Alerte au plancton, « forêt des mers » indispensable à l’humanité

16 mars 2016 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



L’acidification des océans par l’excès de CO2 menace la santé du plancton. Or, cette famille d’organismes simples joue un rôle clé dans le bon fonctionnement de la biosphère ; et elle est au fondement de la chaîne alimentaire maritime.

Le plancton vit dans l’infiniment petit, cet univers accessible avec un microscope. Se pencher sur son monde est similaire à explorer les étoiles, l’infiniment grand : cela donne le tournis. L’humanité est née et dépend encore aujourd’hui de cet être constitué d’une seule cellule. L’ensemble de la chaîne alimentaire de la planète se fonde sur lui. Quel est cet être qui échappe à nos sens et dont l’importance pour la vie sur Terre est vertigineuse ? Récit d’une épopée.

Pierre Mollo est un biologiste vivant dans le Morbihan. Spécialiste du plancton, il le raconte comme un conte : « Il y a 3,5 milliards d’années, lorsque la vie n’existait pas sur Terre, un être est parvenu à voir le jour en se nourrissant de lumière, de sels minéraux et de dioxyde de carbone. C’est le plancton, qui a “mis au point” la photosynthèse. Le phytoplancton est végétal, c’est la forêt des mers, et, comme la forêt sur terre, il produit de l’oxygène. » Le phytoplancton forme une grande famille, qui comprend de nombreuses espèces, arborant une large diversité de formes et de couleurs et présentant autant de variétés et de nuances que celles qui vont du hamster à la girafe.

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Des diatomées, faisant partie de la catégorie du phytoplancton (végétal).

L’oxygène produit par le phytoplancton a permis, à la longue, à une nouvelle forme de vie de se développer, une forme animale : le zooplancton, qui se nourrit du phytoplancton. Leur point commun : être constitué d’une seule cellule. Puis, par mutations, le zooplancton est parvenu à se reproduire en se divisant, donnant naissance, au fil du temps, à des êtres plus élaborés : les fruits de mer. Les langoustes, les ormeaux, les huîtres passent par une phase planctonique dans leur croissance, comme la phase de la larve avant l’arrivée du papillon, trois ou quatre jours pour l’ormeau, plusieurs mois pour la langouste.

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Une larve de langouste dans sa phase planctonique.

Les pêcheurs connaissent bien le plancton, qu’il soit végétal ou animal, car il nourrit les morues et les sardines. Comme le raconte Pierre Mollo, « en baie de Concarneau ou de Douarnenez, le plancton est très présent. Quand l’eau passe du vert-marron au jaune, c’est le signe d’un banc de plancton. On sait que, dans les jours suivants, la baie regorgera de sardines et d’anchois. »

Contempler des tonnes et des tonnes de plancton

Le principe de la chaîne alimentaire réside dans le fait que les gros mangent les petits, et cela jusqu’aux très petits. Pierre Mollo a fait le calcul dans son ouvrage Le Manuel du plancton : une tonne de phytoplancton est nécessaire pour obtenir cent grammes de thon.

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La chaîne alimentaire marine.

C’est finalement assez simple : on adore les pandas, ces grosses peluches, mais pour qu’ils existent, il leur faut des bambous ; les bambous ont besoin des forêts, et une forêt sans ver de terre, champignon ni arbuste, ce n’est pas une forêt, et sans tout cela, pas de panda. Tout est lié et dépendant. Ainsi, par étapes successives, nous dépendons totalement du plancton qui vit dans les océans.

Mais faisons un détour pour prendre la mesure de la puissance fondamentale de ce dinosaure minuscule de notre planète.

Étretat, en Normandie. Et ses falaises, bien sûr. Si on les regarde attentivement, on distingue clairement des couches horizontales ; elles correspondent aux différentes phases de sédimentations au cours des millénaires. Lorsque vous contemplez les à-pics d’Étretat, vous êtes en réalité en train de regarder des tonnes et des tonnes de plancton.

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Les falaises d’Étretat.

Ce que l’on voit, c’est du calcaire. En effet, plusieurs espèces de la grande famille du plancton se forgent une coquille de calcaire, comme nos huîtres. Autant de coquilles qui, avec le temps, se sont accumulées pour former les falaises d’Étretat. Mais aujourd’hui, l’acidification des océans s’accentue du fait de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, et notamment du CO2. L’excès de ce gaz acide émis par les activités humaines est si important que les océans, qui en absorbent une grande partie, en sont eux-mêmes acidifiés. Comme l’explique Pierre Mollo, « c’est comme dans nos canalisations : quand vous avez du calcaire, vous mettez du vinaigre pour le retirer. Et bien là, nous avons beaucoup trop de vinaigre dans l’océan, d’où la difficulté pour une partie du plancton à constituer sa coquille ». Les conséquences en sont inquiétantes : moins de plancton égale moins de nourriture pour les sardines égale moins de sardines pour les autres espèces marines et ainsi de suite.

« La finesse et de la complexité de ces écosystèmes » 

Un autre aspect de la vie du plancton s’avère fort utile. Le phytoplancton est un végétal marin : il se nourrit de lumière, de sels minéraux, de CO2, et rejette de l’oxygène. C’est une machine à laver nos émissions de carbone. L’expédition scientifique Tara a réalisé des relevés et des prélèvements dans les océans de la planète et près des pôles pour mieux comprendre la vie marine. Cette pêche méthodique a fourni une information capitale : le rôle clef du plancton dans l’absorption du dioxyde de carbone.

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Protistes et larves planctoniques récoltés au cours de l’expédition Tara.

En février dernier, la revue Nature a publié une étude issue du travail de l’expédition scientifique Tara. Une quarantaine de chercheurs y démontrent le rôle primordial du plancton dans l’absorption par les océans du dioxyde de carbone, le CO2, premier gaz à effet de serre. Une « pompe à carbone biologique », pour reprendre leur formule.

Lionel Guidi, chercheur au CNRS de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes), est le chef d’orchestre de cette étude. « Nous avons cartographié le réseau social de cette pompe biologique. On se rend compte ainsi à quel point les interactions sont fortes » et donc les dépendances entre la température de l’eau, son acidité, sa profondeur, les espèces présentes ou encore la composition des fonds marins. « Nous nous doutions déjà de la finesse et de la complexité de ces écosystèmes, et qu’une petite variation pouvait avoir des conséquences énormes. Désormais, nous allons pouvoir tester, vérifier cela et en prendre toute la mesure. »

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Un extrait du plancton qui mêle le végétal – les diatomées phytoplanctoniques –, et l’animal – les copépodes zooplanctoniques.

Les chercheurs de l’expédition de Tara ont également trouvé une flopée d’espèces totalement inconnues. Ils leur ont donné des noms, mais ne les ont pas encore comprises. Pour Pierre Mollo, « la conquête des étoiles est passionnante, mais là, sous nos yeux, sous nos pieds, il y a un monde tout aussi enthousiasmant et inconnu. Et, pour le coup, vu l’urgence actuelle, cet univers-là devrait être prioritaire à celui qui est au-dessus de nos têtes ».

- Pour aller plus loin : Plancton du monde




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Lire aussi : Le phytoplancton va mal et tout le monde s’en fout. Tout le monde a tort‏

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos :
. chapô : Des coccolithes, une espèce de phytoplancton. © Thomas Jury (Garef)
. Tara : © Christian Sardet/Tara Océans/CNRS Photothèque
. langouste, diatomées : © Pierre Mollo
. Étretat : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. phyto et zooplancton : © Maurice Loir

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