Areva traite mal les déchets d’uranium à Malvési

9 novembre 2017 / Entretien avec Mariette Gerber



Dans la zone industrielle de Malvési, dans l’Aude, Areva transforme l’uranium en combustible pour les centrales nucléaires. Pour traiter les déchets de cette activité, l’entreprise a développé un procédé — autorisé mercredi 8 novembre par le préfet — qui suscite de grandes inquiétudes parmi les riverains.

C’est un chaînon méconnu de la filière nucléaire, et pourtant essentiel : à Malvési, dans la commune de Narbonne, dans l’Aude, une usine d’Areva traite le minerai d’uranium qui donnera le combustible des centrales. Un procédé qui produit des déchets qu’Areva aimerait retraiter par un procédé nommé « Thor ». Le projet a suscité une vive opposition parmi les riverains et certains élus locaux. Plutôt que la foudre de « Thor », ils craignent ses fumées possiblement hautement toxiques. Une manifestation a encore rassemblé 2.500 personnes dimanche 5 novembre. Mercredi 8 novembre, le préfet de l’Aude, Alain Thirion, a publié hier l’arrêté autorisant le dispositif.


Mariette Gerber a été chercheuse à l’Inserm et au centre anticancer de Montpellier. Aujourd’hui retraitée, elle fait partie du Covide M — Comité de vigilance sur les déchets de Malvési.

Mariette Gerber.

Reporterre — Qu’est-ce que l’usine Areva Malvési ?

Mariette Gerber — C’est la porte d’entrée de l’uranium en France. Le minerai — on l’appelle « Yellow Cake » — vient aujourd’hui essentiellement du Kazakhstan. Il doit être traité et enrichi pour servir de combustible aux centrales nucléaires. La première étape consiste à en faire du « tétrafluorure d’uranium », et elle a lieu à Malvési dans l’usine d’Areva [on parle de « fluoration »]. Tout cela génère des déchets.



Quels sont ces déchets ? Sont-ils dangereux ?

Il faut visualiser l’usine de Malvési : c’est un grand bâtiment avec tout autour des bassins. Les déchets liquides produits par la fluoration de l’uranium, et concernés par le procédé Thor, sont contenus dans les bassins 11 et 12. Ils contiennent peu de produits radioactifs mais énormément de nitrates. Ce sont des déchets essentiellement chimiques. Ils étaient supposés s’évaporer suffisamment mais les bassins sont pleins à ras bord. On a peur qu’en cas de grosses pluies, comme un épisode cévenol, les déchets aillent dans l’environnement. C’est déjà arrivé en 2006 et 2004 pour d’autres bassins. C’est pourquoi Areva doit trouver un moyen d’évacuer les déchets.

Carte des bassins d’Areva Malvési.

Les déchets les plus radioactifs, eux, se trouvent dans les bassins 1 et 2. Pour l’instant, nous ne nous y sommes pas autant intéressés car ils ne sont pas concernés par le projet Thor. Mais nous voudrions travailler dessus également.



Les bassins risquent le débordement et Areva propose de les traiter grâce au procédé Thor. Pourquoi cette solution ne vous convient-elle pas ?

Parce que ce procédé consiste en une combustion qui consomme énormément de charbon et d’eau, et qu’il rejette dans l’atmosphère des produits dangereux. S’il est mis en place, cela durerait 40 ans !

Tout d’abord, il y a les composés qui caractérisent la pollution atmosphérique telle qu’on la rencontre dans les milieux urbains, c’est-à-dire du dioxyde d’azote et des particules fines. Avec, en plus, quelque chose qui est important dans notre région où il existe un fort ensoleillement, c’est que le dioxyde d’azote, sous l’influence des rayonnements solaires, se transforme en ozone. Le cocktail ozone et particules fines provoque de l’asthme, des bronchites chroniques, voire des cancers du poumon.

