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Au Brésil, la marée noire dévaste les côtes et le gouvernement ne fait rien

Durée de lecture : 8 minutes

16 novembre 2019 / Adriana Carvalho (Reporterre)

La terrible marée noire brésilienne a atteint 112 villes dans dix États. Coup dur pour les pêcheurs, incapables de travailler et de se nourrir. Pour les aider, des bénévoles nettoient les plages. Le gouvernement, lui, nie la gravité de la situation.

Bárbara Ramos a 39 ans et est pêcheuse. Comme son père et sa mère. Comme son mari et ses deux enfants. Comme la plupart de la communauté de Graciosa, dans la ville de Taperoá, au Bahia, où elle habite. Et pourtant, depuis environ deux mois, ni elle ni personne n’a de poissons ou de palourdes à vendre ou pour se nourrir. La cause de ce malheur, c’est la marée noire qui dévaste actuellement plus de 2.500 kilomètres de la côte du nord-est au sud-est du Brésil.

« J’ai commencé à travailler très jeune, à l’âge de dix ans, toujours à la pêche en mer et dans les mangroves, à la cueillette de palourdes. Mais depuis que la marée noire est arrivée, nous n’avons rien pu vendre parce que tout est contaminé. C’était notre seule source de revenus et du coup nous avons d’énormes difficultés », dit à Reporterre Mme. Ramos. Elle raconte que la communauté de pêcheurs dont elle fait partie essaye de s’en sortir avec l’aide des associations et des bénévoles qui apportent de la nourriture et des médicaments. La mairie n’a rien fait pour eux jusqu’à présent.

Selon les données de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles (Ibama) publiées le 11 novembre, 112 villes de dix États son touchées par des galettes de pétrole brut. Cela inclut des plages illustrant des cartes postales, des écosystèmes fragiles et précieux tels que l’île des Abrolhos, des coraux et des animaux protégés comme les tortues géantes.

C’est la marée noire la plus sérieuse de tous les temps au Brésil et peut-être dans le monde, vu son énorme extension, dit à Reporterre le biologiste et océanographe Clemente Coelho Junior, professeur dans l’Universidade de l’État du Pernambuco et président d’Institut Bioma Brasil, une ONG pour la conservation de la biodiversité.

Des habitants ont nettoyé les plages, sans équipement de sécurité et sans aide de l’État

La marée noire est arrivée au Brésil par la côte de l’État du Paraíba le 30 août, accompagnée de beaucoup de désinformation et de manque d’action de la part du gouvernement brésilien. Alors que des volontaires dépourvus de tout équipement de sécurité essayaient d’éliminer par eux-mêmes le pétrole des plages, sans aide du pouvoir public, le gouvernement accusait Greenpeace et le Venezuela d’être responsable du désastre et niait la gravité de la situation.

Dans une vidéo en direct, Jorge Seif Júnior, secrétaire d’État à l’aquaculture et à la pêche, a déclaré à côté de Jair Bolsonaro que la consommation de poisson sur la côte polluée ne posait aucun risque pour la santé. Les poissons, « intelligents », fuiraient en effet la contamination : « Le poisson est un animal intelligent. Lorsqu’il voit l’huile, il s’enfuit, il a peur. Donc, évidemment, vous pouvez consommer votre poisson sans aucun problème. Homard, crevettes, tout est en parfait état. » Même si beaucoup ont ri de cette déclaration, la pêcheuse Barbara Ramos ne voit rien d’amusant : « C’est stupide et irrespectueux envers la population. »

« Un navire clandestin transférant une cargaison vers un autre bateau sans respecter les protocoles de sécurité serait le coupable »

À partir d’images satellitaires et de cartes avec les dates et les lieux où des taches ont été observées, les experts ont tracé les origines possibles de la catastrophe. « Nous retraçons le chemin inverse fait par le pétrole pour comprendre son origine », dit M. Coelho Junior, président d’une ONG écologiste. Cette stratégie a conduit à écarter plusieurs hypothèses, notamment celle selon laquelle le pétrole viendrait du Venezuela. « Aucun courant n’aurait pu amener du pétrole du Venezuela. Alors je dis en plaisantant que cela ne se produirait que si la planète tournait dans la direction opposée », dit-il. Comme il n’y a pas de plateforme pétrolière en fonctionnement ou abandonnée sur la route suivie par la marée noire, la possibilité d’une fuite par une plateforme a également été exclue.

