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Reportage — Agriculture

Au Paraguay, des paysans en lutte contre la monoculture de soja

Petit État sud-américain, le Paraguay demeure une nation agricole aux inégalités sociales prononcées. Dans le nord du pays, une organisation paysanne se bat contre le modèle très dominant de la monoculture d’exportation.

  • Concepción (Paraguay), reportage

À travers le pare-brise de sa voiture, Adriano observe un instant l’état de la route. Les pluies de la veille ont creusé des ornières dans le sol boueux et obligent le conducteur à faire preuve de prudence. Après quelques secondes de tâtonnement, il s’élance et pénètre dans le petit terrain que délimite une barrière en bois. « Nous voici au siège de l’OCN. » L’Organisation paysanne du Nord (Organización Campesina del Norte, OCN) est une structure corporative de la région de Concepción, dans le nord du Paraguay. Fondée en 1986, elle a pour ambition de regrouper les paysans et petits producteurs du département afin d’en défendre les intérêts. Dans l’enceinte se trouve une maisonnette, dont une des pièces est utilisée pour la radio communautaire de l’association. Les lieux sont spartiates et témoignent des moyens précaires dont dispose la structure. « Environ six cents familles sont membres de l’OCN », raconte Adriano Muñoz. Ingénieur en agroécologie, diplômé au Venezuela, il est âgé de 37 ans et milite dans l’organisation depuis 2006. « Notre objectif est de promouvoir une méthode productive ayant pour base le modèle familial, l’autosuffisance alimentaire et sans utiliser de pesticides. » L’adhésion à l’OCN se réalise à travers une formation afin d’acquérir les connaissances techniques nécessaires à l’application de ce projet. Un système qu’Adrieno présente comme un « modèle de résistance » face à celui de la monoculture.

« La répression ne se fait pas au hasard » 

Peuplé d’environ sept millions d’habitants, le Paraguay est un pays dans lequel plus de 35 % de la population vit en milieu rural. Les inégalités sociales sont importantes, selon l’ONG Oxfam, car seulement 2 % de la population possèdent 85 % des terres. Un accaparement résultant des longues années de dictature (1954-1989), durant lesquelles des milliers d’hectares furent distribués aux proches et amis du régime. C’est sur cette base que s’est développée une politique agricole d’exportation centrée sur le soja. Au début des années 1990, près de 1,5 million d’hectares étaient utilisés pour la production de cette légumineuse, qui en occupe aujourd’hui 3,5 millions (soit 8,6 % du pays, qui compte 406.752 km²). Cette expansion vertigineuse s’accompagne de celle de l’élevage, dont la croissance implique la déforestation de nombreuses zones du pays afin de créer des pâturages pour le bétail. Conséquence de cette insatiable logique économique : de nombreux petits paysans sont expulsés de leurs terres et les communautés indigènes sont privées de leurs forêts. Le paysage du département de Concepción [1] en est très représentatif : de vastes parcelles clôturées bordent la route reliant la ville de Concepción à la capitale, Asunción. Sur des centaines de kilomètres, d’interminables barbelés délimitent ces propriétés privées vouées à nourrir les bovins ou à la plantation de maïs, d’eucalyptus et de soja. Entre 2001 et 2019, le Paraguay a perdu, selon l’observatoire Global Forest Watch, environ six millions d’hectares de couvert végétal. « Nous avons deux modèles économiques qui s’affrontent et qui ne peuvent pas cohabiter, dit l’ingénieur. Cela entraîne un vif conflit de territoire et la violence devient un moyen pour imposer la monoculture. »

Autour de Concepción, il n’est pas rare de croiser des postes de contrôle routier tenus par des hommes armés en uniforme, parfois avec des véhicules blindés. Depuis 2013, une unité mixte composée de policiers et de militaires est déployée dans tout le département de Concepción : la FTC (Force de travail commun, la Fuerza de Tarea Conjunta). Elle est chargée de lutter contre la guérilla de l’EPP (Armée du peuple paraguayen, Ejército del Pueblo Paraguayo), dont la zone d’activité se concentre dans cette partie du pays. « Le problème avec la FTC, c’est qu’elle part du principe que tout paysan est un guérillero, cela entraîne une répression aveugle dans les villages », explique Adriano. Une situation que le jeune homme connaît personnellement. C’est parce qu’il était menacé d’arrestation qu’il s’est exilé trois ans au Venezuela. Il a ensuite été accusé d’être « le délégué international de la guérilla » de l’EPP pour sa présence dans le pays chaviste.

