Amazonie : le secret surprenant de sa biodiversité

30 octobre 2013 / Louise Browaeys (Reporterre)



Malgré sa diversité immense, la forêt amazonienne est dominée par deux cent vingt sept espèces seulement. C’est la conclusion d’une étude scientifique qui renouvelle le regard sur la biodiversité des forêts tropicales.

Une étude internationale, publiée récemment dans la revue Science, a dressé le premier inventaire des arbres du bassin amazonien. Ils appartiendraient à environ 16 000 espèces différentes : 227 de ces espèces sont hyper dominantes (et représentent plus de la moitié des arbres) tandis que 11.000 espèces sont considérées comme rares (elles ne représentent en tout que 0,12 % des arbres). Environ 4 700 espèces ne sont ni rares ni dominantes.

Avec le Sud-est asiatique, l’Amazonie est un des point les plus chauds du monde en terme de biodiversité, tant pour les espèces animales que végétales. Mais l’inventaire en est loin d’être achevé. « Les espèces rares sont difficiles à documenter. Il s’agit d’un monde encore largement inexploré », dit Daniel Sabatier, botaniste de l’IRD ayant participé à l’étude.

Inventorier les communautés d’arbres de la forêt amazonienne s’avère complexe, compte-tenu de l’immensité du domaine à étudier et de la diversité record des communautés d’arbres (jusqu’à 210 espèces à l’hectare en Guyane, et plus de 300 au Pérou). Les chercheurs ont réuni des données recueillies sur 1 170 parcelles d’un hectare (qui concernent ainsi plus d’un demi-million d’arbres), listées par le réseau scientifique Amazon Tree Diversity Network. Les 16 000 espèces d’arbres ont été nommées.

Un modèle largement répandu sur la planète

« Nous démontrons dans cette étude une réalité qui n’était jusqu’ici que théorique à cette échelle : peu d’espèces sont très répandues alors que de très nombreuses sont rares », indique Daniel Sabatier. Comment expliquer cette situation ? Les chercheurs font l’hypothèse que ces 227 espèces, caractérisées par une répartition géographique large, pourraient être résistantes aux pathogènes (champignons, bactéries, virus). L’étude suggère ainsi l’importance des interactions entre les arbres et les micro-organismes : "On commence en effet à découvrir que le monde quasi inexploré et foisonnant des micro-organismes a un rôle considérable dans cet écosystème", indique Daniel Sabatier.

Cette distribution inégale des abondances entre espèces est un modèle déjà bien documenté à l’échelle locale dans diverses régions du globe. Mais la forêt amazonienne semble en être un exemple extraordinaire. Les espèces hyper dominantes y sont très nombreuses, en comparaison avec d’autres biomes.

« Par exemple, les forêts de conifères de l’hémisphère nord présentent très peu d’espèces dominantes. Les forêts de pins à longues aiguilles de Floride en sont un exemple extrême avec deux espèces hyper-dominantes : un pin et une herbe, ce qui n’empêche pas qu’elle présentent une très grande diversité végétale et animale », explique Jean-Louis Martin, président de la Société Française d’écologie.


Forêt dominée par une seule espèce, le Pinus palustris. -

Chaque espèce, rare ou abondante, participe pleinement à la biodiversité

La domination de certaines espèces n’est pas une question de hiérarchie entre forts et faibles mais de différence de stratégie évolutive. « En Amazonie, la rareté est une stratégie d’évitement pour des milliers d’espèces ! La barrière de la distance leur permet de résister au pathogènes », analyse Daniel Sabatier. Une espèce rare n’est pas nécessairement une espèce faible : elle peut être simplement très adaptée à des conditions de survie précises.

De fait, chacune joue son rôle dans l’écosystème et participe à la biodiversité à sa façon. Les espèces rares comme les espèces dominantes sont indispensables, car toutes sont interdépendantes. « La biodiversité est comme un tissu. Il existe une trame faite de deux ou trois types de fils indispensables pour tenir l’étoffe, la structurer. Mais celle-ci existe également grâce à la richesse des autres fils, de couleurs et de formes différentes, variées », poursuit Jean-Louis Martin.


Canopée avec palmeraie à Euterpe oleracea et Mauritia flexuosa (Monts Tumuc-Humac, Guyane française, frontière sud Brésil) -

Certaines espèces sont généralistes ; elles charpentent l’habitat et le définissent en tant que forêt. D’autres, moins répandues, apportent une richesse à l’écosystème, conditionnent les multiples chaînes alimentaires. La disparition de ces espèces rares fragilise les espèces dominantes, et vice versa, notamment parce qu’’elles nourrissent les nombreuses chaînes alimentaires. Par exemple, dans une forêt composée à 90% d’arbres dont les fruits ne sont pas comestibles par les singes, la survie de ceux-ci dépend de la présence de quelques espèces rares qui leur offrent des fruits charnus et nutritifs.

La biodiversité est un équilibre dynamique

« La biodiversité n’est pas un état mais un processus », dit Jean-Louis Martin. Ces inventaires sont faits à un instant t, dans des conditions particulières, et sont relatifs. Le milieu change. Celui qui tire aujourd’hui son épingle du jeu demain sera plus rare, et vice versa.

« Par exemple, si le réchauffement climatique se poursuit, les ours polaires vont se raréfier. De la même façon, Homo Sapiens est aujourd’hui hyper dominant sur la planète mais rien n’indique que dans deux mille ans, nous le serons toujours ! Et si nous disparaissons dans un avenir proche, nous aurons duré dix à vingt fois moins longtemps que les australopithèques », s’amuse le chercheur.

Protéger la biodiversité, au lieu de la détruire

L’Amazonie est aujourd’hui fortement touchée par la déforestation et les autres perturbations anthropiques : on estime que près de 18 % de la forêt ont disparu depuis 1970. Du fait de leur répartition très limitée, les espèces rares sont particulièrement menacées et risquent de disparaître avant même d’avoir été observées. « La conservation en est particulièrement complexe puisqu’il est déjà très difficile de connaître leur présence », indique Daniel Sabatier.

Intensifier l’inventaire des 11 0000 espèces rares est donc un enjeu majeur. « Les espèces aujourd’hui rares sont les « briques » pour construire la biodiversité de demain. A chaque fois que nous supprimons une espèce, l’avenir change dans des proportions inestimables », conclut Jean-Louis Martin. C’est là toute la tragédie de la diminution actuelle de la biodiversité.




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Source : Louise Browaeys pour Reporterre.

Photos :
. chapô et canopée dans l’article : Daniel Sabatier (IRD).
. forêt à Pinus palustris : Wikipedia.

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