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Reportage — Pollutions

Au lac d’Annecy, une restauration écologique réussie

Le lac d'Annecy, où l'eau est si claire que l'on peut y voir jusqu'à 10 mètres de profondeur.

Avant d’être « le plus pur d’Europe », le lac d’Annecy servait de déversoir aux égouts des villes alentours. Une politique ambitieuse de dépollution menée depuis plus de 60 ans a permis sa restauration mais ses défenseurs ne relâchent pas leur attention face aux nouvelles menaces.

Lac d’Annecy (Haute-Savoie), reportage

Ils posent tout sourire devant leurs téléphones brandis à bout de bras. En arrière-plan, le ciel bleu, les montagnes blanches et le lac turquoise. Un paysage de carte postale qui a attiré ces couples venus tout droit d’Italie, de Russie et de Paris. Bienvenue au lac d’Annecy, autoproclamé « lac le plus pur d’Europe ». Mais qu’on ne s’y trompe pas. Derrière ce paysage de rêve, il n’y a pas qu’une affaire d’heureux hasard géographique. Il y a les activités humaines et l’histoire d’un réveil écologique précoce.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme d’autres lacs, celui d’Annecy s’est mis à tourner peu à peu au vert sous l’effet du développement urbain. Les algues s’y multipliaient, les poissons nobles se raréfiaient. Plongeurs, pêcheurs et scientifiques ont alors alerté sur l’état d’eutrophisation [1] accéléré du lac, c’est-à-dire son indigestion aux eaux usées… Le même phénomène qui empoisonne aujourd’hui les plages bretonnes. L’alerte a été prise au sérieux par les édiles locaux et un plan d’action a été mis en place. Ainsi est né en 1957 le Syndicat intercommunal du lac d’Annecy (Sila). Les travaux d’assainissement ont été lancés pour dévier les égouts hors du lac. Près de quarante ans plus tard, le lac d’Annecy est officiellement tiré d’affaire et décroche la médaille du lac le plus pur d’Europe.

L’usine de dépollution du Siloé, à Cran-Gevrier. © Caroline Vinet / Reporterre

Le cœur de cette réussite se niche non loin d’Annecy, à Cran-Gevrier. C’est là, en contrebas d’une zone pavillonnaire, coincée entre la rivière le Fier et la déchetterie,f que se dresse la discrète usine de dépollution de l’agglomération annécienne, le Siloé. Si discrète qu’on en oublierait presque que c’est là qu’aboutissent l’eau mousseuse de la douche, les résidus de liquide vaisselle et d’huile de cuisson des restaurants et les doux effluents des toilettes de milliers d’Annéciens. Ni odeur ni fumée nauséabonde. Pas un bruit. Pas un humain à l’horizon. L’œil se repose sur les lignes épurées des pelouses vertes et des larges allées en dalles blanches. Quand, tout à coup, il est violemment happé par d’immenses silos d’un bleu primaire à faire pâlir le ciel de janvier, posés comme des Lego sur ce décor de Sillicon Valley à la sauce savoyarde. C’est sous leurs dômes hermétiques que macèrent et disparaissent les résidus des égoûts et des collecteurs d’eau usée qui ceinturent les 35 kilomètres de rives du lac d’Annecy.

Digestion de la pollution

Le Siloé est un gigantesque système digestif. En l’espace de quatre ou cinq heures, il absorbe, tamise, dégraisse, épure et traite, via différents filtres biologiques, les eaux usées avant de les rejeter dans le Fier, qui lui-même les déversera dans le Rhône, bien loin du lac. « On retire les gros déchets — lingettes, tissus, sables, graisses — et on traite les eaux pour retirer le carbone, l’azote et le phosphore [responsables de l’eutrophisation] », explique entre deux bassins d’épuration le responsable de l’usine, Aurélien Ducruet, casque de chantier bleu à la main. L’eau n’en ressort pas potable : restent encore des résidus de micropolluants (pesticides, médicaments, bactéries…). « Mais il y a un suivi important de la qualité des effluents des rejets et ils répondent aux normes réglementaires », assure Victor Frossard, hydrobiologiste de l’université Savoie Mont-Blanc. « Les eaux sont rejetées dans des milieux récepteurs avec une bonne capacité de diminution de la pollution. » Comprendre : les courants, qui finissent de filtrer et de brasser les polluants.

