Près de Paris, un parc agrandi... en sacrifiant des arbres
On peut distinguer un arbre arraché derrière cette ancienne entrée du parc Robert-Schuman de Montrouge désormais recouverte par des palissades de chantier - © NnoMan Cadoret / Reporterre
On peut distinguer un arbre arraché derrière cette ancienne entrée du parc Robert-Schuman de Montrouge désormais recouverte par des palissades de chantier - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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À Montrouge, des riverains s’insurgent contre les travaux dits « d’agrandissement » d’un parc. Ils défendent les arbres exceptionnels du lieu, qui pourraient être abîmés par le chantier, pour accueillir un restaurant « bistronomique ».
Montrouge (Hauts-de-Seine), reportage
Les oiseaux n’y chantent plus. Depuis que les travaux ont commencé en août 2024 au parc Robert-Schuman de Montrouge, les mésanges et les rouges-gorges ont déserté pour laisser place aux machines de chantier. Dans cet espace vert, la terre y est désormais retournée et les bâtiments y sont détruits. Une fois achevée l’année et demi de travaux annoncée, la surface totale du parc devrait passer de 4 353 m² à 6 664 m², et un restaurant bistronomique d’une capacité de 280 couverts sera installé en son centre.
Le parc Robert-Schuman est un arboretum au patrimoine végétal riche. Inauguré en 1946, il est aujourd’hui doté d’un marronnier rose, d’un savonnier de Chine, d’un désespoir des singes… Un vaste catalogue, pourtant menacé par un projet d’agrandissement et d’embellissement du lieu.
Les objectifs affichés par la mairie sont d’agrandir les espaces verts et de végétaliser son territoire, « tout en préservant l’état arboré existant et en implantant de nouvelles strates paysagères luxuriantes, favorisant les différents habitats et développant la biodiversité », annonce le communiqué de presse fourni à Reporterre.
Deux recours au tribunal
De son côté, le Capaj, Collectif pour la protection de l’environnement, du patrimoine et du cadre de vie à Montrouge, qui regroupe une dizaine de personnes, dénonce « un écocide » et a lancé deux recours le 20 septembre dernier auprès du tribunal administratif pour que le projet soit suspendu. Deux autres associations, Environnement 92 et France Nature Environnement Île-de-France, se sont jointes à la lutte et ont saisi l’Office français de la biodiversité (OFB).
« Ce projet qui se vante d’être en faveur de l’écologie est en réalité à l’extrême opposé, déplore Marie-Catherine Arrighi, cofondatrice du Capaj. La mairie évoque la conservation des 35 arbres de cet arboretum, pourtant ce n’est que leur apparence qui va être conservée avec le maintien de leur tronc et de leur feuillage. Mais autour, tout va être détruit et le système racinaire aussi. Or, celui-ci est vital pour un arbre. La mairie le sait, et elle les condamne à court terme », ajoute-t-elle en accrochant des étiquettes avec inscrit « NON à notre destruction », « Gaspillage d’argent public », autour des cadenas qui empêchent l’ouverture des portes du parc.
Sur le chantier désormais inaccessible au public, les arbres ne sont protégés qu’avec des palettes en bois, leur fournissant une protection de moins d’un mètre face aux machines, alors que la distance préconisée a été établie à sept mètres par une paysagiste-arboriste engagée par le collectif. Or les machines de chantier sont lourdes et asphyxient les sols. Avec le manque d’oxygène, les racines des arbres peuvent être endommagées, et même mourir.
En tout, ce sont 35 arbres et une grande variété de plantes qui sont aujourd’hui menacés par le projet présenté en juillet 2022 par le maire, Étienne Lengereau (UDI). À cela s’ajoutent la disparition des oiseaux, impossible à estimer en l’absence d’un inventaire écologique. Inventaire que la Ville a refusé d’établir. « La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) essaie de l’obtenir depuis le début du projet, sans succès », souligne la cofondatrice du Capaj.
« Avec ces travaux, le chardonneret risque de disparaître »
Entre décembre 2023 et février 2024, la LPO a établi et fourni à la mairie une liste de 13 espèces d’oiseaux protégées observées dans, et à proximité du square à Montrouge. « Ce sont des espèces avec des populations en déclin. Avec ces travaux, le chardonneret risque de disparaître, comme le pinson des arbres et le troglodyte mignon », souffle Julia [*], riveraine et membre du collectif. Pour elle, ces animaux risquent de ne jamais revenir dans le parc à cause de la pollution sonore et olfactive imposée par le futur restaurant et ses 280 couverts.
« On est en train de faire table rase pour avoir une page blanche et faire quelque chose de complètement nouveau, en oubliant tout ce qui a été fait. Le parc a 80 ans, c’est pas possible de faire ça et d’oublier l’écosystème existant », renchérit sa camarade Marie-Catherine Arrighi.
