Au Japon, le lobby nucléariste veut banaliser Fukushima

Durée de lecture : 5 minutes

10 mars 2014 / Corinne Morel Darleux

Retour du nucléaire, oubli des politiques d’économies d’énergie, banalisation du mal radioactif : tout se met en place au Japon, avec le soutien des grands médias et du gouvernement français, pour refermer le drame de Fukushima. Alors qu’une nouvelle politique énergétique serait plus que jamais nécessaire. Analyse après un voyage sur place.


- Japon, carnet de route

Début 2012, le Premier Ministre Yoshihiko Noda assurait : « Le Japon est en train de mettre en place un nouveau modèle énergétique. Il deviendra un exemple ». Le Japon avait mis à l’arrêt ses réacteurs, provoquant de drastiques économies d’électricité. Arrêt des escalators et de certains éclairages publics, sous-vêtements thermiques, arrêt des heures supplémentaires et plans de rotation dans les entreprises. La bifurcation semblait possible. Las, début 2014 à Tokyo, à rebours de toute sobriété énergétique c’est au contraire à nouveau le règne des écrans géants, de la sonorisation en pleine rue, des néons et du zéro isolation. Dans tout le Japon le chauffage est assuré par des poêles à kérosène et des climatiseurs réversibles chaud-froid au rendement énergétique douteux. Durant la grande tempête de neige à Tokyo, j’ai même retrouvé des flocons jusque dans ma chambre.

Face aux courants d’air de nombreux bâtiments non isolés, les Japonais ont pris le parti de se chauffer eux plutôt que la pièce dans laquelle ils se trouvent. Je me suis ainsi vu offrir très naturellement de petites chaufferettes chimiques de poche à la caisse d’un café, j’ai dormi sous des couettes électriques et me suis réfugiée frigorifiée sous des tables basses chauffantes (kotatsu). Mais quand on pense à l’énergie grise, celle consommée pour fabriquer tous ces objets et les alimenter, on peut douter que ces palliatifs soient la panacée en matière d’efficacité énergétique.

De même, du côté de la production et des énergies renouvelables les efforts semblent fragiles. En zone contaminée de Fukushima on croise bien de surréalistes compteurs Geiger solaires, des coopératives photovoltaïques et des projets d’installation de panneaux solaires dans la zone rouge inhabitée. Mais ces initiatives locales sans politique nationale ambitieuse et volontariste de réduction de la consommation paraissent bien dérisoires, et dans l’ensemble on se sent bien loin du tournant de type Negawatt espéré.

Il faut dire que la volonté gouvernementale semble s’être volatilisée. Il est loin le temps où le gouverneur de Tokyo accusait l’éclairage des distributeurs de « consommer la production de plusieurs réacteurs nucléaires ». Pendant mon séjour un nouveau gouverneur pro-nucléaire a été élu à Tokyo, dans une relative indifférence et avec une abstention de 5 3%. Malgré les sondages indiquant que 70 % des Japonais sont favorables à l’abandon du nucléaire, trois ans après Fukushima, on peut craindre que la mobilisation ne s’essouffle.

Il existe pourtant des forces de résistance, comme j’en ai rencontré à l’université Meiji Gakuin autour du thème de l’écosocialisme ou au rally antinucléaire qui rassemble chaque semaine des parlementaires et citoyens engagés devant la Diète, le Parlement japonais. Ainsi à Tokyo, le candidat antinucléaire Kenji Utsunomiya, soutenu par le Parti communiste japonais et des mouvements verts et citoyens, est arrivé deuxième aux élections.

Malgré cela, le projet de réouvrir seize réacteurs au printemps, soutenu par le Premier ministre Abe, ne semble pas pour l’instant rencontrer de forte opposition. Il est vrai qu’il est soutenu par les grands médias japonais. Par exemple, le deuxième quotidien du pays Asahi publiait le 9 janvier dernier un entretien croisé avec Bernard Bigot, administrateur général du CEA et Dominique Mockly, vice-président d’Areva, qui réaffirmaient leur soutien à la « belle usine » de retraitement de Rokkasho-Mura, construite en partenariat avec Areva. On se souvient que le tout premier déplacement en juillet 2012 du nouveau ministre des Affaires Etrangères M. Fabius avait été réservé au Japon [pour vanter le combustible Mox->http://www.areva.com/FR/activites-1391/transport-de-combustible-mox-de-france-vers-le-japon.html. Et en juin dernier M. Abe recevait le Président Hollande venu appuyer le démarrage de la même centrale de Rokkasho et « l’excellence française » d’Areva qui, non contente de fournir combustible et réacteurs en amont, vend également au Japon des instruments de mesure de radioactivité post-catastrophe, comme je l’ai découvert en zone contaminée dans un hangar paysan.

Les intérêts économiques ont la peau dure. En outre le Japon dispose de peu de ressources fossiles, alors qu’avec l’arrêt des réacteurs, ce sont les centrales thermiques qui ont pris le relais : le pays importe aujourd’hui massivement gaz et charbon. Le contexte actuel, marqué par un taux de change avantageux, en fait une solution relativement indolore. Mais cette situation est provisoire. D’ici peu la facture énergétique risque d’augmenter. A ce moment, si le Japon ne dispose pas d’un programme sérieux et planifié dans le temps d’économies d’énergie, ou a minima d’élus et de citoyens mobilisés pour en défendre fortement l’idée, il court le risque d’un retour en force du nucléaire.

"Ne comptons pas sur une catastrophe pour réveiller les consciences"

Un drame comme celui de Fukushima ne doit jamais se reproduire. Ne comptons pas sur une catastrophe pour éveiller les consciences. L’émotion est passagère, seuls le débat argumenté et l’appel à la raison nous permettront, ici comme ailleurs, de convaincre durablement et d’obtenir l’arrêt du nucléaire. Nous devons pour cela répéter inlassablement le caractère essentiel des économies d’énergie. Construire et amplifier le rapport de forces, dénoncer la sous-traitance et les risques dans les centrales françaises, faire connaître nos argumentaires sur le vrai coût du nucléaire, le « grand carénage » de remise aux normes et le mirage de l’EPR, pointer les dangers et contre-sens du projet Cigeo d’enfouissement à Bure. Et enfin dénoncer avec force les pratiques du gouvernement français. Trois ans après Fukushima, vanter les mérites du nucléaire au Japon comme l’ont fait MM. Hollande et Fabius est une honte que nous ne pouvons accepter.

Citoyens, associations, scientifiques, journalistes indépendants, syndicats, élus et partis politiques, mettons en commun nos savoir-faire, nos arguments et nos forces pour sortir de cette hérésie des temps modernes. En ce jour de commémoration, voilà le plus grand témoignage de solidarité que nous pouvons adresser aux victimes de Fukushima et au peuple Japonais.



Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de Gauche, conseillère régionale Rhône Alpes. Son blog.

Consulter le Dossier Fukushima.


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