À côté de cela, il y a des « composés organiques volatils ». Ce sont d’abord des métaux lourds — arsenic, nickel —, et le benzène. Ce sont des molécules dites CMR — c’est-à-dire « cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques ». Il y a aussi un phtalate, le DiEthylHexyl-Phthalate, ou DEHP. C’est un perturbateur endocrinien, particulièrement à risque pour le système reproductif. Il est interdit dans la fabrication des jouets d’enfants, a été reconnu comme substance très préoccupante par les agences européennes et il est à déclaration obligatoire s’il est dans tout aliment ou boisson susceptible d’être ingéré. Ce n’est pas rien !

Areva Malvési compte une douzaine de bassins de décantation, d’évaporation, de lagunage des eaux usées et de stockage de plus de 1.000.000 m3 de résidus plus ou moins radioactifs.



Un autre reproche que vous faites au procédé Thor est qu’il est expérimental ?

Nous disons cela car c’est la première fois que ce procédé est utilisé sur ce type de déchets. Il a été utilisé aux États-Unis sur des déchets qui étaient bien plus radioactifs, le risque était donc le relargage d’éléments radioactifs dans l’environnement. Alors que chez nous, ce sont les effluents chimiques qui sont le problème principal.



L’IRSN — l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire — déclare dans un rapport que les rejets se trouveraient « dans le domaine de conformité » et « respectent les objectifs de qualité de l’air ». Qu’en pensez-vous ?

Ce rapport a reconnu qu’il y avait un peu trop de benzène, d’arsenic et de nickel, mais n’a absolument pas parlé ni de l’ozone, ni des perturbateurs endocriniens. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment dans ces domaines que l’IRSN est compétent. Tout ce qui est dit est qu’« il sera peut-être bon de discuter ensuite avec le public des avancées scientifiques ». Ils reconnaissent donc qu’il y a des avancées scientifiques qui n’ont pas été prises en compte, mais ne veulent en discuter qu’après l’installation de Thor. Nous, c’est quelque chose qu’on ne peut pas accepter.

C’est pourquoi nous demandons un moratoire sur le projet Thor — soutenu par le conseil régional d’Occitanie et par plusieurs municipalités, dont celle de Narbonne — pour que soit étudiée une solution de substitution. Nous savons bien qu’il faut traiter les déchets mais nous voulons que ce soit fait en tenant compte des risques que nous venons de décrire.

Manifestation à Narbonne, le 13 mai 2017, contre le projet de traitement des nitrates (TDN-Thor) de l’usine Areva Malvési.



Hier mercredi 8 novembre, le préfet a pourtant pris l’arrêté autorisant la mise en place de ce procédé… Que pensez-vous de cette décision ?

L’arrêté prend en compte les émissions de dioxyde d’azote et de composés organiques volatils. C’est quelque chose que l’on peut mettre à notre actif, car on s’est battus pour cela. Mais cette mesure ne protège pas des effets du perturbateur endocrinien, le DEHP, qui lui reste actif même à de faibles doses. Surtout, aucune des autres autorisations de rejets — notamment les rejets radioactifs — n’est modifiée sur tout le reste de l’usine.

Vous avez vu le contexte politique : on vient d’annoncer que l’on va garder le nucléaire encore un peu plus longtemps [Nicolas Hulot a déclaré mardi qu’il serait « difficile » de réduire le nucléaire à 50 % d’ici 2025, comme prévu par la loi de Transition énergétique]. Les forces pronucléaires poussent énormément. Il va falloir continuer de se battre.

  • Propos recueillis par Marie Astier



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Lire aussi : Comment Areva et Bolloré ont sapé l’usine du Creusot, une enquête en trois volets

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : l’entrée de l’usine Areva Malvési. Wikipedia (Moulins/CC BY-SA 3.0)
. portrait : DR
. carte des bassins : Wikipedia (Déminheure/CC BY-SA 4.0)
. bassins : Covide M — Comité de vigilance sur les déchets de Malvési
. manifestation : Wikipedia (BalaiFaubert/CC BY-SA 4.0)

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