Autour de Sivens, la solidarité s’organise face au blocage des pro-barrages

Durée de lecture : 8 minutes

4 mars 2015 / Grégoire Souchay (Reporterre)

A deux jours du vote du Conseil général du Tarn sur l’avenir du projet de barrage, le blocage de la zone du Testet continue. Les zadistes endurent et font face tant bien que mal aux provocations des pro-barrages. La solidarité extérieure s’organise.

- Saint Affrique (Aveyron), correspondance

"Pro-barrages en bas de chez nous, les mensonges fusent. Impossibilité d’aller chercher notre fils à l’arrêt de bus qui se situe sur la D999 qui est une route a grande circulation. Les pro-barrages refusent catégoriquement que l’on sorte de chez nous. Menace de mort, de dégradation de véhicule, coup de téléphone de pro barrages qui se trouvent en bas de chez nous, etc." Tel est le témoignage que livre Nadine Lacoste.

Habitante de Barat, confinée chez elle à cause du blocus des pro-barrages, venus nombreux depuis lundi matin pour bloquer les accès à la zone. Le tort de cette famille : ne pas suivre une supposée "volonté des habitants de vallée" de faire le barrage de Sivens. Sauf si l’on est riverain (favorable au projet) ou journaliste disposant de la carte de presse, il est presque impossible d’accéder à l’intérieur de la zone du Testet, soit sous la pression des pro-barrages, soit de celle des gendarmes.

"Il faut savoir si on est dans un Etat de droit". La tirade de Philippe Jougla, responsable de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) du Tarn, pourrait faire sourire en d’autres circonstances. Car de fait, c’est bien son syndicat agricole qui organise des opérations d’entrave manifeste aux libertés de circulation sur la zone. Pourtant, son propos vise les occupants, réduits à une petite cinquantaine sur place depuis le début de l’hiver, qui "menacent la démocratie" par le seul fait d’être présents sur la ZAD du Testet.

Blocus 24h sur 24

Jour et nuit, venus de tous les coins des départements voisins, les agriculteurs en colère campent et barrent l’accès à la zone du Testet. Sur les route adjacentes et les sentiers forestiers, d’autres groupes patrouillent, menaçants. Et quand la voie n’est pas barrée par les agriculteurs, elle l’est par les gendarmes. Des forces de l’ordre passives face à ces actions qui "troublent l’ordre public" selon les définitions légales.

- A Albi -

Mais pour l’heure, le préfet tente d’empêcher les affrontements directs. Les gendarmes appliquent cette consigne avec une ardeur mesurée, selon leur tempérament personnel. Philippe Jougla, conscient de l’existence de ces tentatives violentes, explique : "Ce blocus c’est aussi un moyen de gestion" de ses propres affiliés. Sans condamner directement les excès de certains, il précise que "l’objectif est de dénoncer l’inaction des pouvoirs publics qui ne mettent pas en oeuvre les décisions de justice" en ayant "pour ligne de conduite d’éviter la violence".

Ce qui n’empêche pas des débordements. Ainsi, en fin de matinée, ce mardi, aux abords de la D999, un groupe très décidé, armé de barres de fer et de bâtons, décide de franchir les bois séparant la route du premier campement zadiste. Un face à face s’engage, un cordon de gardes mobiles bloque les zadistes, un autre retient les pro-barrages, sans les empêcher de se rapprocher. Et forcément, à un moment donné, la tension monte. Des coups sont échangés au milieu des bois. Après des pierres et des insultes, c’est un engin incendiaire qui est jeté par un pro-barrage sur une yourte plantée à côté.

Le temps est humide et les opposants parviennent à éteindre l’incendie naissant sur l’habitation, mais l’acte délictueux est bien là, filmé et avec des témoins. Sauf que les gendarmes, plutôt que de s’en prendre aux assaillants, demandent fermement aux zadistes de reculer car "leur présence fait monter la tension".

Les délits des pro-barrages restent impunis par la police

Comme si la faute de la montée de violence des pro-barrages revenait aux militants écologistes. A ce jour, aucune arrestation de pro-barrage n’a été jusqu’ici recensée depuis le déclenchement de cette stratégie de la tension permanente, orchestrée par le syndicat agricole majoritaire. Bilan de la journée : "Des coups sur la tête, dans les côtes et coup de poing sur un jeune de 22 ans ainsi qu’un autre blessé par des coups de bâton sur la tête", rapporte Camille (pseudonyme). Ces blessés seront finalement évacués à l’hôpital.

"Ils nous empêchent de travailler et d’accéder à nos terres", expliquent en réponse les pro-barrages. Pourtant, dans une lettre d’apaisement, les occupants de la zone avaient fait part il y a déjà plusieurs semaines de leur accord pour dégager les terres que les riverains souhaitaient cultiver, situées aux alentours de la zone.