Pour Adrien, sans-abri de 45 ans, ce projet est difficile à avaler. « Je suis de Guadeloupe, je trouve ici une faune et une flore que je ne retrouverai plus jamais », explique-t-il. « Le béton envahit la nature », désespère-t-il en observant le parc depuis les marches de l’église Saint-Jacques. Installé à ses côtés, Christophe, sans abri depuis 1998 renchérit : « C’est désolant. Beaucoup d’oiseaux ne vont pas revenir à Montrouge. On sacrifie la nature pour les bourgeois. Nous, on ne va jamais manger au restaurant 4 étoiles. »
« Rien n’a été respecté, rien n’a été pensé pour préserver les espèces spécifiques du parc »
Le projet initial prévoyait un simple agrandissement, « et nous ne serions jamais positionnés contre cette volonté, explique Julia. Le problème est que rien n’a été respecté, rien n’a été pensé pour préserver les espèces spécifiques du parc, notamment avec l’installation de cet immense restaurant. »
Son regard divague vers les cimes des arbres en danger. Après un silence, elle reprend son souffle. « Je suis fatiguée de devoir me battre. On est méprisé, le maire ne nous écoute pas et a été jusqu’à nous insulter de précieuses ridicules hystériques », confie-t-elle. Une pétition en ligne a été lancée début décembre 2023 par le Capaj et comptait le 8 octobre plus de 3 800 signatures, « mais le maire refuse de nous recevoir », dit la cofondatrice du collectif.
Pour Paolo Lopes, propriétaire d’une maison accolée au parc depuis 2019, la visualisation des plans du futur parc Robert Schuman a été un coup de massue. Au départ, rien ne l’inquiétait puisqu’il s’agissait de l’agrandissement d’un espace vert au pied de sa maison, « mais il n’a jamais été question d’un restaurant », dit-il.
« On perd notre intimité »
Quand il a appris la construction du bistronomique, ce fut un choc pour ce riverain, surpris d’entendre le maire se vanter d’un projet « coconstruit » puisque « les riverains n’ont jamais été consultés sur ce projet, poursuit-il. Le restaurant sera construit à quelques mètres de sa propriété. Nous allons être confrontés à de multiples nuisances à cause du restaurant. On perd notre intimité. »
Paolo Lopes a essayé à plusieurs reprises de dialoguer avec la mairie. « Il a fallu surenchérir à coup de recommandés pour avoir un semblant d’interlocuteur. Il n’y a jamais eu d’échanges apaisés », dit le quinquagénaire résigné. En discutant avec le Capaj et en se joignant à leur combat, il tente de garder espoir, « même si depuis le dépôt du recours par le collectif, la mairie n’a rien arrêté. Au contraire, elle semble vouloir accélérer les travaux, et faire en sorte que les personnes mandatées par la mairie continuent d’arracher des végétaux ». En réponse aux questions de Reporterre, la mairie s’est contentée de transférer son communiqué de presse.
8,3 millions d’euros toutes taxes comprises : le coût des travaux est fièrement affiché sur des panneaux accrochés aux grilles du parc Robert-Schuman. Pour le Capaj cette annonce représente une énième tromperie du maire. « Le coût affiché ne prend pas en compte le foncier. Si on ajoute l’achat des trois parcelles, le budget grimpe à 18 millions d’euros. C’est un projet pharaonique avec des dépenses qui peuvent encore augmenter et c’est nous, habitants, qui en pâtiront », alarme Julia.
« Ça coûte très cher, la Ville va s’endetter pour ce projet alors que Montrouge a des besoins plus urgents. Une école subit de gros problèmes d’hygiène par exemple, mais rien n’est fait. Il y a des problèmes de priorité », ajoute-t-elle, affligée.
Pour justifier le coût de ces travaux, la mairie a obtenu de multiples subventions : 1,3 million d’euros par le Fonds vert de l’État, 500 000 euros du Plan vert de la Région Île-de-France, et 2,5 millions d’euros par le contrat départemental 2020-2024. « Le greenwashing utilisé pour justifier tel ou tel projet destructeur est insupportable. On retrouve toujours l’argument de la biodiversité enrichie par des mensonges », dit la militante.
Les recours seront étudiés le mercredi 9 octobre. L’audience apparaît comme un modeste espoir pour les militants et les riverains. « Il suffit que le juge émette un doute pour que les travaux s’arrêtent, et c’est ce que nous demandons pour sauver la biodiversité, et sauver le parc, déclare Julia avec fermeté. Même si on ne gagne pas là, nous continuerons de nous battre. »