de rugby, dirige l’entreprise Sermaz, spécialisée dans la conception et la fabrication de machines, notamment pour le groupe Pierre Fabre, grand soutien de l’A69. La conversation s’engage autour d’un verre et Puech lui propose de participer à la mission nocturne. L’ancien rugbyman accepte sans difficulté.

Lire aussi : « Tirer à vue » : des pro-A69 appellent au meurtre sur les réseaux sociaux

La semaine suivante, Puech poursuit son recrutement à Labruguière, à 7 km de Castres, dans l’atelier de Paul-Henri Houlès, dirigeant de la société d’ameublement Copo. Les deux hommes se connaissent de longue date et se croisent parfois lors des réunions de l’association VIA81 ou durant des matchs de rugby. Houlès accepte et crée une alerte discrète dans son téléphone : « Un petit café entre amis », programmée le 25 novembre à 1 heure du matin.

De son côté, Mathurin Castan constitue lui aussi son équipe, s’entourant de deux complices. À ce stade de leur enquête, la brigade de recherches de Castres n’est pas parvenue à identifier ces deux individus, ni les membres de la troisième équipe.

Frontale, gants et cagoule pour « cacher le visage »

Le 23 juin au soir, Puech se rend dans les locaux de l’entreprise TIT, appartenant à Mathurin Castan. Des dizaines de semi-remorques floqués du logo vert du groupe occupent une partie de ce site, situé dans la zone d’activité de la Prade, à quelques kilomètres de Castres.

Dans le dépôt, qui contient des piles de palettes, les deux hommes et plusieurs complices fabriquent une cinquantaine de panneaux, tous portant des messages hostiles aux opposants à l’A69. Plusieurs contiennent la même faute : « voyoux » avec un x. D’autres mentionnent les noms de neuf personnes du secteur opposés à l’A69. Aucun des hommes ne révélera aux enquêteurs qui a imprimé ces pancartes.

Le lendemain à 7 h 49, Puech envoie un message à ses deux complices depuis le téléphone de son épouse : « Pour ce soir, prévoyez vêtements et chaussures neutres, frontale, cagoule et foulard pour cacher le visage + gants. » Il recommande également aux deux hommes de ne pas prendre leur téléphone pour échapper à tout bornage.

Tout est prêt, l’opération commando peut commencer.

« Je me suis dit qu’on allait passer pour des glands »

Vers 2 heures, Puech sort discrètement de chez lui pour rejoindre son 4x4 Nissan. Il dissimule les plaques, et démarre direction Mazamet pour récupérer Frédéric Cenes, puis Paul-Henri Houlès à Labruguière, au sud de Castres. Dans le coffre, six panneaux sont déjà prêts à être installés le long de la RN126, particulièrement empruntée par les habitants. Avant de commencer la pose, le trio fait un petit détour pour récupérer une dizaine de panneaux supplémentaires dans une dépendance à Soual appartenant à un frère de Mathurin Castan.

Les trois Tarnais ne se parlent pas beaucoup dans la voiture, concentrés sur la mission. Ils roulent jusqu’à un rond-point de la commune de Puylaurens. Le véhicule y est laissé sur le bas-côté. Les trois hommes enfilent gants et cagoule et installent deux panneaux. « J’ai constaté que sur une des pancartes, il y avait écrit “voyoux” avec un x. Ça m’a marqué. Je me suis dit qu’on allait passer pour des glands », dira Paul-Henri Houlès en garde à vue.

Ces panneaux, affichés sur la voie publique, visaient à révéler l’identité des opposants locaux à l’A69 et les dissuader de poursuivre la lutte. Ils ont été floutés pour préserver l’anonymat des opposants. La Voie est libre

Le groupe rejoint ensuite Soual et pose d’autres panneaux, mais il est surpris par les phares d’une voiture. Il est 3 h 45. Les trois hommes remontent vite dans le véhicule, stationné avec les feux de détresse, et constatent qu’il s’agit de la gendarmerie. Les militaires les contrôlent, remarquent le scotch sur la plaque d’immatriculation, et les hommes avouent qu’ils mènent une action « coup-de-poing » au nom d’un collectif pro-A69. Des panneaux sont découverts dans le coffre. Les gendarmes les laissent repartir.

Dérouté par ce contrôle, Puech raccompagne ses deux complices à leurs domiciles. « Je passerai des coups de fil », lui dit Paul-Henri Houlès pour le rassurer. L’élu mazamétain rentre chez lui vers 4 heures.

La centrale d’enrobage à Puylaurens, le 11 novembre 2025. © Lionel Bonaventure / AFP

Au même moment, vers 4 h 10, une caméra de surveillance capture l’arrivée d’un Citroën Jumper à un rond-point. La plaque est dissimulée. Trois hommes cagoulés et gantés en descendent, dont Mathurin Castan. Ils sortent des pancartes et des tiges métalliques, les fixent sur la signalisation routière en moins de cinq minutes, puis repartent. Au total, 26 panneaux seront posés autour de Castres cette nuit-là. En garde à vue, Castan refusera de nommer ses complices.

Un faux récit devant les enquêteurs

Une troisième équipe aurait également agi, potentiellement responsable des jets de peinture et des inscriptions à la bombe. Les enquêteurs castrais constatent un « lien indéniable entre les panneaux et ces dégradations, pouvant être attribuées au même groupuscule, notamment par le x de “voyoux” et les victimes ciblées », selon leur rapport.

Après cette nuit agitée, Benoît Puech ne compte pas se faire discret. Malgré sa rencontre avec les gendarmes, il se rend dans les studios de la radio locale 100 % pour « qu’ils aient le scoop » et revendiquer l’action. « J’ai demandé à ce que ma voix soit déguisée. La journaliste m’a posé plein de questions, elle n’a retenu qu’une partie de mes réponses », expliquera-t-il aux enquêteurs.

Dans la foulée, la procureure de Castres, Élodie Buguel, ordonne l’ouverture d’une enquête, qui mène, le 29 juillet, à l’interpellation de Benoît Puech, Frédéric Cenes et Paul-Henri Houlès et à leur placement en garde à vue. Le lendemain, Guy Bousquet et Mathurin Castan se présentent à la gendarmerie. Des perquisitions permettent de retrouver une dizaine de panneaux au domicile de Benoît Puech, ainsi que des échanges compromettants sur le téléphone et ordinateur des suspects.

Benoît Puech avait anticipé ces événements. Après la nuit du 24 au 25 juin, il a inventé un scénario, qu’il a ordonné à ses complices de répéter : ils auraient reçu une mystérieuse lettre anonyme les invitant à récupérer les panneaux dans un lieu secret pour les installer. Ils ne seraient que les exécutants de cette opération commando. Ce mensonge s’effondre rapidement lors des auditions des 29 et 30 juillet, et les quatre hommes impliqués reconnaissent tour à tour que cette version a été dictée par Benoît Puech.

Guy Bousquet, de son côté, reconnaît à demi-mot avoir participé à l’organisation de l’action, notamment en accueillant les hommes dans son entreprise le 13 juin pour la réunion préparatoire. Tous nient également leur implication dans les dégradations commises sur les domiciles et entreprises des opposants à l’autoroute.

En attendant son procès, Benoît Puech continue, à travers son rôle d’élu à Mazamet et à la communauté d’agglomération, de soutenir activement l’A69. Le 29 septembre, il a notamment voté pour une nouvelle subvention de 2,75 millions d’euros pour l’autoroute.


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