Des bassins de traitement des eaux usées. © Caroline Vinet / Reporterre

« Ces investissements ont permis de rendre par la suite le traitement pour l’eau potable moins onéreux », se félicite Pierre Bruyère, président du Sila. Selon lui, l’opération de dépollution du lac n’a coûté que 450 millions d’euros, répartis sur plus de 60 ans. Assis derrière son large bureau immaculé, Pierre Bruyère narre mécaniquement les prouesses accomplies par le syndicat depuis sa naissance. « Notre devise est d’être toujours à la pointe de l’environnement. Peut-être y est-on plus sensible quand on a un paysage de notre qualité », dit-il avant de poursuivre, pragmatique : « L’eutrophisation posait un vrai problème de salubrité. Aujourd’hui, le lac fournit en eau potable près de 50 000 habitants. »

De fait, personne ne trouve à redire au travail accompli. Acteurs publics, associatifs comme scientifiques saluent à l’unanimité le travail mené sans discontinuer depuis plus de 60 ans. Le lac d’Annecy porte en lui la preuve qu’avec un peu de bonne volonté politique, les humains sont capables de réparer les dégâts qu’ils ont causés. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Les lacs Léman et du Bourget ont suivi son exemple quelques années plus tard. « Aujourd’hui, on observe un niveau de restauration satisfaisant pour les trois lacs », affirme Victor Frossard.

Les résidus d’hydrocarbures liés au trafic routier menacent les rives du lac. © Caroline Vinet / Reporterre

Mais « ce n’est pas parce qu’on a gagné cette bataille qu’il faut se reposer sur nos lauriers », avertit Yann Magnani, président de l’association Annecy Lac Pêche (ALP) et ancien biologiste à la retraite. Depuis son bureau avec vue imprenable sur le lac, les montagnes… et la départementale, il préfère d’ailleurs parler de lac le plus « clair » plutôt que de plus « pur » d’Europe. Les pêcheurs sont la vigie du lac. Ce sont eux qui ont donné l’alerte de l’eutrophisation. Aujourd’hui, ils sonnent l’alarme pour un nouveau type de pollution, invisible cette fois-ci, qui menace les rives du lac : celle liée au trafic routier.

Métaux lourds et hydrocarbures

Une étude financée par leurs soins et menée par l’université Savoie Mont-Blanc a montré en 2019 la présence de métaux lourds et d’hydrocarbures à des seuils alarmants sur certaines rives du lac. « C’est lié à l’usure des pneus, des plaquettes de frein, à la combustion de l’essence et du gasoil… », énumère avec un calme professoral Yann Magnani. « Quand il pleut, tous ces polluants présents sur les routes filent directement au lac. » Pour le président du Sila, « il n’y a pas péril en la demeure ! » La pollution est circonscrite à quelques points où la circulation routière est la plus importante. « La plupart des sites qu’on a explorés font état d’une contamination résiduelle, qu’on trouve dans tous les écosystèmes », soutient également Victor Frossard, coauteur de l’étude.

Yann Magnani, président de l’association Annecy Lac Pêche inspecte les roselières qui bordent le lac. © Caroline Vinet / Reporterre

Mais Yann Magnani insiste. Il faut agir avant que ces polluants ne contaminent le reste du lac. Il propose d’installer des « noues écologiques » aux abords des routes. Ce sont des sortes de fossés dans lesquels on plante des roseaux en guise de filtres naturels pour fixer les polluants avant qu’ils ne se dissolvent dans l’eau et ne contaminent l’ensemble de la chaîne alimentaire. Le doigt pointé en direction des quelques roselières qui ont survécu à la main humaine, Yann Magnani fait le point sur les opérations de préservation de la flore lacustre, quand, tout à coup, il se crispe. « Qu’est-ce qu’ils ont fait ? » Devant lui, un champ de tiges coupées, ratiboisées. Quelques roseaux s’agitent encore timidement à trois mètres de la rive. « Il y avait une famille de castors qui s’était installée là », s’exclame-t-il, ahuri. « Les roselières sont protégées par un arrêté préfectoral de protection des biotopes ! », fulmine-t-il en examinant l’étendue des dégâts. Sur le chemin du retour, il fourbit déjà son prochain courrier de protestation au Sila.

Le soleil se couche sur Annecy quand le téléphone sonne. « Bonsoir Madame, c’est Yann Magnani. » La voix est calme. « Je suis retourné aux roselières et j’ai lu les panneaux. Il semblerait que ce soit prévu dans le plan de restauration. » Il n’y aura pas de courrier cette fois-ci. « Le fauchage a été réalisé pour tenter de contrer la progression des saules — pas sûr que les castors apprécient — et "rajeunir" la roselière. À suivre… » Le lac et ses castors ont leur ange gardien.

Selon Yann Magnani, le lac a perdu près de 80 % de ses roselières, barrières naturelles contre les polluants venus de la route. © Caroline Vinet / Reporterre

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