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Présidentielle

Anasse Kazib se veut le candidat de l’écologie prolétarienne

Anasse Kazib à Paris le 7 janvier 2022.

Cheminot syndiqué et membre de Révolution permanente, Anasse Kazib se présente à l’élection présidentielle. Partisan du contrôle ouvrier, d’une nouvelle politique du rail et d’une solidarité ouvrière internationale, il veut porter l’écologie populaire contre le « capitalisme vert ».

C’est en face du parvis de la Gare du Nord, dans un café parisien du 10ᵉ arrondissement, qu’Anasse Kazib, aiguilleur de train de fret au triage de Drancy, membre du Courant communiste révolutionnaire - Révolution permanente (CCR-RP), et candidat à l’élection présidentielle, a choisi de nous rencontrer. Les mains croisées sur la table, le regard franc et un léger sourire aux lèvres, il raconte son parcours militant.

En 2016, syndiqué chez Sud Rail, il s’est mobilisé lors de la loi Travail portée par la ministre Myriam El Khomri. Il se percevait à l’époque, comme un « simple délégué syndical », déçu du gouvernement de gauche au pouvoir — dont la loi El Khomri aura été la « quintessence » de sa désillusion. C’est aussi lors du mouvement social Nuit Debout en réaction à la loi travail, qu’il a fait la rencontre des militants du CCR qui animent le média Révolution permanente. « Ils m’ont parlé du NPA [Nouveau Parti Anticapitaliste, dont le CCR était un courant jusqu’en juin 2021], de Trotski… », se souvient-il. Je leur avais répondu en plaisantant que leurs histoires de communisme et de révolution ne m’intéressaient pas. »

« J’avais l’impression que Trotsky était avec moi dans les manifestations »

Ce n’est qu’ensuite, en se confrontant aux textes du théoricien qui dirigea l’armée soviétique avant son exil — dont un en particulier sur le rôle des directions syndicales pendant les grèves de 1936 — que s’est ajouté à sa lecture du monde le concept de lutte des classes : « J’avais l’impression que Trotsky était avec moi dans les manifestations. Il a posé, sur le papier, tout ce qui me traversait l’esprit. » Sa prise de conscience a donc d’abord été sociale, mais l’écologie a toujours été là, en toile de fond, des sécheresses, coupures d’eau et canicules dans son Maroc d’origine à son quotidien actuel d’aiguilleur de train : « Je travaille dans le fret, j’emprunte l’A86, l’échangeur routier le plus important d’Europe. Je suis au cœur des politiques patronales qui dézinguent le ferroviaire et augmentent le trafic routier. C’est le cas de la SNCF qui concurrence Fret SNCF avec sa filiale Géodis qui est le premier routier d’Europe. »

« L’écologie permet de vulgariser ce que peut être le marxisme et la lutte des classes. » © Mathieu Génon/Reporterre

Transition écologique et capitalisme sont incompatibles, un argument devenu au fil du temps l’une de ses maximes. « L’écologie permet de vulgariser ce que peut être le marxisme et la lutte des classes, souligne Anasse Kazib. La transition écologique ne peut être hexagonale : un président ne peut se dire écologiste d’une part et, de l’autre, délocaliser la plupart des activités des entreprises énergétiques dans des pays d’Afrique, où les normes environnementales et sociales sont moins strictes. » Une contradiction qu’il a dénoncée, à partir du 4 janvier 2021, à travers le mouvement de grève initié par les travailleurs de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, suite au plan social de Total — qui prévoyait de supprimer de 700 postes pour convertir la raffinerie en usines spécialisées dans le bioplastique et les biocarburants.

Adrien Cornet est raffineur à Grandpuits. Il a rencontré Anasse Kazib au mois d’août 2020, au moment de rejoindre le NPA où Anasse Kazib militait encore. « Au mois de septembre, nous avons appris que Total souhaitait délocaliser son activité de raffinage au Moyen-Orient. Elle a communiqué sur le fait qu’elle participait à la transition écologique, alors qu’il s’agissait d’une délocalisation pure et simple pour des raisons économiques », dit à Reporterre celui qui soutient aujourd’hui M. Kazib dans sa recherche de parrainages.

« Anasse est venu régulièrement sur le terrain »

C’est d’abord en solidarité avec Adrien Cornet qu’Anasse Kazib, et d’autres militants de Révolution permanente, se sont retrouvés sur le terrain. L’objectif au sein du mouvement était de créer un élan de solidarité entre les raffineurs et les cheminots. Le syndicat dont Anasse Kazib fait partie, Sud Rail, a également organisé des collectes de dons, en soutien aux raffineurs. « C’était aussi par inquiétude du devenir de la raffinerie, car dans mon secteur, au Bourget, nous envoyons des trains quasiment quotidiennement à Grandpuits. Comme la raffinerie était un client important, cela pouvait aussi mettre en danger nos emplois. »

Anasse Kazib a alors participé, avec les salariés de la raffinerie, à l’élaboration d’une stratégie commune avec Greenpeace et Les Amis de la Terre. « Anasse est venu régulièrement sur le terrain pour discuter avec des camarades de la base qui n’étaient même pas syndiqués, dit Adrien Cornet. Il leur disait qu’ils avaient raison d’être en colère et qu’il fallait trouver une issue politique à tout ça. Il fallait en effet leur faire comprendre ce qu’était Total et pourquoi c’était une lutte emblématique. »

« La classe ouvrière est capable, par sa position stratégique dans l’économie, de paralyser le système capitaliste. » © Mathieu Génon/Reporterre

