Accro au pétrole, Aberdeen ne parvient pas à s’en désintoxiquer

Durée de lecture : 8 minutes

18 mai 2015 / Marie Astier (Reporterre)

La ville écossaise d’Aberdeen, capitale européenne du pétrole, est entièrement tournée vers l’industrie de l’or noir. Consciente des limites des ressources, un léger mouvement politique de transition se fait sentir. Mais le défi est énorme dans cette ville où les entreprises ont plus de poids que les pouvoirs publics.


- Aberdeen, reportage

En arrivant à Aberdeen, capitale européenne du pétrole et du gaz, on cherche les grands immeubles de verre abritant les bureaux des multinationales de l’énergie. Mais non, les maisons de granit gris et les petits jardins de ville plus ou moins bien entretenus bordent les rues de la tranquille ville écossaise.

C’est en se dirigeant vers le port, collé au centre-ville, que l’on est pris par l’odeur de carburant qui flotte dans l’air. Puis les tourelles d’acier des navires apparaissent. Les grands bâtiments font des aller-retours vers le large pour ravitailler les plateformes pétrolières offshore. Au delà des hangars, s’alignent les citernes d’hydrocarbures.

Les navires au large d’Aberdeen

De la cité de pêcheurs à la capitale du pétrole

A deux pas, le Musée maritime retrace l’histoire d’Aberdeen. La petite cité de pêcheurs a vu débarquer les chercheurs d’or noir dans les années 60. En 1975, commençait la première exploitation d’un puits de pétrole. L’escalier central tourne autour de la maquette d’une plateforme pétrolière. Barney Crockett, conseiller municipal, s’enthousiasme devant l’ouvrage : « C’est une technologie aussi performante que celle qui a permis d’aller sur la Lune ! J’ai travaillé sur la première plateforme, se souvient-il. Avant le pétrole, le revenu des habitants était parmi les plus bas du pays. Aujourd’hui, nous sommes au troisième rang ! »

A Aberdeen, près de 50 000 personnes travaillent directement, ou indirectement, dans le secteur de l’énergie. L’université est un pôle d’excellence mondial sur ces sujets. Les entreprises exportent leur savoir-faire dans le monde entier.

Mais cette manne ne sera pas éternelle. Le pic de la production de pétrole en mer du Nord a déjà été atteint au début des années 90. Depuis, la quantité de barils extraits chaque année est en déclin. « Il y a assez de pétrole et de gaz pour encore soixante-dix ou quatre-vingt ans, assure Gordon McIntosh, directeur des services Entreprise et infrastructure à la mairie. Mais on doit être pragmatiques. Nous avons une ressource énorme sous nos pieds qui, un jour, s’épuisera. Nous devons diversifier nos activités. »

Quand n’y aura-t-il plus de pétrole ? Pas tout à fait la bonne question, répondent les experts. Ce serait plutôt : quand sera-t-il trop cher de l’exploiter ? Le prix du baril sera déterminant. S’il continue à diminuer, il sera moins intéressant d’aller chercher des ressources toujours plus difficiles et chères à extraire.

Vers une ville « bas-carbone » en 2050

La mairie a donc décidé d’anticiper. Sa fierté : le développement de bus à hydrogène. Ce carburant n’émet que de la vapeur d’eau, une façon de diminuer la pollution en centre-ville, même si celle-ci est surtout générée par les aller-retours incessants des navires. Mais la technologie est pour l’instant très chère : sur les 20 millions de livres (26,8 millions d’euros) que coûte le projet, plus de 8 millions (10,7 millions d’euros) proviennent de l’Union Européenne. « Un bus à hydrogène coûte au moins trois fois plus cher qu’un bus diesel », admet Gordon McIntosh.

Autre projet en plein développement, la Centrale municipale de production d’électricité et de chaleur. Elle permet d’alimenter plus de 2000 logements sociaux en énergie. Les émissions de CO2 ont été réduites de 40 % et la facture des ménages divisée par deux par rapport au système antérieur, affirment les services municipaux. « La centrale fonctionne pour l’instant au gaz, mais elle sera convertie au bois », assure l’employé municipal.

Dans son plan « Aberdeen en transition, un voyage vers 2050 », la ville s’imagine alimentée à 100 % par des sources d’énergie renouvelable, avec un centre-ville piétonnier et cyclable, un accès des transports en commun dans tous les quartiers, de nouveaux bâtiments zéro émission, des espaces verts toujours plus nombreux, et bien sûr avec une économie toujours aussi prospère.

De capitale européenne du gaz et du pétrole, Aberdeen veut devenir capitale européenne de l’énergie bas-carbone. « Ici, nous vivons et respirons énergie. Nous avons développé des compétences uniques au monde. Ces technologies développées dans le secteur offshore peuvent être directement appliquées aux énergies renouvelables », explique le chef de service de la mairie.

Autre symbole de l’engagement de la ville : elle fait partie du réseau des villes européennes en transition énergétique Energy Cities, et accueillait même cette année le congrès annuel de l’organisation.

