Au Maroc, le sacrifice de l’Aïd est annulé, les éleveurs à la peine
Un élevage de moutons (2022) au sud de Casablanca, au Maroc. (Image d'illustration). - © Fadel Senna / AFP
Un élevage de moutons (2022) au sud de Casablanca, au Maroc. (Image d'illustration). - © Fadel Senna / AFP
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C’est historique : le roi a appelé les Marocains à ne pas tuer de moutons pour l’Aïd. En cause : une sécheresse qui s’éternise, mettant les éleveurs à rude épreuve, et des prix de la viande astronomiques.
Casablanca, (Maroc), reportage
Vingt-neuf ans que cela ne s’était pas produit : au Maroc, Mohammed VI a invité le peuple à « s’abstenir » du sacrifice du mouton pour l’Aïd Al Adha, l’une des fêtes les plus importantes pour les musulmans, qui se tiendra début juin. Le 26 février dernier, cette annonce est tombée comme un couperet pour les éleveurs de moutons, privés de leur pic d’activité annuel. Elle révèle surtout l’ampleur des « défis climatiques et économiques », comme l’indique le message royal, auquel le pays est soumis.
Avec la sécheresse qui s’éternise depuis sept ans dans le Royaume, et donc le manque de fourrage, le cheptel national s’est réduit comme peau de chagrin. Le prix du mouton s’est envolé, sur fond de forte inflation générale. Mohammed VI, en tant que « commandeur des croyants », s’est adressé tout spécialement au peuple « à revenu limité » : cette année, il accomplira le sacrifice en leur nom.
Car l’achat d’un mouton à égorger représente une dépense considérable : en juin dernier, au moment de la fête, il pouvait dépasser les 6 000 dirhams (dhs, environ 573 euros).
Si le roi en est arrivé à une telle décision, c’est aussi pour « donner l’opportunité de reproduire le cheptel », pense Mohammed Jadri, économiste contacté par Reporterre.
L’occasion de « reproduire le cheptel »
Les effets de l’annonce royale ne se sont pas fait attendre : dès le lendemain, les prix des moutons ont dégringolé. Sur le marché du bétail de Béni Mellal, des éleveurs indiquaient au média Le Site Info, au lendemain de l’annonce, qu’un mouton à 5 000 dhs (environ 477 euros) était passé au prix de 3 000 dirhams (environ 286 euros).
Il faut dire que la rumeur de l’annulation du sacrifice courait déjà depuis quelques semaines. Le 14 février dernier, le ministre de l’Agriculture annonçait que le cheptel était de 38 % inférieur à sa taille de 2016. Ce qui laissait craindre un nombre insuffisant de moutons pour absorber la demande de l’Aïd (environ 6 millions de têtes). C’était déjà le cas en 2024, mais l’État avait alors misé sur une stratégie d’importation de près de 600 000 têtes, avec des mesures d’incitation — des subventions — destinées aux éleveurs marocains.
Quelques jours à peine avant l’annonce royale, Abderrahmane Mejdoubi, le président de l’Association nationale des éleveurs d’ovins et de caprins (Anoc), faisait comprendre auprès du journal Bladi qu’une annulation de l’Aïd serait fatale pour la filière. La fête représente une manne colossale pour le monde rural : c’est plus de 12 milliards de dhs de revenus en provenance des villes, qui font vivre 214 000 agriculteurs-éleveurs.
Selon l’économiste Mohammed Jadri, les subventions à l’importation ont été données « sans précaution » en 2023 et 2024, ce qui a conduit à une année catastrophique pour les consommatrices et consommateurs marocains. « Les moutons importés ont été vendus aux mêmes tarifs que ceux produits localement, en moyenne autour de 4 000 dirhams, alors que le salaire minimum marocain est d’environ 3 000 dirhams. » En cause : les intermédiaires et les spéculateurs, qui « profitent de la crise pour faire des profits sur le dos des familles défavorisées et des classes moyennes », selon l’économiste.
Face à une longue sécheresse, les éleveurs jettent l’éponge
La principale dépense pour un éleveur est l’alimentation de ses moutons. À cause de la sécheresse, le fourrage marocain est hors de prix. Dès 2023, l’État a tenté d’inciter les éleveurs à l’importer, en couvrant les droits d’importation et la TVA, ou encore en le distribuant, par millions de tonnes, pour combler le manque de pâturages. Cela n’a pas suffi et les éleveurs ont été nombreux à changer d’activité.
L’annulation de l’Aïd 2025 risque de les décourager encore plus. « L’État doit prendre des mesures pour les soutenir : des subventions, des facilités de crédits », pense Mohammed Jadri. « Il faut surtout profiter de cette année sans Aïd pour travailler à une réforme structurelle du système d’agriculture… en incluant les petits paysans »
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Car les grandes exploitations se sont taillé la part du lion, tout en drainant les réserves d’eau. Pour le journaliste Abdellah Tourabi, c’est aussi à cause du Plan Maroc Vert, lancé en 2008 : « En augmentant les surfaces irriguées, en encourageant les cultures voraces en consommation d’eau, refusant de tenir compte de la nature semi-aride du pays, et en s’en tenant à une pure logique productiviste et comptable, le PMV a eu des effets dévastateurs sur les ressources en eau », écrit-il dans le magazine Telquel.
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Cette année sans Aïd sera-t-elle un tournant dans la politique agricole marocaine, plus soucieuse du changement climatique ? En attendant, la saison agricole actuelle est déjà bien sèche, avec un niveau d’entrée d’eau inférieure à la moyenne. Selon un rapport récent de la Banque mondiale, « les effets combinés de la pression démographique, de la demande croissante émanant des secteurs économiques, et des répercussions négatives du changement climatique » pourraient mener le pays à la « pénurie absolue » d’eau d’ici à 2030.