L’écologie, au cœur du processus révolutionnaire ? Pour Anasse Kazib, le mouvement des Gilets Jaunes a démontré la place centrale des ouvriers et des classes populaires dans la transition écologique : « La classe ouvrière est capable, par sa position stratégique dans l’économie, de paralyser le système capitaliste. La transition écologique ne pourra pas se faire sans eux, et avec le mouvement des Gilets Jaunes, nous avons compris qu’elle ne pourrait pas non plus se faire contre eux. »

Une analyse partagée par les membres de Révolution permanente qui reprochent à la gauche révolutionnaire d’avoir trop longtemps banalisé la question de l’écologie : « Pour Lutte Ouvrière, la transition écologique n’était pas l’enjeu prioritaire des ouvriers. Pourtant, les ouvriers, au contraire, parlent d’écologie toute la journée ! Leurs gosses mangent à la cantine, se promènent dans les forêts, se baignent dans les rivières à côté de leurs usines… Bien sûr qu’ils se préoccupent des questions écologiques ! », dit Adrien Cornet.

Pour les partisanes d’une écologie populaire, comme la politologue et militante Fatima Ouassak, le discours d’Anasse Kazib tranche avec celui de Lutte Ouvrière, « un peu monomaniaque de la question de classe » et « perdu dès qu’on leur pose la question du productivisme, de l’extractivisme ou encore du colonialisme », dit-elle à Reporterre.

« Le cocktail explosif de la classe ouvrière, des quartiers populaires et du mouvement LGBTQI+ »

La candidature d’Anasse Kazib ne fait pourtant pas l’unanimité dans les milieux militants. Le 4 avril 2021, Anasse Kazib a annoncé sa « pré-candidature » sur ses réseaux sociaux. « Cette annonce, relayée par les canaux du “CCR-Révolution permanente”, constitue une rupture avec le fonctionnement du NPA et ses modalités de prise de décision concernant nos candidatures à la présidentielle », peut-on lire dans un communiqué du NPA publié le 5 avril 2021.

Si M. Kazib affirme que les membres du courant communiste révolutionnaire ont été « poussés à l’exclusion » à ce moment, le NPA assure au contraire que personne n’a été exclu : « Il n’y a eu aucune mesure à leur encontre. Ils sont partis au début du processus de débat sur l’élection présidentielle, et n’y ont d’ailleurs pas participé. Nous avons vu apparaître la pré-candidature d’Anasse Kazib sur les réseaux sociaux en pleine discussion interne au sein du NPA », se souvient Manu Bichindaritz, membre du comité exécutif du NPA. Selon lui, « la discussion était ouverte. » Départ forcé ou non, Anasse Kazib ne cache pas le désir de transformer les suites de cette élection en un « parti révolutionnaire qui regrouperait la nouvelle génération engagée ».

Loin d’être le plus médiatisé des candidats, Anasse Kazib a tout de même été reconnu par des clients de la brasserie où Reporterre s’est entretenu avec lui. © Mathieu Génon/Reporterre

Anasse Kazib regroupe autour de lui une partie de la jeunesse engagée dans des combats divers. « Anasse est de toutes les luttes : des Gilets jaunes aux retraites en passant par la lutte contre les violences policières et la lutte contre l’islamophobie, les questions féministes… Il n’y a pas beaucoup de militants qui se déplacent et sont présents sur toutes les luttes de justices sociale et environnementale », dit Fatima Ouassak, qui a rencontré Anasse Kazib lors d’une conférence dont elle était l’organisatrice à travers le réseau Classe/Genre/Race en 2018 à Paris.

Lors du meeting de lancement de sa campagne, il était possible d’entendre Sasha Yaropolskaya, du média audiovisuel transféministe XY, Assa Traoré, ou bien encore des grévistes et des représentants de la CGT : « Ce cocktail explosif de la classe ouvrière, des quartiers populaires et du mouvement LGBTQI+ a un impact important », explique Anasse Kazib qui insiste sur la nécessité de « tisser des passerelles », entre ces différents milieux et courants. « J’entends souvent à mon propos que je suis le marxiste qui s’acoquine avec les décoloniaux. Mais dire cela, ce n’est rien comprendre à la lutte révolutionnaire et au marxisme, qui ont toujours cherché à regrouper et porter les luttes contre les oppressions », défend-il encore.

Sa présence sur de nombreux fronts de lutte lui permet de développer une certaine notoriété dans les milieux engagés. © Mathieu Génon/Reporterre

Une présence sur plusieurs fronts qui lui a valu d’être remarqué, notamment lors du mouvement de grève à Transdev : « Il est venu sur le piquet de grève à plusieurs reprises, nous a aidé à rédiger les mels et les tracts pour répondre à la direction, se souvient Wynnessa Merabet, hôtesse d’accueil chez Transdev depuis 23 ans. Il s’est déplacé à des piquets de grève de Transdev pour aider des salariés qui ne le connaissaient pas, s’est déplacé au tribunal ; il a essayé autant qu’il a pu de créer une cohésion entre les délégués syndicaux. »

C’est désormais auprès des maires qu’il s’oriente avec son équipe, à Lille, le Havre, Metz, Nantes… À deux mois de l’échéance du 4 mars, Anasse Kazib a déjà rassemblé plus de 200 parrainages pour valider sa candidature, avec, pour horizon, de porter ses idées et celle de l’écologie populaire, mais aussi, de faire le bilan de l’extrême gauche « inaudible » aujourd’hui selon lui « malgré cinq années de luttes intenses » contre les politiques d’Emmanuel Macron.

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