Ce travail de détective effectué par des scientifiques suggère une possible confluence entre l’inaction du gouvernement brésilien et l’action de l’administration Trump. Selon M. Coelho Junior, l’hypothèse la plus probable est qu’un accident ait eu lieu dans les eaux internationales, à une distance de 700 à 1.000 km de la côte nord-est brésilienne : « S’il y avait une épave, nous aurions des nouvelles et des preuves. Si c’était un navire dans les normes, avec des problèmes dans la coque, cela aurait été rapporté. Cela n’a pas été le cas. Par conséquent, nous pensons qu’il peut s’agir d’un navire clandestin effectuant une opération de transfert de cargaison vers un autre bateau sans respecter les protocoles de sécurité. »

L’augmentation du nombre des navires pétroliers naviguant en haute mer sans aucun système de localisation est une réalité. Elle est liée à la hausse du coût logistique due à la guerre commerciale et aux sanctions économiques imposées par les États-Unis à des pays comme l’Iran et le Venezuela, selon William Nozaki, professeur de sciences politiques à la Fondation école de sociologie et politique de São Paulo (FESPSP) et directeur technique de l’Institut des études stratégiques du pétrole, gaz et biocombustibles (Ineep). « Les opérations de navire à navire sont courantes dans l’armée ou la marine marchande mais elles sont effectuées dans le respect de normes de sécurité strictes. Ce que nous avons constaté, c’est une augmentation de cette pratique par des navires qui veulent éviter de payer les frais qu’ils auraient eu à payer s’ils avaient fait la même opération sur terre », dit-il à Reporterre.

« Des barrières auraient pu être placées pour contenir le pétrole mais rien n’a été fait »

D’autres faits s’ajoutent pour amplifier la catastrophe environnementale. D’abord, il faut savoir que la capacité des cuves d’un seul navire pétrolier peut atteindre les 3.000 tonnes. Cependant, au contact de l’eau, un triste miracle se produit : la matière entre en émulsion et quadruple son volume, atteignant alors les 12.000 tonnes ou encore plus à cause de l’absorption de sable qui peut l’alourdir, selon M. Nozaki. Pour l’instant, on estime que 4.500 tonnes ont ainsi été collectées au large des côtes.

Deuxièmement, la marée noire a croisé un courant marin sur la côte brésilienne qui a la particularité d’aller en même temps vers le nord et vers le sud, ce qui a accru la zone touchée, précise M. Coelho Junior. Il explique que l’accident dans les eaux internationales doit avoir eu lieu en juin et que ce n’est qu’en août que la côte a été touchée. « Nous sommes en novembre et ce n’est que la semaine dernière que le gouvernement a envoyé des soldats pour nettoyer les plages, ici à Pernambuco. Ils n’avaient même pas l’équipement de sécurité nécessaire », dit-il.

Si le gouvernement avait déclenché son protocole d’urgence lors de l’apparition des premiers indices, il aurait pu empêcher la marée noire de se répandre de cette manière. En 2013, le pays a créé un plan d’urgence national en cas de marée noire. Mais le comité qui était censé mettre ce plan à exécution a été dissous par le gouvernement actuel. « Des barrières auraient pu être placées pour empêcher le pétrole d’atteindre les plages et les mangroves, des équipements auraient pu être utilisés pour aspirer le pétrole. Il y a beaucoup de techniques, mais rien n’a été fait », dit Coelho Junior.

Les environnementalistes craignent que la négligence du gouvernement se poursuive alors que la marée continue de se propager. Récemment, elle a l’atteint l’État du Espírito Santo dans le sud-est. « Nous sommes préoccupés par la possibilité que la marée noire atteigne la côte de São Paulo et nous avons demandé au gouvernement de cet État d’informer la population des mesures prises en cas d’urgence. Nous attendons toujours une réponse », dit Claudia Visoni, une des codeputés du groupe Bancada Ativista, élu à l’Assemblée législative l’année dernière.

Selon des experts comme Anna Carolina Lobo, responsable des programmes maritimes et du bioma Mata Atlântica du WWF, la récupération des écosystèmes touchés peut prendre entre 20 et 30 ans. Même si les galettes ne sont plus visibles sur les plages, elles se déposent sur le fond des mers et des mangroves, contaminant la faune et la flore. Elle ajoute : « Des scientifiques disent que certaines zones de mangroves et de coraux risquent de ne plus jamais récupérer et de devenir des zones mortes. De plus, comme le pétrole est très toxique et cancérigène, il peut causer beaucoup de dommages à la santé de la population, ce qui peut prendre des années avant de se manifester. »


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Lire aussi : Dans le Brésil de Bolsonaro, indigènes et écologistes payent le prix du sang

Source : Adriana Carvalho pour Reporterre

Photos : sur la côte sud de l’État brésilien du Pernambouc. © professeur Clemente Coelho Junior

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