« Aimer sans posséder » : libérons-nous de l’amour capitaliste
Il faut « décoloniser les affects » et « aimer sans posséder », écrivent les autrices Geni Nuñez et Sabine Valens dans leur essai respectif. - © Philippe Pernot / Reporterre
Il faut « décoloniser les affects » et « aimer sans posséder », écrivent les autrices Geni Nuñez et Sabine Valens dans leur essai respectif. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Nos relations amoureuses dites « exclusives » se conforment encore aux valeurs d’une société capitaliste et coloniale, étant fondées sur les notions de « propriété » et d’« accaparement » de l’être aimé, développent deux autrices dans des essais.
Les relations de couple monogame sont-elles ontologiquement « extractivistes », comme on le dirait par exemple des activités de la multinationale française TotalEnergies en Ouganda ou au Mozambique ? Qui sait, ce débat à première vue curieux animera peut-être quelques dîners de Saint-Valentin le 14 février — du moins chez les personnes ayant lu Décoloniser les affects, un livre stimulant paru en avril 2025 aux éditions Anacaona.
Dans cet essai proposant des « expérimentations sur d’autres façons d’aimer », l’activiste autochtone guarani Geni Nuñez développe une thèse aussi forte que passionnante : la prééminence des relations amoureuses dites « exclusives » dans les sociétés occidentales serait paradigmatique d’un certain rapport au monde et à la terre. Un rapport in fine anti-écologique et impérialiste, fondé sur les notions délétères de « propriété » et d’« accaparement » de l’être aimé et qui, instauré de force au Brésil (son pays) et ailleurs par la colonisation, aurait au passage étiolé le lien unissant les humains aux non-humains.
« L’amour romantique promet que tout sera fourni par une seule personne — le “sens de la vie”, ou la seule source à laquelle tout demander. Tout comme la terre, qui devient stérile lorsqu’elle est abusivement exploitée, l’amour se dessèche aussi lorsqu’on lui enlève toutes ses gouttes », écrit ainsi la psychologue.
Elle rappelle ainsi que « nous avons besoin d’air, d’eau, de terre, de nourriture ; nous avons en permanence besoin les unes des autres. Notre interdépendance et notre soin circulaire font la santé de la vie ». Les relations monogames, qui elles renvoient au « soin unilatéral » et a fortiori annihilent toute idée de redistribution collective, favoriseraient au contraire un rapport distant et détaché au monde et aux écosystèmes qui le composent.
« Nos modèles et comportements intimes se conforment encore aux valeurs d’une société capitaliste, productiviste et anti-écologique »
« La notion coloniale d’exploitation de la terre, des rivières et des forêts est la même qui opère dans l’exploitation de notre corps-territoire, en l’épuisant, le fatiguant, l’exténuant », insiste la poétesse, soulignant comment les femmes et les personnes « sexo-genro dissidentes », en particulier non blanches, ont beaucoup à perdre en s’engageant dans ce mode relationnel là.
Lequel charrie en outre une visée économique : comme le note de concert la créatrice du compte Instagram Fidélité, mes fesses !, Sabine Valens, dans son essai Aimer sans posséder (éd. Textuel, 2026), dans un couple hétérosexuel monogame, rares sont en effet les hommes cisgenres à s’occuper des enfants, des repas ou encore du ménage, étant entendu que tout ce travail domestique n’est pas rémunéré. Le système capitaliste patriarcal, fort de son célèbre mantra autoperformatif « There is no alternative » (« Il n’y a pas d’alternative »), a ainsi tout intérêt à présenter comme « naturel » le désir d’évoluer dans un foyer monogame et hétéronormé.