Quant à Mme Maurel, habitante de la zone qui, selon les pro-barrages, "ne pouvait pas accéder à son domicile" [information démentie par l’intéressée dans le Canard Enchainé], Camille raconte avoir vu "ce matin les barricades à l’intérieur de la zone être ouvertes pour laisser passer le fils Maurel qui est allé récupérer des meubles de sa mère" et repartir de la zone sans avoir aucunement être menacé.

La solidarité se réveille

Face à ce statu quo où les zadistes sont face à deux groupes peu amènes, gendarmes et pro-barrages, le soutien s’organise. "Des soutiens locaux et autres personnes motivé-e-s sont rassemblé-e-s dans les locaux de la FDSEA à la chambre d’agriculture d’Albi". Après l’action parisienne devant le siège de la FNSEA, c’est dans les locaux de la Chambre départementale, soutien fervent du projet, que des opposants au projet de la région se sont retrouvés mardi 3 mars après midi.

Selon l’AFP, ils étaient une trentaine à avoir envahi les locaux de la Chambre d’Agriculture. La directrice, Maire-Lise Housseau, raconte : "Il y a eu une grosse bousculade. La police a mis tout le monde dehors à coups de lacrymogène". Selon Helios (pseudonyme), présent dans cette action et joint par Reporterre, "les choses avaient démarré calmement, avec un affichage de messages comme l’agriculture toxine’ ou ’que vont devenir les paysans’ sur des papiers".

Le ton monte, des agriculteurs s’invitent dans les discussions lançant des "Je vais t’écraser, t’es pas chez toi ici" à des personnes habitant pourtant sur les communes voisines. Quelques coups sont échangés, conduisant les gendarmes, observateurs jusqu’ici, à faire sortir tout le monde à coup de lacrymogènes. La suite, raconte Helios, c’est "l’arrivée de la Brigade anti criminalité, beaucoup plus énervée, qui nous menaçait ’Vas-y, donne nous une raison de te frapper, viens, viens’. Le directeur de cabinet du Préfet est enfin arrivé sur place pour clore l’accrochage, disant ’on ne peut pas être partout à la fois’ ".

Dans la foulée, à Toulouse, on s’organise à la hâte pour réagir au blocage continu de la zone. Issu de l’association Les amis des bouilles, un petit groupe décide d’organiser une marche "sur le modèle de celle de Nice à Notre-Dame-des-Landes". La "Marche de la solidarité avec les zadistes assiégés" a pris le départ ce mercredi matin à 8 heures de la mairie de Toulouse.

Camille est optimiste : "Il ne faut pas se décourager. A Nice, ils ont commencé à quatre seulement après avoir décidé ça la veille pour le lendemain". Arrivée prévue cet après-midi à Saint Sulpice La Pointe et Rabastens avant de converger vers la ZAD jeudi et à Albi vendredi.

Ce mercredi également, un rassemblement est prévu à Gaillac, pour organiser un soutien alimentaire "et même humanitaire" pour ravitailler la zone où "ils n’ont plus que des lentilles". Presque une blague, et pourtant... Si l’action de porter des légumes et des médicaments est symbolique, c’est un problème réel de pénurie alimentaire que pourrait connaître la ZAD du Testet.

La stratégie de siège est assumée par le syndicat agricole. "Notre objectif c’est bien qu’ils partent de la zone et qu’ils ne reviennent plus", y dit-on. il n’est pas sûr que la stratégie de blocus généralisée par les agriculteurs et riverains n’engendre pas l’effet inverse et re-propulse la lutte de Sivens au cœur des attentions des mouvements militants de toute la région. En tout cas, elle n’empêche pas les premiers bourgeons de fleurir sur les lieux même du chantier.

Dernières manœuvres avant le vote du Conseil Général

Plus l’échéance du vote du Conseil général de ce vendredi se rapproche et plus la situation se précise. Dans une lettre datée du 27 février, Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, a annoncé que l’Etat s’engagera à indemniser le porteur du projet pour les coûts liés à l’arrêt du projet initial. « Je me suis engagée à ce que l’Etat vous accompagne pour solder financièrement les opérations déjà mises en œuvre au titre du projet initial et qui ne pourront pas être redéployées pour réaliser le nouveau projet », explique-t-elle.

La contrepartie : "L’abandon définitif et irrévocable des travaux et de tout recours indemnitaire contre l’Etat, en cas de l’annulation de [l’autorisation]. » Cette affirmation est directement liée à la menace d’une sanction européenne pour non respect de la loi sur l’eau ainsi qu’aux recours juridiques toujours pendants sur l’arrêté initial d’autorisation des travaux à Sivens.

De leur côté, les écologistes ont une nouvelle fois appelé "au calme" et réitèrent "leur opposition à tout projet destructeur de la zone naturelle du Testet".


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Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photos : Elie Parachini

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