« Aberdeen est très motivée pour changer son image de ville tournée vers le pétrole, note Claire Roumet, directrice d’Energy Cities. Une ville aussi dépendante de l’industrie du pétrole doit faire sa transition, tout comme les villes du nord de la France dépendantes au charbon. C’est un challenge énorme, ils doivent réinventer leur modèle économique. »

Renouvelables offshore

Un modèle économique dessiné par les entreprises qui font la richesse d’Aberdeen. Même la mairie le reconnaît : son champ d’action est limité. « Le poids de la municipalité, comparé à celui des entreprises dans la ville, est minuscule. Proportionnellement, nous sommes l’un des conseils municipaux avec le moins de moyens au Royaume-Uni », souligne le conseiller municipal Barney Crockett.

Tout dépend donc du secteur privé. A-t-il entamé sa transition ? Oui, vous répondrait Morag McCorkindale, directrice de l’Areg, l’Aberdeen renewable energy group (Groupe d’Aberdeen sur les énergies renouvelables). Créé sous l’impulsion de la mairie, il vise à faire travailler ensemble le monde du business et de la matière grise, le tout avec une pincée de public. Parmi les membres, on trouve des centres de recherche, des consultants, de grosses entreprises comme Shell, des spécialistes de l’ingénierie offshore et sous-marine, ou des énergies renouvelables.

Morag McCorkindale

Ensemble, ils réussiront à « faire baisser les coûts des énergies renouvelables, assure la directrice. Par exemple, on ne cesse d’améliorer les navires qui ravitaillent des plateformes : ce sont les mêmes qui pourraient servir à entretenir les éoliennes offshore. On sait aussi poser les câbles sous-marins, faire les études météorologiques et géologiques nécessaires, etc. » Autant de compétences qui devraient bientôt être mises en œuvre pour le grand projet d’éoliennes offshore développé par l’AREG au large des côtes d’Aberdeen.

Shizophrénie

Mais dans les rues de la ville, difficile de déceler la transition énergétique en marche. Dès que l’on s’éloigne du centre historique, un urbanisme étalé de larges avenues laisse la part belle à la voiture et décourage les piétons. Les vélos sont moins nombreux que les salles de sport. Les citoyens semblent encore loin de prendre part au mouvement qu’a voulu entamer la mairie. « On a imaginé interdire aux voitures certaines rues du centre-ville, raconte un des employés de la mairie. Mais politiquement, ce serait un tollé total. Ici, la majorité des ménages ont deux voitures... »

Les énergies renouvelables apparaissent plus comme un marché parmi d’autres que comme une nécessité pour lutter contre le réchauffement climatique. « Les entreprises travaillent dans un but commercial », rappelle Morag McCorkindale. « Elles n’agissent qu’en fonction des profits à court terme, ajoute Gordon McIntosh. Si les prix du pétrole baissent, elles se tournent vers le marché des énergies renouvelables. A l’inverse, certaines entreprises qui ont commencé dans les renouvelables se sont diversifiées dans les hydrocarbures. Elles regardent où elles peuvent gagner le plus d’argent ! » Sous-entendu, on ne cessera pas d’exploiter les énergies fossiles tant qu’elles seront rentables...

A court terme, « il y a une schizophrénie », reconnaît Claire Roumet. Difficile de prôner la transition énergétique quand on tire ses profits des hydrocarbures. La question de la transition énergétique est envisagée uniquement dans les stratégies de long terme : « Toutes ces grandes majors des hydrocarbures ont dans l’idée qu’il faut sortir du pétrole. Shell a un scénario de sortie des hydrocarbures à 2050. »

Quel modèle de transition ?

« Ici, il y a beaucoup de discussions, de bonnes intentions et de projets, autour des énergies renouvelables, admet Dan Yeats, représentant des Verts écossais à Aberdeen. Mais il n’y a pas de vue d’ensemble. Ils veulent devenir un centre mondial des renouvelables, mais pour cela il faudrait que le privé investisse. Or ils ne le feront pas, car il n’y a aucune garantie que ça rapporte. Si on veut qu’elles se développent, il faut donc un soutien public très important, et une législation forte. »

Dan Yeats

Et puis, se pose la question du modèle de transition énergétique souhaité par la ville. Éoliennes offshore, énergie sous-marine grâce aux courants profonds… « A Aberdeen, on est habitué à mener des projets à grande échelle. On n’est pas capable de penser des projets de renouvelables à petite échelle », déplore l’écologiste.

Sans compter qu’au Royaume-Uni, les instances locales ont très peu de pouvoir. Les Verts plaident donc pour une décentralisation, et le développement de petits projets énergétiques, détenus par des communautés de citoyens. « Encore plus que du vent, en Écosse, nous avons de la pluie et donc de l’eau : on pourrait développer de petits barrages hydro-électriques, ou des chaudières biomasse car nous avons beaucoup d’arbres », explique le militant.

Il espère que la transition n’attendra pas la fin du pétrole pour commencer. « Il y a encore beaucoup de pétrole à découvrir, déplore-t-il. Mais il faut qu’il reste au fond des mers, car c’est le climat qui pourrait ne pas le supporter. »


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Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

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