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Reportage — Pollutions

Au Cap-Vert, une île submergée par les déchets du monde entier

Sur l’île déserte de Santa Luzia au Cap-Vert, près de 250 tonnes de déchets s’échouent chaque année. Une situation alarmante alors que l’île est classée réserve naturelle et que l’archipel ne dispose d’aucune solution de traitement ou de recyclage.

Santa Luzia (Cap-Vert), reportage

Il est 5 heures du matin sur l’île déserte de Santa Luzia. Les premiers rayons de soleil viennent napper la ligne d’horizon d’un voile orangé et le vent se lève timidement. Des odeurs de café et de cachupa, le plat national cap-verdien, s’échappent d’une petite baraque en tôle. Les premiers volontaires se présentent au petit-déjeuner. « Bom dia tudrett ? » (« Bonjour, tout va bien ? »), se demandent-ils en créole cap-verdien.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

Comme tous les ans, l’ONG cap-verdienne de protection de l’environnement Biosfera mobilise des bénévoles pour organiser une campagne de nettoyage sur l’île déserte. Ce territoire, perdu au milieu de l’océan Atlantique, est à quelques heures de bateau de Mindelo, la seconde ville de l’archipel du Cap-Vert. Des tonnes de déchets naviguent parfois des milliers de kilomètres, au gré des courants marins, avant de s’échouer sur la côte de Santa Luzia. Ici, les plages de sable fin ont laissé place à des filets de pêche abandonnés, des bouteilles en plastique et des emballages en tout genre.

À certains endroits, le sable n’est même plus visible. Il a laissé place à un sol jonché de déchets. © Justin Carrette / Reporterre

À la levée du jour, les volontaires s’activent. Ils viennent tous de Mindelo et ont répondu à l’appel de l’ONG pour cette campagne. « On part du camp à 5 h 30 pour être sur la plage d’Achados à 6 heures, confirme Leila Teixeira, coordinatrice du programme pollution marine à Biosfera. On commence à travailler très tôt avant que le soleil et la chaleur nous écrasent. » Après trente minutes de marche à travers les dunes de sable pour quitter le camp au sud et rallier le nord-est de l’île où se concentrent les déchets, l’équipe d’une dizaine de volontaires et de scientifiques armés de leurs chapeaux et de leur crème solaire arrive sur place.

« Jamais je n’aurais imaginé une telle quantité de déchets ici, sur une île déserte. Ça vient d’où tout ça ? » s’interroge Edson, l’un des volontaires et musicien à Mindelo. Kenny Delgado, salarié de Biosfera et coordinateur des actions sur l’île de Santa Luzia, plante un drapeau dans le sol. « On va partir d’ici et remonter la plage, on ramasse tous les déchets qu’on trouve et on les met dans les poubelles qui sont sur les dunes », indique-t-il à la petite équipe. « No bai ! » (« C’est parti ! ») conclut le jeune cap-verdien.

Kenny Delgado, l’un des coordinateurs de cette campagne de nettoyage. © Justin Carrette / Reporterre

Plastique ou filets parmi les tortues

Territoire désert, Santa Luzia est occupée sporadiquement par quelques pêcheurs de l’île de São Vicente venus passer la nuit avant de retourner en mer. Personne n’y vit sur la durée. La faute à un climat extrêmement aride, à un vent qui ne s’arrête jamais et à l’absence d’eau douce. Cette hostilité contraste avec l’extrême richesse de la faune et de la flore de Santa Luzia, seule île inhabitée du Cap-Vert. Classée réserve naturelle protégée, elle constitue un lieu important dans l’Atlantique pour la nidification des tortues caouannes et abrite des reptiles et des oiseaux endémiques, comme l’alouette de Razo, qui sont menacés.

« On fait cette campagne de nettoyage tous les ans, juste avant la saison de nidification des tortues marines, indique à Reporterre Leila Teixeira. 80 % des déchets qu’on trouve sur les plages de Santa Luzia sont des engins de pêche, principalement des filets. Ils constituent un piège mortel pour les milliers de tortues et leurs bébés qui viennent ici. On ramasse tous les déchets et on les ramène un peu plus haut sur la plage, dans de grandes poubelles pour laisser la voie libre aux tortues. »

Santa Luzia est un lieu important pour la nidification des tortues caouannes. Elles peuvent mourir déshydratées si elles ne parviennent pas à rejoindre la mer. © Justin Carrette / Reporterre

Toute l’équipe est au travail. Des bouteilles en plastique, des emballages en décomposition, mais surtout des engins de pêche parfois enfouis plusieurs mètres sous le sable que les volontaires peinent à extraire. « La plupart des déchets qu’on trouve ici ne viennent pas du Cap-Vert, affirme Leila Teixeira, ils viennent surtout d’Afrique du Nord, d’Europe et parfois d’Amérique. La plage d’Achados [1] est soumise aux courants marins dominants, notamment le Gyre nord-atlantique et le courant des Canaries qui apportent en permanence tous ces déchets. »

