Au Moyen-Orient, l’eau potable ciblée par la guerre
Des Palestiniens allant chercher de l'eau à la centrale de désalinisation de Khan Younes, dans la bande de Gaza, en février 2026. - © Bashar Taleb / AFP
Des Palestiniens allant chercher de l'eau à la centrale de désalinisation de Khan Younes, dans la bande de Gaza, en février 2026. - © Bashar Taleb / AFP
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Avec les bombardements d’usines de désalinisation en Iran et dans le Golfe, l’eau est redevenue une cible militaire. Ces attaques s’inscrivent dans une longue histoire de conflit et d’accaparement autour de cette ressource vitale.
Beyrouth (Liban), correspondance
Après le pétrole, l’eau comme cible de guerre ? Il y a une semaine, la région retenait son souffle après le bombardement d’une centrale de désalinisation iranienne sur une île du détroit d’Ormuz par les États-Unis. Les autorités ont accusé leur ennemi d’avoir perturbé l’approvisionnement de 30 villages en eau potable, et leur réponse ne s’est pas fait attendre : l’Iran a visé une centrale similaire à Bahreïn le lendemain, laissant craindre un engrenage mortifère.
« Personne ne s’attendait à ce que ces usines ne soient visées, ces attaques ont créé la surprise — si elles avaient continué, elles auraient vraiment représenté une nouvelle étape dans ce conflit, car elles ne servent vraiment que les civils et rien ne justifie de les cibler », explique Mohammed Mahmoud, responsable des politiques climatiques et hydriques au Moyen-Orient à l’université des Nations unies, et fondateur de l’Initiative sur le climat et l’eau, une ONG basée aux États-Unis.
La région se trouve piégée par un embrasement général suite à l’offensive israélo-étasunienne contre l’Iran, lancée le 28 février dernier, qui y a fait plus de 1 200 morts et 10 000 blessés. Outre l’assassinat de l’ayatollah Khamenei et d’un grand nombre des cadres de la République islamique, les frappes aériennes ont visé des infrastructures militaires, mais aussi civiles — comme le pétrole, et maintenant l’eau. « Une escalade des attaques sur ces centrales d’eau aurait pu avoir des conséquences graves pour les civils de tous ces pays, il ne s’agirait de rien de moins que de crimes de guerre intentionnels, prenant la population comme otage », dit-il.
Si ces attaques ont suscité une telle inquiétude, c’est parce que les pays du Golfe dépendent de la désalinisation pour leur survie — à 50 % pour l’Arabie saoudite, à 90 % pour le Qatar et le Koweït. Ces « royaumes d’eau salée » font tourner 400 usines qui pompent l’eau de la mer, un progrès technologique qui a permis leur développement, mais représente aussi l’une de leurs grandes faiblesses.
L’Iran, lui, a connu l’an dernier le pire épisode de sécheresse de son histoire, et fait face à un stress hydrique majeur. Alors que le Moyen-Orient est affecté surproportionnellement par le réchauffement climatique, des telles attaques peuvent avoir des effets dramatiques sur les populations civiles.
« L’eau a déjà été prise pour cible dans la région, par exemple quand Daech a attaqué des barrages en Irak et en Syrie, ou encore lors de la guerre du Golfe en 1991, quand les marées noires ont contaminé l’eau des nappes phréatiques », continue Mohammed Mahmoud.
Plus récemment, c’est à Gaza qu’Israël a détruit deux des trois usines de désalinisation, ainsi que la quasi-totalité des canalisations et centrales d’assainissement, selon l’ONU. Résultat : 90 % des Gazaouis se retrouvent privés d’eau potable propre. « Il s’agit clairement de frappes répétées et intentionnelles, que je trouve très difficiles à justifier d’un point de vue militaire », ajoute-t-il.
Une source plusieurs fois bombardée
Ces attaques s’inscrivent dans une longue et sanglante histoire d’accaparement de l’eau par l’État hébreu, dès sa conquête des rives du Jourdain en 1967. « Depuis, Israël pompe l’eau du fleuve, ce qui affecte les Jordaniens et les Palestiniens. Cela fait baisser le niveau de la mer Morte d’un mètre par an, c’est énorme », s’indigne Yasmine Jabali, professeure associée et experte en qualité de l’eau à l’université de Balamand, au nord du Liban.
Les guerres successives menées par Tsahal auraient souvent pris pour cible cette ressource essentielle au développement de l’État d’Israël, notamment la guerre des Six Jours et la conquête du Golan syrien, jusqu’à l’offensive israélienne dans le sud de la Syrie depuis décembre 2024.
Le Liban aussi a fait les frais de cette stratégie, notamment lors de l’occupation du Liban-Sud entre 1978 et 2000. « La rivière Litani [entre Saida et Tyr] est vue comme stratégique, ainsi que le Wazzani, qui est au cœur de controverses encore récentes, comme en 2002 », ajoute la professeure. Sa source a été bombardée à plusieurs reprises lors des guerres successives, Israël accusant le Liban de l’en priver.
Aujourd’hui encore, les ordres d’évacuation israéliens prennent le Litani et la rivière Zahrani, près de Saida, comme frontières. « Plus la région est privée d’eau, plus elle devient un levier militaire pour mettre de la pression sur les habitants et les États », explique Yasmine Jabali.
En Cisjordanie occupée, c’est un véritable « apartheid de l’eau » qui est mis en place : alors que les Palestiniens n’auraient accès qu’à environ 80 litres d’eau par jour et par personne, les Israéliens en consomment près de 250. Alors que les rives du Jourdain sont militarisées et colonisées, les habitants palestiniens doivent acheter leur eau potable à la société israélienne Mekorot à prix coutant. Des associations comme B’Tselem et al-Haq accusent Israël d’ainsi pousser les Palestiniens à l’exode, utilisant l’eau comme arme de nettoyage ethnique.