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Eau et rivières

Au Chili, les mégabassines néfastes depuis 35 ans

Retenues d'eau dans la province de Petorca, Chili.

Frappé par une mégasécheresse, le Chili multiplie les retenues d’eau depuis 1985. Le but : exporter toujours plus d’avocats, de noix... Bilan : un cycle naturel de l’eau altéré et un accaparement par les grands agriculteurs.

Santiago (Chili), correspondance

À Petorca, à 200 kilomètres au nord de Santiago-du-Chili, de grandes bassines d’eau jalonnent les plantations verdoyantes d’avocats destinés à l’exportation. Depuis une dizaine d’années, la province est considérée comme « zone de catastrophe pour pénurie d’eau ». Autour de ces retenues d’eau et de ces tâches vert foncé, le paysage méditerranéen de garrigue provençale d’il y a quinze ans a disparu. Aujourd’hui, seuls les cactus survivent. Le climat est devenu désertique. La rudesse de la « mégasécheresse » a fait perdre une grande partie de leur bétail aux petits éleveurs. Depuis 2012, la plupart des habitants reçoivent par camion-citerne 50 litres d’eau potable par jour et par personne.

Avec ses 1 200 fleuves et 3 500 glaciers perchés dans les Andes, le Chili est la troisième réserve mondiale d’eau douce. Et pourtant, il est aussi parmi les vingt pays au monde qui subissent le plus haut stress hydrique : les ressources en eau disponibles sont inférieures à la demande. Estefanía González, coordinatrice chez Greenpeace, explique que « le problème de l’eau n’est pas seulement dû à la sécheresse et au changement climatique, mais aussi à la manière dont l’eau est gérée. Seulement 2 % sont utilisés pour l’eau potable ». Depuis la dictature de Pinochet, l’eau au Chili est une propriété privée. Le plus grand consommateur, et donc propriétaire de l’eau, est l’agriculture, à hauteur de 73 %. Grand exportateur d’avocats, de noix ou de raisins, le pays andin a privilégié depuis 1985 les retenues d’eau (barrages, bassins…) pour sécuriser le développement de son modèle agroexportateur.

« Les petits agriculteurs sont dépossédés de l’eau »

Chloé Nicolas, géographe au Centre du climat et de la résilience, étudie les systèmes d’irrigation d’une vallée semi-aride du Chili, l’Elqui. Selon elle, il existe « une représentation hégémonique de l’eau impulsée par l’État et défendue par les grands agriculteurs : l’eau doit être gérée de manière efficiente et ne doit pas se perdre dans l’océan ». De nombreux fleuves ne débouchent plus dans le Pacifique à cause de la sécheresse et des retenues d’eau. Malgré tout, « l’idée que les pratiques modernes [barrages, bassines ou usines de dessalement] vont résoudre la sécheresse reste bien installée », comme le constate Chloé Nicolas. Selon elle, « ces grandes bassines permettent l’accaparement » : au Chili, « les petits agriculteurs sont dépossédés de l’eau par plusieurs moyens, mais, clairement, l’accumulation de l’eau dans les réservoirs a renforcé cette dépossession ».

Après douze ans de sécheresse, le modèle des réservoirs et barrages commence doucement à être remis en question. Heinrich Böll Stiftung / Terram

Après douze ans de sécheresse, le modèle des réservoirs et barrages commence doucement à être remis en question. Claudia Galleguillos, responsable des stratégies d’eau à la Fundación Chile, fait partie de ces voix critiques. Elle « se demande si les ouvrages de stockage d’eau sont la politique adaptée pour atténuer la sécheresse ». Mauricio Galleguillos, docteur en sciences agronomiques de Montpellier et chercheur associé au CR2 du Chili, observe trois grandes conséquences environnementales après plus de trente ans d’usage des bassines. Tout d’abord, en accumulant l’eau dans des zones spécifiques, « on modifie sa distribution dans l’espace et on déconnecte l’eau de son cycle naturel ». Ensuite, « on diminue la quantité d’eau disponible à cause de l’évaporation » et enfin, « on interfère sur le temps nécessaire pour que l’eau se régénère ». Si « on puise l’eau dans les nappes phréatiques, on capte une “eau fossile” accumulée depuis des décennies et on affecte, là aussi, le cycle de l’eau ».

Les autorités misent sur les usines de dessalement

Selon Claudia Galleguillos, « la solution n’est pas dans les retenues d’eau. Si nous avons besoin de stocker l’eau, nous avons les aquifères ! » — des sols ou des roches réservoirs. Mauricio Galleguillos partage cette vision. Il souligne que dans le monde « les sols contiennent de plus grandes quantités d’eau que les fleuves » et qu’« il y a peu de connaissance du système sol-plante-eau ». Les sécheresses prolongées « exigent de nouvelles formes de penser et d’utiliser les sols, qui fonctionnent comme des éponges ». Mais cela sous-entend d’« investir davantage dans la connaissance que dans les infrastructures » et de « passer à un modèle où le débit naturel de l’eau est privilégié ».

À ce jour, les changements structurels suggérés par Mauricio ne sont pas à l’agenda. Face à une sécheresse durablement installée et des nappes phréatiques qui s’épuisent, les pouvoirs politiques et économiques misent sur les usines de dessalement qui se construisent par dizaines sur la côte Pacifique.

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