Leila Teixeira caractérise les déchets de l’île de Santa Luzia. © Justin Carrette / Reporterre

À 10 heures du matin, le soleil est déjà haut dans le ciel. L’équipe avance lentement sur la plage. Les pas sont lourds dans le sable et la quantité de déchets est astronomique. « Le travail est dur, mais on ne peut pas rester les bras croisés. C’est un vrai danger pour notre environnement et les tortues qui viennent ici », assure Ary, vendeur dans une boutique de vêtements à Mindelo et bénévole de ce jour.

L’an dernier, Biosfera estime que 250 tonnes déchets se sont échoués sur les 4 kilomètres de cette plage.

Parfois les filets sont enfouis à plusieurs mètres sous le sable. © Justin Carrette / Reporterre

Leila Teixeira s’éloigne du groupe avec l’un de ses collègues, Alberto Queiruga, biologiste à Biosfera. Depuis 2021, l’ONG tente de caractériser et quantifier le plastique trouvé sur les plages de Santa Luzia. Des zones de 10x10 mètres sont ratissées intégralement à différents endroits, près des dunes ou plus proches de l’océan sur l’estran, puis les déchets sont pesés, mesurés et triés.

« On a majoritairement des bouts de filets, mais on trouve aussi beaucoup des pots à poulpes en plastique. C’est une technique de pêche utilisée en Mauritanie, où les pots sont immergés et attachés entre eux. » Sur la plage, les bouchons de bouteilles sont légion. Majoritairement des bouchons Sidi Ali ou Ciel, deux marques d’eau minérale, commercialisées principalement dans les pays du nord-ouest de l’Afrique. En 2019, Biosfera avait recensé des déchets de près de vingt-cinq pays différents : Brésil, Malaisie, Mauritanie, Allemagne, etc.

Edson, l’un des volontaires, qui tente de retirer les filets bloqués sur le récif. © Justin Carrette / Reporterre

« Aucune solution pérenne »

D’autant que le Cap-Vert ne dispose d’aucune solution pour valoriser ces déchets. « Personne ne vit à Santa Luzia, il n’y a aucune infrastructure ici pour recycler le plastique. Sur l’île voisine de São Vicente, les déchets sont acheminés dans la décharge municipale et sont brûlés systématiquement », précise Leila Teixeira. Un brûlage à ciel ouvert qui occasionne l’émission de gaz à effet de serre et la détérioration de la qualité de l’air.

« Ce qu’on fait ici, c’est limiter la casse. On n’a aucune solution pérenne pour ces déchets, donc on se contente de les amener quelques mètres plus haut pour laisser la plage propre et sans danger pour les tortues qui viennent pondre », regrette l’experte portugaise.

Biosfera travaille néanmoins sur une solution pour recycler ces déchets sur l’île voisine de São Vicente. « Nous ne sommes qu’au début du projet, nous cherchons encore des financements et des soutiens. Pour le moment, nous travaillons surtout sur de la sensibilisation à São Vicente ; faire comprendre aux gens que le plastique ne doit pas devenir un déchet. »

Après le travail du matin, les volontaires s’occupent au camp en jouant aux cartes. © Justin Carrette / Reporterre

Le recyclage est d’autant plus compliqué que ces déchets venus de l’océan ont parfois dérivé plusieurs mois en mer et ont accumulé des POP [2], des polluants organiques persistants, rendant leur transformation dangereuse, voire impossible. Nombre de plastiques se désagrègent également sous forme de petites particules micro, voire nanoscopiques. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la production mondiale de déchets plastiques en 2019 s’élevait à 353 millions de tonnes. Seuls 9 % de ces déchets ont été recyclés, et on en retrouverait près de 30 millions de tonnes dans les océans.

À 11 h 30, sur la plage d’Achados à Santa Luzia, le soleil de plomb rend impossible la poursuite de ce travail physique. L’équipe de volontaires reprend sa route pour le camp, passant devant quelques pics rocheux et de profonds ravins. Au bout de quinze minutes de marche, des bouteilles en plastique et des jerricans jonchent le sol, amenés ici par le vent. « On en retrouve même au milieu de l’île », lance une volontaire. « L’année prochaine, on retrouvera la même quantité de déchets, voire pire », affirme Leila Teixeira. Dans un nouveau rapport, l’OCDE estime que la production de déchets plastiques pourrait tripler d’ici à 2060 si des mesures « strictes et coordonnées à l’échelle mondiale » ne sont pas prises.


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