Adriano Muñoz, militant de l’OCN.

« La répression ne se fait pas au hasard », soulignent de leur côté Pablo Cáceres et Benjamin Valiente, tous deux membres de la Pastorale sociale de l’Église de Concepción. Religieux impliqués dans le monde rural, les deux hommes sont des figures publiques reconnues pour leur engagement en faveur des communautés locales. Selon eux, « la plupart des victimes des actions de la FTC, sous prétexte de lutte antiterroriste, sont des personnes impliquées dans les mobilisations sociales paysannes et contre les abus des grands propriétaires ». Ils dénoncent des cas de « falsos positivos » (faux positifs), c’est-à-dire des personnes tuées par l’armée que l’on présente ensuite comme des membres de l’EPP.

Benjamin Valiente (à gauche) et le prêtre Pablo Cáceres, responsables de la Pastorale sociale de Concepción.

Apparu en mars 2008, l’EPP est un groupe insurgé qui se dit marxiste-léniniste. Possédant des racines rurales, il a surgi lors d’un conflit opposant les habitants de la petite commune de Kurusu de Hierro (département de Concepción) à Nabort Both, propriétaire d’une plantation de soja voisine. Les premiers exigeaient l’installation d’une barrière verte (composée d’arbres) afin d’empêcher que la fumigation de produits agrochimiques, réalisée par le second, ne continue de provoquer des intoxications au sein des foyers. Alors qu’un procès était en cours, l’EPP brûla des tracteurs et autres machines agricoles appartenant à M. Both. Depuis, l’EPP a multiplié les actions violentes : embuscades, attaques armées et enlèvements. Il a de nouveau fait la une des journaux avec l’enlèvement, le 9 septembre 2020, de l’ancien vice-président de la république Oscar Denis.

« Que ce soit par coercition ou par sympathie politique, l’EPP dispose d’un soutien dans le milieu rural » 

« Le problème est que l’EPP porte les mêmes revendications que les groupes paysans », déplore Benjamin Valiente. Contre la déforestation, contre la fumigation et hostile aux grands propriétaires terriens, l’organisation armée affirme dans ses communiqués lutter en faveur « du peuple » et contre « les oligarques ». « Mais leurs actions nous portent préjudice à chaque fois, déplore Benjamin Valiente. Elles justifient le discours sécuritaire et la militarisation de la région. » L’EPP devient un ennemi si utile à l’État que les deux religieux doutent parfois de sa nature réelle ou de la volonté sincère des autorités à l’éradiquer. Un questionnement que se pose également le journaliste et universitaire Hugo Pereira, auteur d’un ouvrage sur le sujet [2] : « Il n’y a presque plus de forêts, cet habitat naturel des guérillas, et les vastes territoires sur lesquels se déplace l’EPP sont pour la plupart composés de terrains privés, dotés de gardiens armés et de systèmes de surveillance. Comment peut-il tenir en échec les militaires si longtemps dans ces conditions ? »

Le journaliste Hugo Pereira, dans la banlieue d’Asunción, la capitale du Paraguay.

Pour le criminologue Juan Martens, auteur d’une longue enquête sur l’EPP (Aproximaciones a la naturaleza del EPP dese la perspectiva de la insurgencia), l’existence de ce groupe armé est favorisée par l’absence de l’État dans la région. Il mentionne notamment le cas d’assistance ou d’aides économiques sporadiques que la guérilla dispense dans les hameaux. « Que ce soit par coercition ou par sympathie politique, l’EPP dispose d’un soutien dans le milieu rural. » De son côté, l’OCN, l’organisation paysanne non violente, dit pâtir de la situation : « L’OCN a perdu beaucoup de membres à cause de cette stigmatisation, regrette ainsi Adriano. Autrefois, nos forces vives étaient capables de paralyser la ville lors des mobilisations. » Malgré les difficultés, elle reste une actrice centrale dans le nord du pays. Et un rempart modeste face au rouleau compresseur de la monoculture.

Une rue du centre-ville de Concepción.

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