Un « racisme religieux »
Rien n’est pourtant moins vrai, nous rappelle Sabine Valens, citant plusieurs études anthropologiques affirmant qu’Homo sapiens « dans son état de nature [...] semblerait plutôt “naturellement” ou physiologiquement porté sur une sexualité multiple ». « La monogamie relève bien plus d’une construction sociale et culturelle, répondant à des besoins économiques et matériels, que d’une soi-disant nature humaine », ajoute-t-elle. Elle souligne le rôle « très important » des religions occidentales au Moyen Âge dans « la légitimation morale et spirituelle » de la monogamie, système bien pratique pour « contrôler le corps, la sexualité et la fécondité des femmes ».
« Il existe une grande diversité de perspectives sur l’amour », abonde Geni Nuñez. Mais, pour les identifier, encore faut-il s’extraire de la cosmovision occidentale qui, comble du cynisme, ne rechigne pas de nos jours à présenter la non-monogamie comme une nouvelle manière de relationner, voire comme un effet de mode (en 2025, 5 % de la population adulte en France se disait dans une « relation ouverte », contre 1 % en 2017, selon un sondage Ifop).
« Pour nous, c’est la monogamie qui est historiquement récente ! » rétorque non sans humour l’autrice qui, dans son livre, montre avec acuité comment, en dépit des résistances et luttes autochtones constantes en faveur de leurs modes d’existence, la colonisation et la christianisation ont imposé une « monoculture des affects » au Brésil à partir des années 1500.
« Lorsque les missionnaires sont arrivés sur nos terres, ils étaient obsédés par l’éradication des non-monogamies autochtones. [...] L’imposition de la monogamie allait au-delà d’une seule question de quantité de partenaires sexuelles : elle s’inscrivait dans un projet de civilisation globale visant à inculquer la morale chrétienne comme la seule possible », note-t-elle, parlant de « racisme religieux » ayant pour but d’« inculquer par tous les moyens l’idée que certaines coutumes et pratiques devaient entraîner remords, culpabilité, honte et repentir ».
« Nous avons étendu la propriété privée jusqu’à nos corps »
La sexualité — évidemment consentie —, les relations affectives et les « élans du cœur » ne devraient pourtant pas être entravés, selon Sabrine Valens. « Nous ne pouvons pas mettre le vivant sous couvercle sans conséquence, comme nous ne pouvons pas détruire l’environnement sans menacer notre survie », indique-t-elle. Fondant son propos sur une analyse systémique et ne versant a fortiori jamais dans la culpabilisation et le jugement ad hominem, elle regrette ainsi que « beaucoup d’entre nous ont encore besoin de vivre dans l’illusion que le corps d’une autre personne leur “appartient” et qu’ils en ont la jouissance exclusive pour être heureux ».
« Nos modèles et comportements intimes se conforment encore aux valeurs d’une société capitaliste, productiviste et anti-écologique : l’accaparement, la compétition, la propriété, la déconnexion du vivant et son exploitation [...] Nous avons étendu la propriété privée jusqu’à nos corps », renchérit l’autrice.
Une façon d’appréhender l’amour qui relève du non-sens pour Geni Nuñez : « Cette idée de propriété, si présente dans la société dominante, ne fait pas partie de nos perspectives autochtones. Comme le dit mon parent Casé Tupinambá : “Nous ne possédons pas la terre, nous sommes la terre”. L’idée de possession rend malades la terre et notre corps-esprit. »
« Reboiser » nos imaginaires, (ré)inventer les normes relationnelles au profit de nouveaux rêves, joies et « débordements » basés sur le respect, l’autonomie et la confiance : voilà le chemin et les « errances » auxquels nous invite l’activiste, pour qui le beau et généreux concept de fidélité n’a au fond rien à voir avec celui d’exclusivité.
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Décoloniser les affects — Expérimentations sur d’autres manières d’aimer, de Geni Nuñez, traduit du brésilien par Paula Anacaona, aux éditions Anacaona, avril 2025, 150 p., 13 euros. |
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Aimer sans posséder — Une critique féministe de la fidélité, de Sabine Valens, aux éditions Textuel, février 2026, 176 p., 18,90 euros. |